La revue de culture protestante

Actualité ellulienne

Historien du droit, sociologue, théologien, critique de la société technicienne et héraut de l’espérance chrétienne ... Jacques Ellul (1912-1994) a aussi été directeur de Foi&Vie de 1969 à 1986. Après une longue traversée du désert, son œuvre commence enfin à être reconnue : penseur du XXIe siècle égaré dans le XXe, Jacques Ellul n’a sans doute eu que le tort d’avoir raison trop tôt … Sa pensée n'a pas fini de bousculer nos certitudes, de nous conduire à davantage de lucidité sur notre monde et sur notre temps, et de nous appeler à la liberté. Cette rubrique sera consacrée à la fois à rendre compte des événements éditoriaux et culturels afférents à Jacques Ellul, et à porter sur l’actualité une grille de lecture d’inspiration ellulienne. Chaque mois, un regard sur une pensée en mouvement.

 

"Théologie et technique", un livre inédit de Jacques Ellul

Avril 2014

De son vivant, chaque sortie d’un nouveau livre de Jacques Ellul n’avait d’importance que pour le microcosme qui savait reconnaître la lucidité et la vertu corrosive de sa pensée : en gros, le milieu écologiste et une bonne partie du monde protestant. Vingt ans après sa mort, la publication d’un inédit résonne tout autrement. Sa reconnaissance n’est pas encore éclatante (il n’y a toujours pas d’entrée « Jacques Ellul » dans le Petit Robert des noms propres… !), mais un public beaucoup plus large se passionne pour les intuitions de cet homme, qui n’avait peut-être pas tout prévu, mais qui avait malgré tout le tort d’avoir eu raison trop tôt sur bien des sujets. C’est le versant sociologique de son œuvre qui rencontre le plus vif succès, mais un frémissement se fait sentir aussi du côté du versant théologique. L’édition de Théologie et technique pourrait donc bien être un événement.

On sait que l’œuvre de Jacques Ellul doit être comprise comme un mouvement dialectique entre sociologie et théologie, entre critique de la société technicienne et éthique chrétienne. Le premier pôle, soucieux d’incarnation et d’analyse rigoureuse des faits, conduit bien souvent à des perspectives désespérantes. Le second pôle, témoignage rendu au Dieu de Jésus-Christ, ouvre sur l’espérance et la liberté, mais au prix d’une extrême exigence, compte tenu de la profondeur de l’aliénation et des conditionnements décrits dans le premier versant de l’œuvre. Théologie et technique, comme son titre l’indique explicitement, assume cette dialectique en son sein même. Ainsi, d’une certaine manière, ce livre inédit constitue la clef de voûte de l’ensemble de l’œuvre.

 

Théologie et technique offre au lecteur plusieurs développements extrêmement stimulants, sur des questions que Jacques Ellul n’avait pas abordées ailleurs, si ce n’est sur un mode embryonnaire. La première thématique est celle de la critique des théologies techniciennes. Jacques Ellul montre en effet, de manière convaincante, combien les courants théologiques de son temps sont déterminés par la mentalité technicienne. Immergés dans une société de plus en plus technicisée, sans point d’appui extérieur au système technicien, les théologiens sont de fait soumis, sans même s’en rendre compte, au conditionnement de leur propre recherche : l’efficacité s’impose à eux comme la valeur suprême, au point que les moyens prennent la place des fins. C’est ainsi que la théologie devient une caution idéologique au système clos qu’est la société technicienne. Si Jacques Ellul vise essentiellement, dans son réquisitoire, les théologies politiques et autres théologies du monde, florissantes à son époque, sa démonstration mériterait d’être appliquée aujourd’hui aux théologies de la prospérité et aux courants postmodernes qui tendent à confondre le Dieu de Jésus-Christ avec la figure du Père Noël.

 

Jacques Ellul ne se contente pas de déconstruire les théologies techniciennes en mettant au jour leur conformisation servile à la mentalité de notre temps, il leur oppose une alternative. Pour ce faire, il se démarque de trois postures idéologiques vis-à-vis de la technique : l’indifférence, la technophobie et la technophilie. La seule voie (étroite) pertinente et crédible à ses yeux, consiste à construire une théologie qui, enracinée dans la révélation biblique, n’en prenne pas moins en compte le phénomène technicien pour ce qu’il est : non pas un élément neutre dont on pourrait faire un usage bon ou mauvais, non pas une puissance satanique peccamineuse par nature, mais pas non plus un moyen donné par Dieu à l’homme pour qu’il parachève son œuvre créatrice. La technique a trois caractéristiques. Elle est le nouveau milieu de l’homme, qui s’est substitué au milieu naturel, et dans lequel nous baignons totalement. La technique est par essence ambivalente, de sorte que l’on ne peut jamais dissocier ses effets bénéfiques de ses effets destructeurs ; ces derniers ne sont pas des dommages collatéraux marginaux, leurs ravages sont toujours à la hauteur des bienfaits, au point de menacer la survie même de l’humanité. Enfin, la technique est le nouveau sacré de l’homme, dont nous sommes tous des dévots idolâtres. La théologie novatrice que propose Jacques Ellul consiste à chercher dans le Dieu de Jésus-Christ un levier extérieur au système technicien, susceptible de nous engager dans un processus de profanation à l’encontre de ce sacré technicien. Car ce n’est pas la technique qui nous aliène et nous asservit, mais le sacré transféré à la technique.

 

Le troisième intérêt que présente Théologie et technique est le dialogue instauré avec René Girard d’une part, et avec Gabriel Vahanian de l’autre. Envers le premier, Jacques Ellul exprime toute son estime, avant d’oser un rapprochement de leurs positions par le biais de la thématique de l’orgueil, « autre visage de l’esprit de puissance ». Ceci amène notre auteur à faire le lien avec la technique, incarnation de cet esprit de puissance dans notre société : telle est l’expression même du « souterrain » qu’évoquait Dostoïevski, relu par René Girard, et donc finalement relu par Jacques Ellul. Le regard que le professeur de Bordeaux porte sur l’œuvre de Gabriel Vahanian, récemment disparu, n’enrichit pas moins le dossier de la dimension dialogique de Jacques Ellul d’éléments pour le moins inattendus. C’est ainsi qu’après avoir rendu hommage au théologien de Strasbourg, acteur d’une « avancée théologique décisive » pour avoir « établi le statut théologique de la technique », Jacques Ellul établit une filiation entre Emmanuel Mounier et Gabriel Vahanian, associés dans une même technophilie aveugle, qui les fait finalement tomber tous les deux sous le coup de la critique des théologies techniciennes énoncée ci-dessus.

 

L’apport le plus novateur de Théologie et technique revient sans aucun doute aux pages consacrées aux impulsions éthiques à mettre en œuvre dans la société technicienne. Jacques Ellul développe en effet, bien plus que dans ses autres écrits, l’aspect propositionnel, « positif », de ses convictions théologiques et éthiques : en quoi consisteraient concrètement une théologie du conflit et de la rupture, une éthique de la transgression et de la « non-puissance », et une posture « prophétique ». Il donne ainsi des exemples précis d’un comportement « non-puissant » (mais non pas « impuissant » !) dans les domaines de la vie personnelle, des systèmes institutionnels, de la sphère économique, et de la recherche scientifique. Jacques Ellul se dépouille des oripeaux du Cassandre dont on l’a trop souvent affublé, pour témoigner de son espérance : « Si les chrétiens entrent dans cette voie éthique, alors il peut y avoir une mutation du système technicien ». C’est en adoptant la posture du prophète de la bénédiction, plutôt que de la malédiction, que Jacques Ellul achève et signe son ouvrage sans aucun doute le plus revigorant de tous ceux qu’il eut l’heur d’écrire.

Frédéric Rognon (Réforme, 27 février 2014)

 

Jacques Ellul est-il enfin devenu « prophète en son pays » ?

Mai 2014

« Nul n’est prophète en son pays », nous le savons bien depuis les temps bibliques 1. L’adage s’applique tout particulièrement à Jacques Ellul, mieux connu de son vivant aux États-Unis que dans sa propre patrie 2, et sans doute, après sa mort, en Corée du Sud qu’en France 3. Mais cette situation paradoxale ne serait-elle pas en train de prendre fin, et le professeur bordelais ne bénéficierait-il pas dans l’hexagone d’une reconnaissance posthume, que l’intéressé avait d’ailleurs lui-même prévue 4 ? Brossons tout d’abord les grands traits de cette réception domestique, avant d’en interroger les vecteurs et la teneur.

 

(1) Mt 13, 57; Mc 6, 4; Lc 4, 24; Jn 4, 44.
(2) Au sujet des facteurs du succès de Jacques Ellul aux États-Unis, voir l’article très éclairant de Carl Mitcham, « How The Technological Society Became More Important in the United States than in France », in Helena M. Jerónimo, José Luís Garcia, Carl Mitcham (eds.), Jacques Ellul and the Technological Society in the 21st Century, Dordrecht / Heidelberg / New York / London, Springer (Philosophy and Engineering and Technology, volume 13), 2013, p. 17-34.
(3) Sur la réception de Jacques Ellul en Corée du Sud, voir Frédéric Rognon, Générations Ellul. Soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul, Genève, Labor et Fides, 2012, p. 94-103.
(4) Voir Jacques Ellul et Patrick Chastenet, À contre-courant. Entretiens (1994¹), Paris, La Table ronde (coll. La petite Vermillon n°392), 2014², p. 78.

 

1. Rééditions, compilations, inédits

Lors de sa disparition, en 1994, la plupart des ouvrages de Jacques Ellul étaient épuisés et introuvables. L’inlassable combat de sa fille, Dominique Ellul, permit la réédition de nombre d’entre eux, souvent au format de poche, donc à un prix modique, aux éditions de la Table Ronde 5 : tout d’abord Anarchie et christianisme 6 en 1998, et Métamorphose du bourgeois 7 la même année ; et ensuite La subversion du christianisme 8 en 2001 (puis en 2011) ; Sans feu ni lieu 9 en 2003 ; L’illusion politique 10, Exégèse des nouveaux lieux communs 11 et L’espérance oubliée 12 en 2004 ; La foi au prix du doute 13 et L’idéologie marxiste chrétienne 14 en 2006 ; Autopsie de la révolution15 en 2008 ; De la Révolution aux révoltes 16 en 2011 ; La parole humiliée 17 en 2014 ; et enfin les Entretiens avec Patrick Chastenet, réédités sous le titre À contre-courant 18. Encouragée par cette première salve de rééditions, et redoublant de ténacité, Dominique Ellul parvient à convaincre d’autres éditeurs de publier Les nouveaux possédés 19 en 2003 et Trahison de l’Occident 20 la même année ; puis ce sont Le système technicien 21 et Le bluff technologique 22 qui reparaissent en 2004 et à nouveau en 2012 ; et enfin, Déviances et déviants dans notre société intolérante 23, en 2013.

 

Le volet théologique de l’œuvre de Jacques Ellul n’est pas en reste, puisqu’en 2007 sont réédités une série de huit livres en un seul gros volume, sous le titre : Le défi et le nouveau 24. Il s’agit des ouvrages suivants : Présence au monde moderne 25, Le livre de Jonas 26, L’homme et l’argent 27, Politique de Dieu, politiques de l’homme 28, L’impossible prière 29, Contre les violents 30, Un chrétien pour Israël 31, et enfin Si tu es le fils de Dieu32. Et en 2008 est rééditée L’Apocalypse : architecture en mouvement 33, et en 2013 reparaît Le Vouloir et le Faire 34. Toutes ces rééditions indiquent un véritable intérêt pour la pensée de Jacques Ellul : un éditeur ne prendrait pas le risque de rééditer des livres publiés il y a quarante ou cinquante ans sans avoir l’assurance de leur trouver un lectorat.

 

À ces rééditions d’ouvrages s’ajoutent des compilations d’articles et des inédits. La première compilation, à l’initiative de Stéphane Lavignotte, est celle d’une vingtaine d’articles publiés dans le journal Réforme, et rassemblés dans un hors-série de ce même hebdomadaire, à l’occasion du dixième anniversaire de la mort de Jacques Ellul, sous le titre : Jacques Ellul. Actualité d’un briseur d’idoles 35. La seconde, pilotée par Dominique Ellul et Étienne Jurie, rassemble les articles rédigés par Jacques Ellul pour le journal Sud-Ouest, sous l’intitulé : Penser globalement, agir localement 36. Ces deux compilations d’articles publiés dans un même journal se voient complétées par deux autres, élaborées sur un mode thématique ; l’une est consacrée aux textes sur Israël et l’islam, intitulée : Israël, chance de civilisation 37 ; l’autre, à l’initiative de trois anciens élèves de Jacques Ellul, est consacrée aux articles sur le travail, sous le titre : Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? 38 Deux dernières compilations occupent un autre statut ; sous le titre : « Je suis sincère avec moi-même » et autres lieux communs 39, six chapitres de l’Exégèse des nouveaux lieux communs sont publiés à part dans un tout petit livre à prix très modique ; enfin, les « Directives pour un manifeste personnaliste », rédigées en 1935 avec Bernard Charbonneau, se trouvent intégrées dans une compilation de trois autres textes très anciens écrits de la main de l’ami de Jacques Ellul, sous l’intitulé : Nous sommes des révolutionnaire malgré nous 40.

 

Quant aux inédits, qui présentent bien entendu un intérêt tout particulier pour les lecteurs assidus de Jacques Ellul, ils sont à l’heure actuelle au nombre de neuf. Les deux premiers sont des recueils de poésies publiés à titre posthume : Silences 41 et Oratorio 42. Les trois suivants sont des cours du professeur bordelais, reconstitués à partir de manuscrits de l’auteur et de notes de ses anciens étudiants : Les classes sociales 43 ; La pensée marxiste 44 ; et Les successeurs de Marx 45. Le sixième est un texte intitulé : Islam et judéo-christianisme 46, et rédigé dans le contexte de la première guerre du Golfe en 1991. Le septième est la traduction d’entretiens radiodiffusés déjà publiés en anglais, sous le titre : Ellul par lui-même47. Le huitième est la transcription d’un entretien avec Olivier Abel, pour une émission de télévision, associé aux interviews de trois autres intellectuels protestants français du XXe siècle : Paul Ricœur, Jacques Ellul, Jean Carbonnier, Pierre Chaunu 48. Et le neuvième, intitulé : Théologie et Technique 49, est un ouvrage qui rend compte de la dialectique entre la critique de la société technicienne et l’approche théologique et éthique spécifiquement chrétienne. La publication d’autres inédits est annoncée pour les années à venir : de nombreuses études bibliques enregistrées sur bandes magnétiques et peu à peu décryptées par une équipe de volontaires ; la seconde partie du Vouloir et le Faire ; et enfin, l’Éthique de la sainteté, parachèvement de l’œuvre éthique de Jacques Ellul.

 

(5) Cette épopée des rééditions est racontée dans Frédéric Rognon, Générations Ellul, op. cit., p. 135-137.
(6) Jacques Ellul, Anarchie et christianisme (1988¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°96), 1998².
(7) Jacques Ellul, Métamorphose du bourgeois (1967¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°97), 1998².
(8) Jacques Ellul, La subversion du christianisme (1984¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°145), 2001², 2011³.
(9) Jacques Ellul, Sans feu ni lieu. Signification biblique de la Grande Ville (1975¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°191), 2003².
(10) Jacques Ellul, L’illusion politique (1965¹, 1977²), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°214), 2004.
(11) Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs (1966¹, 1994²), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°38), 2004³.
(12) Jacques Ellul, L’espérance oubliée (1972¹), Paris, La Table Ronde (coll. Contretemps), 2004².
(13) Jacques Ellul, La foi au prix du doute : « encore quarante jours… » (1980¹), Paris, La Table Ronde (coll. Contretemps), 2006².
(14) Jacques Ellul, L’idéologie marxiste chrétienne. Que fait-on de l’Évangile ? (1979¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°246), 2006².
(15) Jacques Ellul, Autopsie de la révolution (1969¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°312), 2008².
(16) Jacques Ellul, De la Révolution aux révoltes (1972¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°345), 2011².
(17) Jacques Ellul, La parole humiliée (1981¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°391), 2014².
(18) Jacques Ellul et Patrick Chastenet, À contre-courant, op. cit.
(19) Jacques Ellul, Les nouveaux possédés (1973¹), Paris, Mille et une Nuits, 2003².
(20) Jacques Ellul, Trahison de l’Occident (1975¹), Pau, Princi Negue Editor, 2003³.
(21) Jacques Ellul, Le système technicien (1977¹), Paris, Le Cherche Midi (coll. Documents), 2004², 2012³.
(22) Jacques Ellul, Le bluff technologique (1988¹), Paris, Hachette (coll. Pluriel), 2004², 2012³.
(23) Jacques Ellul, Déviances et déviants dans notre société intolérante (1992¹), Toulouse, Érès (coll. Érès poche – société), 2013².
(24) Jacques Ellul, Le défi et le nouveau. Œuvres théologiques 1948-1991, Paris, La Table Ronde, 2007.
(25) Jacques Ellul, Présence au monde moderne. Problèmes de la civilisation postchrétienne (1948¹, 1988²), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 19-116.
(26) Jacques Ellul, Le livre de Jonas (1952¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 117-198.
(27) Jacques Ellul, L’homme et l’argent (Nova et vetera) (1954¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 199-345.
(28) Jacques Ellul, Politique de Dieu, politiques de l’homme (1966¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 347-500.
(29) Jacques Ellul, L’impossible prière (1970¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 641-751.
(30) Jacques Ellul, Contre les violents (1972¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 501-639.
(31) Jacques Ellul, Un chrétien pour Israël (1986¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 753-936.
(32) Jacques Ellul, Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus (1991¹), in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 937-1016.
(33) Jacques Ellul, L’Apocalypse : architecture en mouvement (1975¹), Genève, Labor et Fides (coll. Essais bibliques), 2008².
(34) Jacques Ellul, Le Vouloir et le Faire. Une critique théologique de la morale (1964¹), Genève, Labor et Fides, 2013².
(35)  Stéphane Lavignotte, Jacques Ellul. Actualité d’un briseur d’idoles. Cinquante ans de chroniques dans « Réforme », Hors-série de Réforme, décembre 2004.
(36)  Jacques Ellul, Penser globalement, agir localement. Chroniques journalistiques, Pau, Éditions Pyrémonde / Princi Negue, 2007.
(37) Jacques Ellul, Israël, chance de civilisation. Articles de journaux et de revues 1967-1992, Paris, Éditions Première Partie, 2008.
(38) Jacques Ellul, Pour qui, pour quoi travaillons-nous ? Textes choisis, présentés et annotés par Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul, Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°379), 2013.
(39) Jacques Ellul, « Je suis sincère avec moi-même » et autres lieux communs, Paris, Gallimard (coll. Folio sagesses), 2013.
(40) Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique, Paris, Éditions du Seuil (coll. Anthropocène Seuil), 2014.
(41) Jacques Ellul, Silences. Poèmes, Pessac, Opales, 1995.
(42) Jacques Ellul, Oratorio. Les quatre cavaliers de l’Apocalypse. Poèmes, Pessac, Opales, 1997.
(43) Jacques Ellul, Les classes sociales. Cours de Jacques Ellul à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, 1966/67. Textes réunis et annotés par Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul, Talence, Institut d’études politiques, 1998.
(44) Jacques Ellul, La pensée marxiste. Cours professé à l’Institut d’études politiques de Bordeaux de 1947 à 1979. Mis en forme et annoté par Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul (2003¹), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°361), 2012².
(45) Jacques Ellul, Les successeurs de Marx. Cours professé à l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Mis en forme et annoté par Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul, Paris, La Table Ronde (coll. Contretemps), 2007.
(46) Jacques Ellul, Islam et judéo-christianisme (2004¹), Paris, PUF (coll. Quadrige Essais Débats), 2006².
(47) Jacques Ellul, Ellul par lui-même. Entretiens avec Willem H. Vanderburg. Présentation et notes de Michel Hourcade, Jean-Pierre Jézéquel et Gérard Paul. Postface de Willem H. Vanderburg, Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°311), 2008.
(48) Olivier Abel, Paul Ricœur, Jacques Ellul, Jean Carbonnier, Pierre Chaunu. Dialogues, Genève, Labor et Fides, 2012.
(49) Jacques Ellul, Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance. Textes édités par Yves Ellul et Frédéric Rognon, Genève, Labor et Fides, 2014.

 

 

2. Études et Colloques

On ne peut qu’être saisi par ce déluge de textes, aux statuts divers, qui sont mis aujourd’hui à la disposition du lectorat francophone. Mais il faut ajouter à tout cela les monographies et diverses études consacrées par différents auteurs à la pensée de Jacques Ellul, ainsi que les actes de Colloques. Les premières ont été inaugurées par le livre de Jean-Luc Porquet, journaliste au Canard Enchaîné, intitulé : Jacques Ellul. L’homme qui avait (presque) tout prévu 50. Le succès inattendu de cet ouvrage, publié en 2003, et réédité (profondément remanié et enrichi) en 2012, a manifestement joué un rôle majeur dans la large diffusion des thèses elluliennes de critique de la société technicienne : il a su toucher un large public et accélérer du même coup le mouvement des rééditions.

 

La revue Foi & Vie, dont Jacques Ellul avait été le directeur de 1969 à 1986 et qui lui a consacré un numéro d’hommage l’année de sa disparition, en décembre 1994 51, a publié un numéro sur « Ellul et les droits de l’homme » en 2000 52, ainsi que deux livraisons sur divers aspects de sa vie et de sa pensée lors du centième anniversaire de sa naissance en 2012 53. Cette même année du centenaire avait été inaugurée par un numéro spécial de l’hebdomadaire protestant Réforme. 54

 

L’« Association Internationale Jacques Ellul » (AIJE) 55, sous l’impulsion de son président Patrick Chastenet, a publié cinq numéros des Cahiers Jacques Ellul, consacrés aux années personnalistes 56, à la technique 57, à l’économie 58, à la propagande 59 et à la politique 60. Un sixième numéro, consacré à l’écologie, est annoncé. Chaque livraison comprend la réédition de textes de Jacques Ellul, ainsi que des études de spécialistes.

 

Sur un tout autre registre, deux témoignages sont venus enrichir la maigre connaissance que nous avions d’une période obscure de la vie de Jacques Ellul : un chapitre d’un livre consacré au village de Martres, dans lequel le professeur bordelais s’était établi durant la seconde guerre mondiale 61 ; et un ouvrage d’évocation de plusieurs figures de « Justes » qui ont sauvé des Juifs sous l’occupation nazie, rédigé par un enfant de l’un de ces rescapés 62.

 

Dans une collection présentant diverses « Figures protestantes », Stéphane Lavignotte a publié un petit ouvrage sur Jacques Ellul, en insistant sur la dimension d’espérance de sa pensée 63. Dans une collection consacrée aux « Précurseurs de la décroissance », Serge Latouche a proposé une approche critique de notre auteur 64.

 

Frédéric Rognon a consacré deux volumes à Jacques Ellul : l’un, publié en 2007, actualisé et réédité en 2013, offre au lecteur une synthèse de sa pensée, sous ses deux versants sociologique et théologique mis en dialectique, avant de la confronter à celle d’une douzaine de penseurs, philosophes et théologiens 65 ; l’autre, publié pour l’année du centenaire en 2012, présente la réception et la vivacité de son œuvre à travers le portrait de soixante héritiers intellectuels et spirituels 66.

 

On ne peut faire l’inventaire de tous les articles et contributions à des ouvrages collectifs qui abordent une facette de la vie et de la pensée de Jacques Ellul. Nous n’en mentionnerons que trois : l’un de Jean-Luc Porquet sur la radicalité de notre auteur 67 ; deux autres, de Frédéric Rognon, sur la tension entre Jacques Ellul et Paul Ricœur 68, et sur les racines personnalistes de l’écologie radicale 69 ; et enfin, un chapitre signé Christian Roy, sur la critique du progrès chez Ellul et Charbonneau, dans un ouvrage collectif consacré à Une autre histoire des « Trente Glorieuses » 70. Signalons encore que Jacques Ellul occupe une place de choix dans l’inventaire des auteurs critiques à l’encontre de la technique, réalisé par François Jarrige sous le titre : Technocritiques 71.

 

Quant aux actes de Colloques, ils représentent une somme considérable d’études et d’analyses de la part de spécialistes des différentes disciplines explorées par Jacques Ellul. Le premier Colloque francophone s’est tenu quelques mois avant la mort du professeur bordelais, en partie en sa présence, et les actes ont été publiés l’année suivante sous le titre : Sur Jacques Ellul 72. Pour le dixième anniversaire de sa disparition, en 2004, un second Colloque a eu lieu, sous l’intitulé : Jacques Ellul, penseur sans frontières 73. Enfin, l’année du centenaire de sa naissance, en 2012, Patrick Chastenet a organisé un troisième Colloque de grande ampleur, dont les actes ont été publiés sous le titre : Comment peut-on (encore) être ellulien au XXIe siècle ? 74 Dominique Ellul a également mis sur pied des journées d’hommage, en 2004 et en 2012, dont les actes ont été publiés 75.

 

(50) Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul. L’homme qui avait (presque) tout prévu. Vache folle, OGM, nucléaire, propagande, terrorisme…, Paris, Le Cherche Midi (coll. Documents), 2003¹ ; réédité sous le titre : Jacques Ellul. L’homme qui avait (presque) tout prévu. Nucléaire, nanotechnologies, OGM, propagande, terrorisme…, Paris, Le Cherche Midi (coll. Documents), 2012².
(51) « Le siècle de Jacques Ellul », Foi et Vie, volume XCIII, n°5-6, décembre 1994.
(52) Sylvain Dujancourt (dir.), « Ellul et les droits de l’homme », Foi et Vie, volume XCIX, n°2, avril 2000.
(53) Michel Rodes (dir.), « Jacques Ellul. Première partie : la jeunesse, intuitions prophétiques », Foi et Vie, volume CXI, n°1, mars 2012 ; « Jacques Ellul. Deuxième partie : la maturité, la force des engagements », Foi et Vie, volume CIX, n°2, juin 2012.
(54) « Centenaire de la naissance d’Ellul : Ellul et nous  », Réforme n°3446, 5 janvier 2012.
(55) AIJE :  
(56) Patrick Troude-Chastenet (dir.), « Les années personnalistes », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société technicienne, n°1, Association Internationale Jacques Ellul, Bordeaux, 2003.
(57) Patrick Troude-Chastenet (dir.), « La technique », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société technicienne, n°2, Association Internationale Jacques Ellul, Bordeaux, 2004.
(58) Patrick Troude-Chastenet (dir.), « L’économie », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société technicienne, n°3, Association Internationale Jacques Ellul, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2005.
(59) Patrick Troude-Chastenet (dir.), « La propagande », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société technicienne, n°4, Association Internationale Jacques Ellul, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2006.
(60) Patrick Troude-Chastenet (dir.), « La politique », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société techncienne, n°5, Association Internationale Jacques Ellul, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2008.
(61) Pierre Coudroy de Lille, « Un éminent professeur de droit à la campagne. Jacques Ellul à Martres de 1940 à 1944 », in À la découverte de l’Entre-Deux-Mers : Martres, Faleyras (33), Éditions de l’ASPECT (Association pour la Sauvegarde du Patrimoine et de l’Environnement du Canton de Targon), 2008, p. 247-250.
(62) Jean Henrion, Ces Justes qui ont sauvé ma famille, Paris, Éditions Le Manuscrit (coll. Témoignages de la Shoah), 2012.
(63) Stéphane Lavignotte, Jacques Ellul. L’espérance d’abord, Lyon, Éditions Olivétan (coll. Figures protestantes), 2012.
(64) Serge Latouche, Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien, Neuvy-en-Champagne, Éditions Le Passager clandestin (coll. Les précurseurs de la décroissance), 2013.
(65) Frédéric Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue (2007¹), Genève, Labor et Fides (coll. Le Champ éthique n°48), 2013².
(66) Frédéric Rognon, Générations Ellul. Soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul, Genève, Labor et Fides, 2012.
(67)  Jean-Luc Porquet, « Jacques Ellul. La démesure technicienne », in Cédric Biagini, Guillaume Carnino et Patrick Marcolini (dir.), Radicalité. 20 penseurs vraiment critiques, Montreuil, Éditions L’Échappée (coll. Frankenstein), 2013, p. 121-138.
(68) Frédéric Rognon, « Jacques Ellul lecteur de Paul Ricœur. Entre le “Oui” et le “Non” », in Daniel Frey, Christian Grappe, Karsten Lehmkühler et Fritz Lienhard (éds.), La réception de l’œuvre de Paul Ricœur dans les champs de la théologie, Berlin, Lit Verlag (coll. Études de théologie et d’éthique, vol. 3), 2013, p. 63-76 ; « Jacques Ellul, Leser von Paul Ricœur. Zwischen dem “Ja” und dem “Nein” », in Daniel Frey, Christian Grappe, Karsten Lehmkühler und Fritz Lienhard (Hg.), Die Rezeption von Paul Ricœur in den Feldern der Theologie, Berlin, Lit Verlag (Heidelberger Studien zur Praktischen Theologie, Band 18), 2013, S. 67-80.

(69) Frédéric Rognon, « Les racines personnalistes de l’écologie radicale : Denis de Rougemont, Bernard Charbonneau, Jacques Ellul », in Entropia. Revue d’étude théorique et politique de la décroissance, n°14, printemps 2013, p. 187-199.
(70) Christian Roy, « Charbonneau et Ellul, dissidents du “progrès”. Critiquer la technique face à un milieu chrétien gagné à la modernité », in Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, Éditions La Découverte (coll. Cahiers libres), 2013, p. 283-301.
(71)  François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, Éditions La Découverte, 2014.
(72) Patrick Troude-Chastenet (dir.), Sur Jacques Ellul, Bordeaux – Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 1994.
(73) Patrick Troude-Chastenet (dir.), Jacques Ellul, penseur sans frontières, Le Bouscat, L’Esprit du Temps, 2005.
(74) Patrick Troude-Chastenet (dir.), Comment peut-on (encore) être ellulien au XXIe siècle ? Actes du Colloque des 7, 8 et 9 juin 2012, Paris, La Table Ronde, 2014.

(75) Dominique Ellul (dir.), Hommage à Jacques Ellul. 10 ans après, 19/21 mai 2004, Bordeaux, Pissos, ouvrage publié à compte d’auteur, 2004 ; Hériter d’Ellul. Centenaire Jacques Ellul (1912-1994). Actes des conférences du 12 mai 2012, Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°380), 2013.

 

 

3. Dans les médias

 

Le phénomène le plus surprenant, et sans doute le plus significatif, concernant la réception de l’œuvre de Jacques Ellul vingt ans après sa mort, se situe dans les grands organes de presse. De son vivant, la notoriété de Jacques Ellul en France se limitait à quelques cercles académiques liés aux Facultés de droit et aux Instituts d’études politiques, au microcosme protestant (2% de la population française) 76, et aux mouvances de l’écologie radicale 77. Ces trois milieux privilégiés demeurent les plus réceptifs à la pensée ellulienne : le manuel de Jacques Ellul sur l’Histoire des institutions en cinq volumes, qui en est à sa onzième édition 78, reste un classique toujours compulsé par les étudiants en droit et en sciences politiques, à l’invitation de leurs professeurs, et Le fondement théologique du droit, premier livre de Jacques Ellul, publié en 1946 par un éditeur protestant, a été réédité en 2008 dans une maison d’édition académique 79 ; la revue Foi & Vie évoque régulièrement la figure de Jacques Ellul 80 ; quant à l’hebdomadaire protestant Réforme et au mensuel d’écologie radicale La Décroissance, ils citent Jacques Ellul pratiquement dans chacun de leurs numéros.

 

Mais les grands médias étaient toujours demeurés rétifs aux idées elluliennes ; de son vivant, les deux tiers des articles que Jacques Ellul proposait au quotidien Le Monde étaient refusés à la publication. Depuis l’année 2012, commémorative du centenaire de la naissance de Jacques Ellul, les choses commencent à changer. Jacques Ellul a été mentionné dans les magazines et journaux Marianne 81, Sud-Ouest 82, Le Monde des Religions 83, La Documentation Catholique 84, La Tribune 85, Silence 86, La Croix 87, Le Canard Enchaîné 88, Le Figaro 89, Le Nouvel Observateur 90, Ouest France 91, Politis 92, Le Monde des Livres 93, Le Monde diplomatique 94, Le Point 95, et Causeur 96. Quant à la chaîne de radio culturelle de service public France Culture, elle a consacré quelques minutes le 11 mai 2014 97, et une heure le 18 mai 2014 98, à la figure de Jacques Ellul.

 

Ces références à Jacques Ellul dans les grands médias pourraient sonner comme une reconnaissance. Les exemples les plus emblématiques sont ceux du Monde diplomatique, mensuel de la gauche intellectuelle et tiers-mondiste rarement intéressé par les questions théologiques, et qui a salué la réédition du Vouloir et le Faire et la parution de Théologie et Technique 99 ; et de France Culture, qui jusqu’ici était toujours restée sourde aux propositions d’émissions des héritiers de Jacques Ellul 100. Une telle ouverture tardive n’exclut cependant pas tous les poncifs et quiproquos qui accompagnent toute mention de l’œuvre ellulienne par des non-spécialistes ; c’est ainsi que dans Le Monde des Livres, la pensée de Jacques Ellul est présentée comme « technophobe » 101, « anti-technique » et « apologétique » 102. Et il convient de signaler que Jacques Ellul n’a toujours pas d’entrée dans l’édition 2014 du dictionnaire Petit Robert des noms propres, qui signerait une véritable attestation de l’accueil du professeur bordelais dans la culture générale hexagonale. Pourrions-nous l’espérer pour l’édition 2015 ?

 

(76) Frédéric Rognon, « The Reception of Jacques Ellul’s Thought in French Protestantism », in Helena M. Jerónimo, José Luís Garcia and Carl Mitcham (eds.), Jacques Ellul and the Technological Society in the 21st Century, op. cit., p. 179-189.
(77) Frédéric Rognon, Générations Ellul, op. cit., p. 342-344.
(78) Jacques Ellul, Histoire des institutions, tomes 1 et 2 (1951¹), tome 3 (1953¹), tome 4 (1956¹), tome 5 (1957¹), Paris, PUF – Themis (coll. Quadrige), 1999¹¹.
(79) Jacques Ellul, Le fondement théologique du droit (1946¹), Paris, Dalloz – Sirey (coll. Bibliothèque Dalloz), 2008².
(80) Foi et Vie : www.foi-et-vie.fr (cf. rubrique « Notre revue », sous-rubrique « Figures »).
(81) Robert Redeker, « Jacques Ellul », in Marianne, 7 janvier 2012.
(82) Jean-Luc Porquet, « Penser la technique. Propos recueilli par Pierre Tillinac », in Sud-Ouest, 19 février 2012, p. 12.
(83) Mikael Corre, « Recension : La subversion du christianisme de Jacques Ellul », in Le Monde des Religions, mars-avril 2012, p. 65 ; Lola Petit, « Recension : Paul Ricœur, Jacques Ellul, Jean Carbonnier, Pierre Chaunu. Dialogues d’Olivier Abel », in Le Monde des Religions, mars-avril 2012, p. 68 ; Matthieu Mégevand, « Philosophie : Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance de Jacques Ellul », in Le Monde des Religions, mai-juin 2014, p. 75.

(84) Frédéric Rognon, « La théologie de Jacques Ellul », in La Documentation Catholique, t. CIX, 94e année, n°2487, 1er avril 2012, p. 338-340.
(85) Sophie Péters, « Ellul, “l’homme qui avait (presque) tout prévu” », in La Tribune, 20 avril 2012, p. 40.
(86)  Jean-Luc Porquet, « “Sans arme ni armure” », in Silence, n°401, mai 2012, p. 36-39 ; Marie-Pierre Najman, « Une brève relecture critique de Jacques Ellul », in Silence, n°402, juin 2012  p. 30-31 ; Jean-Luc Porquet, « Jacques Ellul », Frédéric Rognon, « Jacques Ellul (2) », Bruno Charles, « Jacques Ellul (3) », in Silence, n°404, septembre 2012, p. 42.
(87) Jean-Claude Raspiengas, « Disserter de la nature dans l’écrin de Saint-Émilion », in La Croix, 15 mai 2012, p. 20 ; Frédéric Mounier, « Lucetta Scaraffia, la “féministe” du Vatican », in La Croix, 15 mai 2012, p. 25 ; Elodie Maurot, « Jacques Ellul, penseur du XXIe siècle », in La Croix, 7 juin 2012, p. 14-15 ; Antoine Peillon, « La floraison Ellul », in La Croix, 27 février 2014, p. 11.
(88) Jean-Luc Porquet, « Rien d’important », in Le Canard Enchaîné, 16 mai 2012, p. 5.
(89)  Astrid de Larminat, « Cathos et anars », in Le Figaro, 24 mai 2012.
(90) Jean-Claude Guillebaud, « L’anarchisme chrétien », in Le Nouvel Observateur, 28 juin 2012.
(91)  Jacques Le Goff, « Point de vue : le progrès technique, à quelle fin ? », in Ouest France, 18 octobre 2012.
(92) Olivier Doubre, « Idées : nos ancêtres décroissants », in Politis, 13 février 2014, p. 26.
(93) Jean-Hugues Barthélémy, « Un nouvel encyclopédiste », in Le Monde des Livres, 7 mars 2014, p. 2 ; Julie Clarini, « Jacques Ellul, anti-technique », in Le Monde des Livres, 7 mars 2014, p. 2.
(94) André Vitalis, « Philosophie : Ellul contre l’idolâtrie technicienne », in Le Monde diplomatique, avril 2014, p. 26.
(95)  Frédéric Rognon, « Jacques Ellul : Les Nouveaux Possédés. La foi, fondamentale et libératrice », in Le Point – Références (hors série : « Protestantismes. Les textes fondamentaux commentés »), mai-juin 2014, p. 82-83.
(96) « PMA : José Bové arrache les plans des Verts », in Causeur, n°71, mai 2014.
(97) Éric Aeschimann, « Chronique à propos de la parution de À contre-courant. Entretiens de Jacques Ellul et Patrick Chastenet (La Table Ronde) », émission « Les Nouveaux Chemins de la connaissance », France Culture, 11 mai 2014, 10h50-11h.
(98) Géraldine Mosna-Savoye, « Rencontre avec Patrick Chastenet autour de l’œuvre de Jacques Ellul », émission « Les Nouveaux Chemins de la connaissance », France Culture, 18 avril 2014, 10h-10h50.
(99) André Vitalis, « Philosophie : Ellul contre l’idolâtrie technicienne », op. cit.
(100) Éric Aeschimann, « Chronique à propos de la parution de À contre-courant. Entretiens de Jacques Ellul et Patrick Chastenet (La Table Ronde) », op. cit. ; Géraldine Mosna-Savoye, « Rencontre avec Patrick Chastenet autour de l’œuvre de Jacques Ellul », op. cit.
(101) Jean-Hugues Barthélémy, « Un nouvel encyclopédiste », op. cit.
(102) Julie Clarini, « Jacques Ellul, anti-technique », op. cit.

 

 

4. Vecteurs et teneur de la réception tardive de Jacques Ellul en France

Il n’est pas simple d’expliquer les raisons et de mesurer la portée de la relative reconnaissance posthume de la pensée ellulienne dans sa propre patrie. Il s’agit tout d’abord d’élucider les causes de l’ostracisme dont il a pâti de son vivant. On en énonce généralement cinq, et leur concomitance constitue sans doute un facteur supplémentaire et décisif : provincial invétéré (il fera toute sa carrière universitaire à Bordeaux), et par conséquent éloigné des réseaux intellectuels, éditoriaux et médiatiques parisiens ; critique lucide de la modernité technicienne dès le début des Trente Glorieuses, inaudible donc et coupable d’avoir eu raison trop tôt ; réticent à l’égard des utopies séculières et de « l’illusion politique » à l’époque du « Tout est politique » ; marxologue sans être marxiste, en dialogue exigeant avec le marxisme lorsque celui-ci, véritable « idéologie dominante » sur la scène intellectuelle française, ne souffrait aucune remise en question ; et enfin, n’hésitant pas à confesser sa foi chrétienne au temps où l’on ne parlait que de « fin de la religion », ce qui, de la part d’un intellectuel, s’avérait rédhibitoire et ne pouvait que le discréditer définitivement. Ces facteurs expliquent en partie, négativement, sa reconnaissance aux Etats-Unis, où le centralisme parisien apparaît très exotique, où les coûts du progrès technique sont apparus plus tôt qu’en Europe, où c’est la politisation de type marxiste qui s’avère rédhibitoire, tandis qu’être chrétien est plutôt la norme pour un intellectuel.

 

Aujourd’hui, en France, plusieurs de ces paramètres se sont largement émoussés : les modes intellectuelles et culturelles des années cinquante à quatre-vingts, à contre-courant desquelles s’inscrivait Jacques Ellul, sont devenues obsolètes ; la dépolitisation est massive ; le marxisme n’est, de loin, plus triomphant ; la foi, qu’elle soit juive, chrétienne ou musulmane, n’est plus un tabou pour un intellectuel, et le discours confessant est admis, comme l’indique l’exemple emblématique, parmi d’autres, du succès rencontré par chacun des livres de Jean-Claude Guillebaud 103. Mais c’est surtout la prise de conscience de la montée des périls écologiques, notamment du changement climatique, des catastrophes nucléaires, de la privatisation du vivant, des scandales de santé publique, et des fantasmes transhumanistes, qui peut expliquer l’embellie de cette réception : il suffit de considérer le rôle joué par le livre de Jean-Luc Porquet 104 dans la (re)découverte de Jacques Ellul pour s’en convaincre. Avec un peu de retard, le versant théologique de son œuvre bénéficie de la percée du versant sociologique, lorsque le lectorat comprend la logique dialectique qui relie les deux volets ; et dans un contexte où la scène théologique francophone peine à offrir un discours crédible face aux mutations techniques inouïes qui bouleversent nos modes de vie, de pensées, et d’être en relation les uns avec les autres et avec la Création, la radicalité de la théologie ellulienne peut apparaître comme une chance pour parler de Dieu à l’homme du XXIe siècle.

 

Mais ne nous leurrons pas : la réception francophone de Jacques Ellul n’est pas un raz-de-marée, un phénomène social de masse 105. Un effet de mode n’est pas à exclure, au prix bien entendu d’une récupération, d’une instrumentalisation de son œuvre. Mais ce à quoi nous assistons pour le moment, semble demeurer en cohérence avec la teneur existentielle, et donc hermétique à toute massification, de la pensée ellulienne : les trois cercles les plus favorables à la reconnaissance de Jacques Ellul, déjà mentionnés (les Facultés de droit et les Instituts d’études politiques, le microcosme protestant, et les mouvances d’écologie radicale, notamment auprès des objecteurs de croissance), demeurent les plus réceptifs dans leur redécouverte, mais il s’agit dans chaque situation d’une rencontre personnelle, existentielle, avec une pensée qui s’adresse toujours à l’individu et jamais à la masse. À partir de ces trois cercles, la réception s’élargit et s’approfondit par contagion, par bouche à oreille, par onde de choc personnalisée, au milieu d’un océan d’indifférence. Une telle diffusion peut toucher des milliers, des dizaines de milliers de personnes, voire davantage, mais selon une logique personnaliste que Jacques Ellul n’aurait pas reniée : en changeant la manière de voir le monde et de vivre de personnes à chaque fois singulières, invitées à se réapproprier chacune sa propre existence, et à se rassembler en petits groupes d’interconnaissance, appelés à la résistance.

 

(103)  Jean-Claude Guillebaud, Comment je suis redevenu chrétien (2007¹), Paris, Points, 2009² (prix 2008 des librairies de La Procure).
(104) Jean-Luc Porquet, Jacques Ellul. L’homme qui avait (presque) tout prévu, op. cit.
(105) Frédéric Rognon, Générations Ellul, op. cit., p. 341-345 ; « Du disparate à l’unique », in Dominique Ellul (dir.), Hériter d’Ellul, op. cit., p. 152-169.

 

 

Frédéric Rognon
(article publié dans le bulletin de la KJES : Korean Jacques Ellul Society)

 

 

 

Un congrès Jacques Ellul à Ottawa

Juillet 2014

Voici le programme des interventions lors du tout récent congrès Jacques Ellul organisé par la Carleton University (Dominican University College) d'Ottawa du 13 au 15 juillet dernier. L'intitulé précis était en anglais «Jacques Ellul, 20 Years On - Communicating Humanly in an Age of Technology and Spin: Jacques Ellul in the 21st Century» et en français «Jacques Ellul, vingt ans plus tard - Communiquer humainement à l’ère de la technologie et de la manipulation : Jacques Ellul au 21ème siècle».

 

Dimanche le 13 juillet

Patrick Troude-Chastenet (Président de la AIJE) - David Gill (President of IJES) : L’Association Internationale Jacques Ellul aujourd’hui

Heather Menzies (Carleton University) : Commons and the Common Good

 

Lundi 14 juillet

James Deaville and Agnes Malkinson (Carleton University) : Doctoring Music in Medication Commercials

Monique Frize (Ottawa University) : The Impact of Biomedical Technology on People and Society and Related Ethical Considerations

Jeffrey Shaw (Salve Regina College) : Illusions of Freedom: Thomas Merton and Jacques Ellul on Propaganda

Rocci Luppicini (University of Ottawa) : Technoethics for Navigating the New World of Technology

Anthony Friend (York University) : Technology, Entropy and Double-Entry Book-Keeping

Mario Adria (University of Alberta) : Propaganda and Immersion

Stanley Anozie (Ph.D. Dominican University College) : The Nigerian Government War against Boko Haram/ Terrorism: an ellulian communicative perspective

Isabelle Gusse (Université du Québec à Montréal) : Communication ou propagande gouvernementales: mythes du progrès technique et humaine dans les campagnes publicitaires de l’armée canadienne

Michel Felczak (Simon Fraser University – Ph.D. Candidate) : Inspiring Artefacts: Technology, Promotion and Consumption in an Age of Biological Risk

Brian Lightbody (Brock University) : A Being on Facebook but not a Being of Facebook: Using New Social Media Technologies to Promote the Virtues of Jacques Ellul

Patrick Troude-Chastenet (Université Montesquieu - Bordeaux IV) : Du corps dans la société technicienne

Geri E. Forsberg (Western Washington University) : Introducing Jacques Ellul to English Education

David Gill (Gordon-Conwell Theological Seminary) : On Educating & Being Educated: Technique, Technology, Trade-offs & Tactics

 

Mardi 15 juillet

Doug Hill (Journalist and Author) : Sham Universe: Field Notes on the Disappearance of Reality in a World of Hallucinations 9:20

Jorge Leandro Rosa (Oporto University) : Vérité et réel: les images et le devenir de la technique

Daniel Cérézuelle (Université de Bordeaux) : Bernard Charbonneau’s Critique of Modern Media

Christian Roy (Université de Sherbrooke) : Intériorité, communication et communauté après la mort de Dieu: Le trialogue entre Bernard Charbonneau, Georges Bataille et Pierre Prévost

Christopher Sauder (Collège universitaire dominicain) : Jacques Ellul et Martin Heidegger: La critique de la technique et l’échec de la pensée

David Bade (University of Chicago Library) : Epistemologies of Rape and Revelation

Stephen Block (Vanier College) : Human Freedom and Public Sector Programmatics

Marie Antonios Sassine (Dominican University College - Ph.D. Candidate) : Jan Patocka on Technological Civilization: A Historical Relation to Truth

David Lovekin (Nebraska University) : Modern Art as the Prize and the Lie of Technique

Virginia Landgraf (American Theological Library Association) : Rethinking the Multifarious Sacralization of Scarcity

Lambert Nieme (Docteur en philosophie – Université catholique de Louvain) : Jacques Ellul, Hans Jonas et la technologie moderne

Randal Marlin (Carleton University) : Observations finales

 

Le programme se terminait par les deux citations suivantes :

 

« …C’est la technique, elle, qui est sans finalité, sans but (…) qui est un "être là" sans plus : pas besoin d’un sens ni d’une valeur, elle s’impose simplement parce qu’elle est. Et elle s’impose doublement : par sa puissance, elle ne peut être niée dans son effectivité bouleversante, mais aussi, elle s’impose absolument à l’homme, pour l’homme, parce qu’elle est création de l’homme et que celui-ci plonge en béatitude devant tout ce qu’il a réussi à faire. » (Jacques Ellul, L’empire du non-sens, P.U.F., Paris, 1980, p. 184)

 

«The man who keeps himself informed needs a framework in which all this information can be put in order; he needs explanations and comprehensive answers to general problems; he needs coherence. And he needs an affirmation of his own worth. All this is the immediate effect of information. And the more complicated the problems are, the more simple the explanations must be; the more fragmented the canvas, the simpler the pattern; the most difficult the question, the more all-embracing the solution; the more menacing the reduction of his own worth, the greater the need for boosting his ego. All this propaganda —and only propaganda— can give him.» (Jacques Ellul, Propaganda, transl. by Konrad Kellen and Jean Lerner, Vintage Books, New York, 1973, p. 146)

 

 

Jacques Ellul au pays du matin calme

Juillet 2014

 Je reviens de Corée du Sud. Ce pays est à la fois cette puissance émergente dont le taux de croissance fait pâlir d’envie nos nations occidentales à l’économie essoufflée, et le pays où Jacques Ellul bénéficie sans doute de la plus large reconnaissance qui soit. Il n’est donc pas sans intérêt d’appliquer aux réalités coréennes une grille de lecture ellulienne.

On le sait, la Corée du Sud est une société extrêmement technicisée. En moins de trois décennies, elle s’est hissée au premier rang des nations pour ce qui concerne les nouvelles technologies. Ce n’est pas seulement l’économie qui est propulsée par l’innovation technique permanente, mais tout le mode de vie des Coréens qui se trouve conditionné par elle : modalités du travail, organisation des loisirs, relations humaines, vie intime… Nous retrouvons ici la définition ellulienne de « la technique », qui ne se limite pas aux aspects matériels « des techniques », mais désigne « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace » 1. Mais nous retrouvons aussi toutes les intuitions énoncées par Jacques Ellul dès les années cinquante, soixante et soixante-dix :

 

- l’ambivalence foncière de toute innovation technique 2, dont les conséquences les plus appréciables pour l’amélioration du confort matériel (les progrès médicaux et l’efficacité des démarches administratives, qui sont absolument remarquables en Corée du Sud) se paient inéluctablement par des destructions sur d’autres plans (la course permanente, le stress généralisé, le suicide d’un adolescent toutes les trente minutes…);

 

- la technique comme nouveau milieu de l’homme 3, qui détermine toutes les autres instances de la vie sans se laisser nullement modifier par elles 4;

 

- la technique comme système global qui, par l’étroite interdépendance entre les différents pôles du système, accélère la marche à l’innovation, ce qui rend la société technicienne à la fois de plus en plus puissante et de plus en plus fragile 5;

 

- enfin, la fameuse loi de Gabor, qui veut que tout ce qui peut être techniquement réalisé le sera nécessairement 6.

Mais la confirmation la plus éclatante des thèses elluliennes concerne la sacralisation de la technique. J’ai discuté avec de jeunes étudiants coréens au sujet de leur Smartphone. Quand je leur ai demandé s’ils pouvaient s’en séparer pendant vingt-quatre heures, ils m’ont regardé avec des yeux ronds pleins d’incompréhension : « Mais comment cela ? Nous dormons avec… La première chose que nous faisons en nous réveillant le matin, c’est de communiquer avec nos copains. De même, la dernière chose que nous faisons avant de nous endormir. Quand nous sommes angoissés, nous caressons notre Smartphone, et cela nous apaise. Et nous ne pourrions pas imaginer aller aux toilettes sans lui… » Il était un temps où la première et la dernière chose que nos aïeux faisaient dans leur journée, c’était leur prière. Et toute angoisse se dissipait par la manipulation de grigris ou de chapelets. Alors que tous les sociologues, dans les années cinquante, ne parlaient que de sécularisation, du fait de l’évolution technique et de l’urbanisation des sociétés, Jacques Ellul annonçait déjà que le vecteur de désacralisation serait lui-même investi de sacralité 7. Et à l’encontre de tous ceux qui l’accusaient de technophobie, il précisait qu’à son sens, « ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique, qui nous empêche d’avoir une fonction critique et de la faire servir au développement humain » 8.

 

On ne parle pratiquement pas en Europe du drame silencieux que subissent actuellement les Coréens, notamment dans la région de Séoul : depuis quelques mois, le ciel est voilé par un brouillard toxique en provenance de la Chine. Pékin est à neuf cents kilomètres, et selon les vents dominants, le smog peut s’installer en quelques heures. Il s’agit de particules fines issues des industries polluantes, du chauffage au charbon et de la circulation automobile. Chaque matin, il faut écouter la radio pour savoir s’il est déconseillé ou non aux asthmatiques, aux personnes âgées, aux femmes enceintes et aux bébés de sortir de chez soi, et si les écoles sont ouvertes. Dans la rue, la plupart des piétons portent un masque, tellement souillé le soir que l’on doit le renouveler chaque jour. Ainsi se trouve tragiquement illustré l’effet Larsen, qu’avait su analyser Jacques Ellul en ces termes : les problèmes posés par la technique ne seront résolus que par des solutions techniques, qui elles-mêmes poseront de nouveaux problèmes techniques… 9 En l’occurrence, par l’affinement de la science météorologique et par la production de masques plus performants. Les pouvoirs publics et la population coréenne s’avèrent cependant impuissants face à une pollution venue de l’étranger : on sait bien depuis Tchernobyl que les nuages toxiques ignorent les frontières et les océans, et l’on ne peut guère espérer de mesures écologiques courageuses de la part du gouvernement chinois.

 

Et cependant, sans nier le moins du monde la réalité de la pollution chinoise en Corée, insidieuse et massive, il ne faudrait pas adopter une attitude servile et naïve à l’égard de ce que Jacques Ellul appelait « la propagande horizontale » 10 et « le bluff technologique » 11. Séoul est la quatrième des mégapoles les plus peuplées du monde (après Mexico, Tokyo et Shanghai), avec dix millions d’habitants intra muros et vingt-quatre millions si l’on compte l’agglomération ; elle est composée d’immenses artères autoroutières, engorgées quasiment en permanence par des millions de véhicules. Il serait étonnant que ces gaz d’échappement ne participent nullement à la pollution de l’air. Et ici encore, nous retrouvons l’effet Larsen que déconstruisait Jacques Ellul en son temps : la seule solution imaginée pour résoudre les problèmes occasionnés par le trafic automobile est l’élargissement des voies, déjà pléthoriques.

 

C’est dans ce contexte qu’un mouvement ellulien creuse son sillon. Une « Société Coréenne Jacques Ellul » (KJES : Korean Jacques Ellul Society) est active et a un fort impact sur la population. En lien étroit avec elle, les éditions Daejanggan 12 ont déjà traduit et publié près de la moitié des ouvrages de Jacques Ellul, tant issus du volet théologique que du versant sociologique de son œuvre. Les derniers en date sont La foi au prix du doute 13 et La parole humiliée 14 : au royaume de l’image toute-puissante, le choix de ce dernier titre est à la fois des plus pertinents et des plus courageux. La jeunesse protestante, en particulier (25% des Coréens sont protestants, pour l’essentiel presbytériens, c’est-à-dire calviniens), y trouve un grand bol frais pour échapper à la chape de plomb des théologies d’origine nord-américaine. De plus en plus de Coréens découvrent ainsi la voie de la « non-puissance » 15 comme contrepoint dialectique au monothéisme de la technologie. Et s’interrogent avec l’acuité du sursaut, en constatant que le pays du matin calme semble bien en passe de devenir le pays du soir agité.

 

Frédéric Rognon

 

(1) Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Paris, Economica (coll. Classiques des sciences sociales), 2008, p. 18-19.
(2) Cf. ibid., p. 87-102.
(3) Jacques Ellul, Le système technicien (1977), Paris, Le Cherche midi (coll. Documents), 2012, p. 45-61.
(4) Ibid., p. 134.
(5) Cf. ibid., p. 171-173.
(6) Cf. ibid., p. 127, 240-242 ; Jacques Ellul, « Préface », in André Vitalis, Informatique, pouvoirs et liberté, Paris, Economica, 1988, p. v-xi.
(7) Cf. Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, op. cit., p. 132-134 ; « Le sacré dans le monde moderne », in Le Semeur, 1963/2, p. 24-36 ; Les nouveaux possédés (1973), Paris, Mille et une Nuits, 2003, p. 93-102, 115-118.
(8) Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, op. cit., p. 316.
(9) Cf. Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, op. cit., p. 85 ; Le système technicien, op. cit., p. 232.
(10) Cf. Jacques Ellul, Propagandes (1962), Paris, Economica (coll. Classiques des sciences sociales), 1990, p. 75-94.
(11) Cf. Jacques Ellul, Le bluff technologique (1988), Paris, Hachette (coll. Pluriel), 2012.
(12) www.daejanggan.org
(13) Cf. Jacques Ellul, La foi au prix du doute. « Encore quarante jours… » (1980), Paris, La Table Ronde (coll. Contretemps), 2006.
(14) Cf. Jacques Ellul, La parole humiliée (1981), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°391), 2014.
(15) Cf. Jacques Ellul, « Contre les violents » (1972), in Le défi et le nouveau. Œuvres théologiques 1948-1991, Paris, La Table Ronde, 2007, p. 501-639 (573-574) ; La subversion du christianisme (1984), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°145), 2011, p. 255-256 ; Ce que je crois, Paris, Grasset, 1987, p. 199-201 ; Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus, in Le défi et le nouveau, op. cit., p. 937-1016 (1007-1008) ; Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance, Genève, Labor et Fides, 2014, p. 312-328 ; À contre-courant. Entretiens (1994), avec Patrick Chastenet, Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°392), 2014, p. 76.

 

Journée Jacques Ellul à la Faculté de théologie de Genève

Septembre 2014

Ce colloque, organisé le 3 octobre, sera l'occasion de revenir sur l'œuvre de Jacques Ellul « pour en explorer les différentes facettes et pour mesurer sa fécondité face aux questions d'aujourd'hui ». Pour tout renseignement : Institut Romand de Systématique et d'Éthique, irse@unige.ch.

 

Programme

 

9h. Frédéric Rognon  (Université de Strasbourg) : Critique des théologies techniciennes: l'espérance au prix du pessimisme.

 

10h. Daniel Cérézuelle (Institut Francilien Recherche Innovation Société) : Le sens de l'incarnation chez Jacques Ellul.

 

11h. François Dermange (Université de Genève) : Les chrétiens doivent-ils promouvoir les droits de l'homme ?

 

12h30. Pause.

 

14h15. Christophe Chalamet (Université de Genève) : L'espérance comme provocation.

 

15h15. Bernard Rordorf (Université de Genève) : La Bible, source de lucidité critique dans la pensée de Jacques Ellul.

 

16h30. Table ronde.

 

Jacques Ellul en Corée du Sud

Janvier 2015

La Société Coréenne Jacques Ellul (KJES : Korean Jacques Ellul Society) vient de publier une brochure de quarante pages pour présenter la pensée de notre ancien directeur au public de Corée du Sud. Nous vous offrons la traduction de l’éditorial, rédigé par Park Dong Yeol, le président de la KJES. Vous verrez quels sont les défis que tentent de relever les elluliens coréens. Nous pouvons penser à eux.

Le courage de braver le monde

 

« Personne, après avoir allumé une lampe, ne la couvre d’un vase, ou ne la met sous un lit ; mais il la met sur un chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. Car il n’est rien de caché qui ne doivent être découvert, rien de secret qui ne doive venir au grand jour. Prenez donc garde à la manière dont vous écoutez ; car on donnera à celui qui a, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il pense avoir. » (Luc 8, 16-18).
 
Lorsque l'on tombe sur des textes capables d'éclairer l'ensemble de notre vie depuis son origine, c'est un grand bonheur. Pour les chrétiens reconnaissant Jésus Christ comme leur Seigneur, tels doivent être les textes de la Bible. Les textes de la Bible ne sont plus alors « écriture », mais ils redeviennent Parole vivante ; c'est ainsi qu'ils ont transformé la vie de bien des gens et qu’ils les ont conduits à prendre d'innombrables décisions. En plus de la Bible, on cherche pourtant d'autres textes, capables d'éclairer plus concrètement la vie que nous vivons. Les textes de Jacques Ellul ont pour certains ce rôle d’éclairer leur vie.
 
Quand j’étais étudiant en maîtrise, j’ai lu plusieurs livres de Jacques Ellul traduits en coréen qui m'ont ouvert de nouvelles perspectives et ont représenté pour moi un nouveau défi. Je savais à ce moment-là que la traduction de ses livres en coréen était problématique, en particulier parce qu'ils étaient retraduits à partir de versions anglaises. Et j'ai réalisé quelques années plus tard, pendant mes études en France, en lisant quelques uns de ses livres en français, à quel point cette lecture était difficile. À mon retour en Corée après mes études, je voulais traduire deux ou trois des livres que j'avais lu en France. Après avoir débuté comme professeur à l’Université, j’ai eu la chance de lire et de traduire quelques livres de Jacques Ellul avec M. Lee Sang Min qui était passionné par la pensée ellulienne.
 
M. Bae Yong Ha, directeur des éditions Daejanggan, avait le projet de publier en coréen l'ensemble des livres de Jacques Ellul. Il est venu me voir quelques temps plus tard et m’a demandé de l’aider dans cette tâche. La majorité de ce que j'ai fait au cours de ma vie l'a été comme je le voulais et comme j'en avais eu l'idée. Mais je remarque qu'une petite partie de ce que j'ai fait et de ce que je fais n'a rien à voir avec ce que je voulais ou ce dont j'avais l'idée. En examinant ma vie écoulée, j’ai l’impression que ce que j'ai fait comme je le voulais ne vaut pas grand-chose et que ce qui n'avait rien à voir porte des fruits qui me procurent un plaisir doux et calme. Le travail de traduction des livres de Jacques Ellul fait partie de cette dernière catégorie.
 
Ce travail de traduction est pourtant une affaire complexe en raison de la situation du secteur de l’édition aujourd'hui en Corée.  Il faut qu'un directeur de maison d'édition soit mû par une grande conviction pour décider d’acheter presque tous les droits d’auteur des livres d’un penseur protestant français. Ce sont en effet les profits tirés des ventes de ses livres qui permettent à une maison d’édition de se maintenir financièrement or Jacques Ellul n’est pas un auteur très connu en Corée et ses œuvres sont très difficiles à comprendre pour un lecteur coréen. Inutile donc de compter sur les revenus issus de la publication de ses livres. De plus, la situation financière de la maison d’édition ne permet pas de garantir une rétribution suffisante pour les traducteurs. Dans ces conditions, prendre en charge la traduction de ces œuvres difficiles à déchiffrer pourrait se révéler une tâche au delà des forces de bons traducteurs du français, vu le temps considérable demandé, la passion et la persévérance nécessaires.
 
On peut donc être surpris qu'il ait été décidé malgré cela de publier les traductions de 24 livres de Jacques Ellul, notamment dans un secteur éditorial coréen de plus en plus restreint. Sans oublier que, toute traduction pouvant comporter des erreurs, il doit y en avoir un certain nombre dans celles-ci. Malgré cela, je ne puis m’empêcher d’être fier que ces livres d’un grand penseur chrétien français aient finis par être traduits, sans le soutien d’une église ou d’une association chrétienne. Cela tient d'un côté à ce que le directeur des éditions Daejanggan est tout aussi conscient que ses traducteurs des problèmes exposés par Jacques Ellul. Et d'un autre à l’opinion assez répandue que sa pensée est indispensable à la société coréenne et à ses membres, plus particulièrement les chrétiens.
 
Le développement incroyablement rapide de l'informatique, les progrès infinis des biotechnologies, la multiplication des banques de données et la façon dont elles sont utilisées, la place excessive prise par les neurosciences ... la société technicienne moderne se transforme peu à peu en utopie où l’homme pensera avoir le pouvoir de créer par lui-même un nouvel homme. Une civilisation exagérément technicienne marquée par un attrait passionné pour les nouvelles techniques, la recherche obstinée de meilleurs rendements, la puissance toujours plus grande de l'État, l’engouement pour le concept de « Nation », la passion pour les mass médias, la subordination des hommes à l’argent et à l'économie ... Des phénomènes qui ne font que s'aggraver. Dans ce monde actuel où ils vivent, les chrétiens qui reconnaissent Jésus Christ comme leur Seigneur sont forcément appelés à combattre ces très redoutables puissances spirituelles, ces nouvelles idoles et ces nouveaux mythes qui ont pris possession de la spiritualité humaine.
 
Ceci alors que l’Église nous montre aujourd'hui un visage totalement inverse de ce que nous lisons dans la Bible et notamment les paroles de Jésus-Christ dans les Évangiles. Elle s'est remise à accumuler et sacraliser, tendance contre laquelle nos devanciers dans la foi ont tant lutté. Le problème le plus grave étant que l’Église s’est laissée envahir par la puissance de l’argent, qu’elle a été profondément contaminée par cette puissance contre laquelle l’Évangile nous a pourtant tellement mis en garde. On confond en outre souvent le vrai culte avec des rites spectaculaires et on se trompe souvent quant à ce que doit être une véritable vie chrétienne. La vraie communication se fait de plus en plus rare dans les communautés chrétiennes, les associations chrétiennes et les églises.
 
C'est dans un tel environnement que le bureau exécutif de la KJES, nos traducteurs et les personnes intéressées se sont accordés sur la nécessité de présenter à nouveau la pensée ellulienne dans une perspective coréenne afin de la mettre à la portée du public de ce pays. Il nous a semblé qu'une brochure ou des cahiers seraient à même d'assurer une liaison entre les différents cercles de réflexion et nous permettraient d'étudier l'approche ellulienne du monde, ainsi qu'une pratique fondée sur cette approche. C'est dans ce contexte que nous en sommes arrivés à publier cette brochure.
 
Quelques membres de l’association française TechnoLogos, qui se base en partie sur la pensée ellulienne, ainsi que plusieurs chercheurs spécialistes de la pensée de Jacques Ellul s’intéressent déjà à nos projets. Les relations naturelles qui se sont tissées entre eux et nous sont peut-être dues à l'innocence de ceux qui cherchent à suivre le même chemin et à faire des textes de Jacques Ellul la grille de lecture susceptible de conduire à une prise de conscience et à une compréhension en profondeur de notre monde, c’est-à-dire capable de nous faire saisir la logique spirituelle qui y règne et de nous aider, par cette prise de conscience, à surpasser ensemble la muraille placée entre l’Évangile et le monde. J’espère que cette brochure s’emploiera, parce qu'elle est un espace de communication pour le lecteur des œuvres de Jacques Ellul, à provoquer une prise de conscience et devenir ainsi une nouvelle nourriture pour les chrétiens sur « la terre des vivants ».

Park Dong Yeol (président de la KJES, Korean Jacques Ellul Society, professeur à l’Université Nationale de Séoul)
Traduction en français par Lee Sang Min


 
 
 

Propagande : qu’est-ce à dire ?

Mars 2015

Depuis plusieurs mois, et surtout depuis les attentats des 7 au 9 janvier dernier, l’opinion publique française découvre avec effroi que des centaines de jeunes de nos quartiers, mais aussi de nos campagnes, se laissent séduire par des discours fanatiques sur Internet ou sur les réseaux sociaux, et s’en vont combattre en Syrie et en Irak. Stupeur ! Aucune clef d’interprétation rationnelle ne semble à même d’élucider ce phénomène, qui demeure mystérieux, inconcevable.

Et pourtant, dans les années soixante-dix à quatre-vingt-dix, la France, mais aussi la Suisse, la Belgique, le Québec, la Guyana, avaient connu un mouvement analogue, toutes proportions gardées : le phénomène sectaire. Comment comprendre que des milliers de personnes équilibrées, cultivées, bien insérées, se laissent entraîner à des dérives mortifères, jusqu’au suicide collectif ?

Et pourtant, une analyse plus ancienne encore, mais d’une lucidité prémonitoire, nous proposait une grille de lecture particulièrement éclairante. Dans un livre intitulé Propagandes 1, issu d’un cours donné à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, Jacques Ellul étudie la propagande de Staline, Goebbels, de Mao. Puis il glisse insensiblement vers la propagande à l’œuvre en démocratie, ce qu’il appelle la « propagande horizontale », et il montre que cela fonctionne de la même façon … Je ne ferai ici que pointer quelques outils d’analyse.


La propagande est un conditionnement des esprits et des comportements. Elle repose sur la divulgation ininterrompue d’un message unilatéral, identique pour tous, et qui cependant donne à chaque récipiendaire l’impression qu’il ne s’adresse qu’à lui. Il se sent reconnu, valorisé, responsabilisé, chargé d’une mission spécifique de la plus haute importance, au service d’un idéal très élevé. Sa vie prend un sens, une orientation et une saveur. À travers la propagande, le monde devient compréhensible, la vérité s’avère unique, tout le reste n’est qu’erreur, le bien et le mal sont clairement identifiés, la complexité du réel est dissipée. Ce que montre Jacques Ellul, c’est que le propagandé est complice de la propagande : il en a besoin, il la réclame, pour pouvoir supporter sa condition et avancer dans la vie. C’est un narcotique existentiel. En démocratie, cela est encore plus net : le propagandé va toujours s’abreuver aux mêmes sources, il lira sans cesse le même journal ou se rendra sur les mêmes sites Internet, disqualifiant ainsi tout discours alternatif. Au cœur même d’un univers pluraliste, se construit ainsi un milieu totalitaire soumis à un discours unilatéral : ce qu’un régime dictatorial impose à tous par la force, en démocratie le propagandé se l’impose à lui-même. Mais surtout, le propre de la propagande est d’inciter à l’action : elle vise essentiellement l’adhésion à une orthopraxie. Une fois que le propagandé a agi, il ne pourra plus reculer, sous peine de se trahir lui-même. Certaines personnes ne peuvent sortir d’une secte où elles vivent depuis cinq ou dix ans : sinon, cette période de leur vie deviendrait vaine, absurde, dénuée de toute signification. L’action appelle l’action pour se justifier : l’effet de la propagande s’avère alors irréversible.


Comment lutter contre ce venin de la propagande, contre cette aliénation fondamentale ? Certainement pas en opposant une propagande à une autre. Mais en cultivant, dès l’école, les occasions de pluralité, le croisement des sources, la confrontation des points de vue, la diversité des vérités, la conscience de la complexité du réel. Comme bien souvent, il s’agit de s’emparer des problèmes en amont, de prévenir plutôt que de guérir. Et peut-être de commencer par nous déprendre nous-mêmes de la propagande à laquelle nous nous abreuvons.

Frédéric Rognon 2

(éditorial pour la Lettre du CEERE, Centre Européen d’Enseignement et de Recherche en Éthique)

 

1. Jacques Ellul, Propagandes (1962), Paris, Economica (coll. Classiques des sciences sociales), 1990.
2. Membre du CEERE, professeur de philosophie à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg, président de la commission « Justice et aumônerie des prisons » de la Fédération protestante de France.

 

 

«Une théologie dans le monde»

Mars 2015

Les ouvrages consacrés à la théologie de Jacques Ellul sont trop rares pour ne pas être signalés. Celui-ci paraît dans la collection de livres apologétiques afférente à la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence ; la page 4 de couverture établit d’ailleurs un lien tout à fait discutable entre le penseur bordelais (mais aussi Jean Brun) et la discipline apologétique. L’ensemble du recueil, comme c’est généralement le cas avec des ouvrages collectifs, s’avère très inégal, d’autant qu’il donne la parole à des enseignants-chercheurs, mais aussi à des pasteurs et à des étudiants de Master. 

 

Le livre est divisé en trois parties : « Une théologie dialectique » ; « Une foi biblique » (même si la table des matières indique : « De la liberté à l’espérance ») ; et « Une théologie dans le monde ». Au sujet de la dialectique, pivot de la pensée ellulienne, deux anciens articles sont ici réédités, l’un, assez descriptif et objectif, de Jean-Luc Blanc, l’autre, vivement polémique, de Jean-Marc Berthoud ; ce dernier soupçonne Ellul de crypto-marxisme, et n’hésite pas à s’écrier : « Dieu veuille qu’il revienne de cette voie de perdition ! » (p. 32). Un troisième texte, signé de Widmy Désiré, examine l’influence de Marx, de Barth, et surtout de Kierkegaard, sur la dialectique ellulienne.


La seconde partie interroge donc les fondements bibliques de la foi d’Ellul. Frédéric Rognon cherche à cerner l’identité théologique (inclassable) de Jacques Ellul, en déclinant les différents courants théologiques auxquels il s’est confronté. Michael Osborne décrypte l’herméneutique ellulienne de l’amour (là encore, le concept d’« herméneutique » est impropre au sujet d’Ellul, qui l’aurait récusé). Stéphane Zehr analyse la notion de « récapitulation » chez Jacques Ellul, sur un mode résolument critique : « erreur d’aiguillage théologique » (p. 131), « contradiction » (p. 132), « éthique incomplète » (p. 134), tendance antibiblique à « réhabiliter la part d’action humaine » (p. 137) et finalement à mettre « beaucoup de terre dans le ciel » (p. 138). C’est avec la même sévérité que François Bernard évalue la notion de « jugement » dans la sotériologie ellulienne, marquée par « une forme d’humanisme bien-pensant » (p. 163) et par un « juridisme » rédhibitoire (en confessant sa foi au salut universel, Ellul s’amusait déjà des chrétiens qui, par crispation doctrinale orthodoxe, « tiennent tant à l’Enfer »). William Edgar s’intéresse à la prière selon Ellul, thématique passablement délaissée par les commentateurs du professeur de Bordeaux, qu’il considère pourtant comme proche du centre de sa théologie ; mais il juge celle-ci trop dialectique pour être « fidèle à l’Écriture sainte » (p. 180).


Enfin, dans la troisième partie, Frédéric de Coninck place Jacques Ellul à l’épreuve de la question urbaine, et lui reproche de « jeter massivement le discrédit sur les productions matérielles et cristallisées de l’humanité » (p. 202). Calvin L. Troup et Clifford G. Christians comparent Ellul et Augustin sur la rhétorique et la philosophie de la communication ; ils n’échappent pas à certains raccourcis à propos du professeur bordelais, en évoquant « son opposition à la modernité » (p. 203). Yannick Imbert s’attache lui aussi à exhumer un pan trop méconnu de la pensée ellulienne : son œuvre poétique, notamment à travers la relecture de son recueil de poèmes intitulé Silences, qu’il considère comme intégrant et unifiant l’ensemble du corpus de Jacques Ellul. Et Freddy Sarg conclut cet ouvrage collectif, en saluant une œuvre qui remet « l’espérance au cœur de la vie et de l’aventure humaine » (p. 273).


On l’aura compris, ce livre offre une approche critique de la théologie de Jacques Ellul. Ce vocable de « critique » doit être entendu dans son ambivalence : il s’agit parfois d’une polémique menée contre l’hétérodoxie d’Ellul au nom d’une orthodoxie néo-calvinienne passablement étriquée ; et parfois d’une évaluation argumentée et rigoureuse, destinée à penser avec et au besoin contre Ellul, ce à quoi l’œuvre ellulienne elle-même ne cesse de nous inviter.

 

Frédéric Rognon

« Une théologie dans le monde. Essais sur Jacques Ellul (1912-1994) »

Yannick Imbert (dir.)

Kérygma, 2014

 

 

 

L'Ecclésiaste : « au pied du mur »
Une interview inédite de Jacques Ellul

Juin 2015

Le 14 avril 1993, à Pessac, Jean-François Petit 1 interroge Jacques Ellul sur La raison d’être : méditation sur l’Ecclésiaste 2. Vingt-deux ans plus tard, il est juste que ce texte inédit soit publié pour la première fois dans Foi&Vie, dont Jacques Ellul a été le directeur pendant dix-sept ans, de 1969 à 1986. Nous remercions vivement Jean-François Petit de nous avoir communiqué cette interview, et de nous autoriser à la publier.

Jean-François Petit : Monsieur Ellul, j’aimerais que vous essayiez de nous préciser la genèse de votre livre et comment il s’insère dans l’ensemble de votre œuvre.

Jacques Ellul : L’Ecclésiaste a énormément compté dans mes vingt dernières années et il a toujours eu beaucoup d’influence sur moi, aussi bien pour la compréhension du monde que pour la compréhension de la Révélation et de ma foi. Je m’étais dit dès le début que j’écrirai un livre d’introduction qui serait Présence au monde moderne et que l’Ecclésiaste serait la conclusion.

Et donc c’est votre point de chute et d’aboutissement ?

Exactement. Ce que je peux écrire après doit être rejeté avant l’Ecclésiaste.

Une des thèses importantes dans ce livre est que « tout est contradiction ». Est-ce que vous pouvez préciser ce que vous entendez par ce mot ?

Là, j’ai peut-être aussi été influencé par le fait que, pendant une partie de ma jeunesse, j’étais très influencé par Marx. J’ai toujours pensé que le mouvement de la réalité et que le mouvement de la pensée étaient dialectiques et par conséquent, tout fonctionnait avec un pôle négatif et un pôle positif, ce qui provoquait l’apparition d’une autre réalité, qui elle-même devenait pôle positif d’un pôle négatif, qui apparaîtrait ensuite … C’est de cette façon que je pense qu’en définitive, tout fonctionne au moyen de contradictions, c’est-à-dire  que s’il n’y avait pas de négation, il n’y aurait pas d’invention …

Et même, à certains moments de votre livre, on sent que c’est plus un schéma triadique qui se met en place avec d’un côté la vanité, de l’autre côté la réalité, et puis le don de Dieu qui est quand même un élément important. Il y a donc des tentatives de dépassement de cette opposition …

Oui parce que toutes les oppositions et toutes les contradictions se résolvent en Dieu qui apparaît de façon éblouissante dans l’Incarnation. La contradiction entre l’homme et Dieu se résout en Jésus-Christ.

Certains exégètes, en lisant ce livre, ne seront sans doute pas très contents … Vous attaquez un certain nombre de présupposés, notamment pour l’Ecclésiaste le présupposé de la cohérence du livre, de la nécessité d’une lecture au premier degré qui donnerait le sens, de l’insertion du texte dans l’ensemble du contexte et non pas uniquement dans la pensée hébraïque … Est-ce que, après toutes les études que vous avez lues, vous tenez toujours à cette position ?

Bien entendu. Je tiens toujours à cette position pour deux raisons. La première est une raison théologique : je crois qu’un livre biblique n’empêche pas les études de strates historiques, etc., mais un livre biblique doit être pris en tant que Révélation et Vérité dans la totalité de ce qui nous est parvenu maintenant. Le deuxième élément est que j’ai eu une formation essentiellement de juriste et d’historien en droit. J’ai eu une formation de romaniste, c’est-à-dire que j’y ai appris ce que c’était que l’exégèse, ce que c’était que l’étude des interpolations, etc., et j’ai quelquefois rappelé un peu méchamment à des théologiens qu’au fond leurs études de découpage de textes me paraissaient très superficielles à côté de ce que nous faisions en droit romain. Autrement dit, j’ai pris ce livre de l’Ecclésiaste, je l’ai aussi étudié avec nos méthodes disons humanistiques, et j’ai détecté quand même, outre des couches, une unité fondamentale que l’on pouvait difficilement nier.

Donc tout ce livre va nous introduire dans un monde très particulier, celui de l’ironie (cf. p. 115). Est-ce que cette ironie, vous l’avez découverte à travers ce livre, ou bien c’est aussi un peu le reflet de ce que vous sentez à travers le monde aujourd’hui ?

C’est peut-être un élément de sympathie pour l’Ecclésiaste et d’affection pour ce livre, c’est que moi-même je pratique quelque peu l’ironie, et en face des situations dans lesquelles on se trouve, je crois que l’ironie permet de remettre les choses dans leur perspective : il y a des choses plus importantes et d’autres beaucoup moins fondamentales … Les médias placent tout de la même façon, sans perspective. L’ironie est un moyen de décaper et de trouver les valeurs fondamentales et celles qui ne le sont pas.

Justement par rapport à cela, vous dites que face à la Révélation seule une communication indirecte est supportable. Est-ce que vous pouvez préciser le lien que vous faites entre parole et vérité ? Je me réfère aussi ici à votre livre La parole humiliée.

Dans toute la Genèse et l’Exode, on ne peut pas voir Dieu face à face, donc on ne peut voir qu’un reflet d’une part, et ce reflet doit être littéralement accepté comme non pas la vérité en soi, mais comme la seule Révélation que nous puissions supporter. Quand Moïse descend du Sinaï, il est obligé de mettre un voile devant sa face car son visage serait intolérable pour les Juifs en bas … Eh bien, pour nous, c’est toujours un peu pareil : je crois que l’ironie, c’est ce voile.

C’est donc l’Ecclésiaste qui vous permet de relire la Genèse ? Vous le situez à cette place fondamentale dans la Révélation ?

Exactement.

Vous dites aussi – et là les exégètes seront facilement d’accord – que ce livre n’est pas un livre de morale, ce n’est pas une sagesse épicurienne, hédoniste … Mais qu’il s’enracine dans un point de départ quand même assez négatif. En même temps vous dites que ce n’est pas de la théologie négative ?

La théologie négative est une théologie qui affirme par exemple ce que Dieu n’est pas, délimitant à juste titre un certain nombre d’évidences qu’il faut évacuer, mais en même temps, c’est une théologie qui ne va pas au-delà et qui vous bloque. Je vois très bien à quoi cela aboutit : une incertitude complète. Alors que la théologie négative au sens « positif » est celle qui, posant un certain nombre de négations au sujet de Dieu, nous oblige à accéder à l’indicible, et l’Ecclésiaste est de cette veine.

Par contre, là où j’ai un peu plus de réserves, c’est là où vous refusez de voir que Qohélèt brise la conception cyclique de l’histoire, et vous dites : « Ce n’est pas un livre qui nous introduit à une conscience historique ». Est-ce que vous pensez véritablement qu’il n’y a quand même pas une nouveauté ?

Ce n’est peut-être pas dans ce sens-là que j’ai voulu dire cela. C’est un livre qui est hors de l’Histoire mais, si vous voulez, comme la Genèse aussi, et c’est un livre qui nous pose un jalon à partir duquel on peut réfléchir sur l’Histoire, mais lui-même n’étant pas inclus.

Une autre de vos thèses un peu originales est de dire que Qohélèt est « le moment de la décision ». Est-ce que vous ne confondez pas l’Ecclésiaste et Billy Graham, et est-ce que vous pensez qu’il doit aider véritablement les gens à s’engager ?

Ou bien on l’écoute et on est mis au pied du mur, ou bien on a une répulsion et on le rejette … Mais si on l’écoute et le prend au sérieux, c’est un livre qui vous oblige à prendre des positions dans la vie qui ne sont pas les positions d’une morale ou d’une théologie quelconque … On s’en méfie et on a raison de s’en méfier comme d’un acide !

Je passe à la dernière partie de votre livre. Vous avez parfois tendance à aller un peu vite. Vous n’avez pas l’impression que dire par exemple que l’homme est injuste, ce n’est pas la même chose que de dire qu’il est un reflet de l’injustice face à Dieu … Est-ce que cela fait partie de votre manière d’aborder les textes ?

Non, là j’ai effectivement été un peu vite dans la mesure où si j’avais voulu l’approfondir, je me serais répété par rapport à certains autres de mes livres.

Et comment est-ce que vous modélisez cette opposition et cette mise en relation que vous faites entre la crainte et le respect d’un côté, et de l’autre l’écoute et l’obéissance ?

La crainte et le respect, c’est la première attitude qui permet de pouvoir s’adresser à Dieu. Si on prétend s’adresser à Dieu d’égal à égal, ou bien on est foudroyé, ou bien il n’y a aucune rencontre. C’est par conséquent la condition même de l’écoute. Il faut admettre que quand on a une relation avec Dieu, il faut s’attendre à tout et à n’importe quoi, et il faut l’accepter comme tel. Et là nous avons quand même aussi bien le prophète Élie que ceux qui refusent en disant : « Mais non, mais non, pas moi … ».

Face au problème du mal, on sent un certain embarras de votre part. Vous essayez d’expliquer, si tant est que le mal puisse être expliqué, ce qui est une question pour bon nombre de chrétiens aujourd’hui …

Je crois qu’il y a deux éléments. Il faut que nous prenions très au sérieux la Bible qui nous parle de Satan, l’accusateur ou bien le diable, le diviseur …, compte tenu que ce ne sont pas des personnages mais une réalité qui existe dans chaque homme. Nous portons en nous notre diabolos, cette aptitude hélas que nous avons à diviser les choses ou bien à devenir des accusateurs. Et cela, nous savons combien cela compte dans l’histoire et dans les relations humaines, même lorsque ce n’est pas une accusation de type juridique … Cela, c’est très fondamental.

J’aimerais pour terminer que vous nous disiez ce que vous souhaitez pour ceux qui s’engageraient dans la lecture de l’Ecclésiaste.

Pour moi, le fruit personnel que l’on peut retirer d’un livre comme cela, c’est d’abord d’être appelé à une réflexion sérieuse sur nous-mêmes. Il nous met peut-être plus directement au pied du mur que bien d’autres livres bibliques, c’est-à-dire qu’on peut lire beaucoup de livres bibliques à titre de curiosité. Je suis toujours sidéré quand, à propos de la Genèse, on étudie les périodes de la Création, etc …, ou bien alors quand on prend les livres comme des livres historiques – même s’il faut le faire – destinés à nous éclairer sur telle ou telle période, c’est-à-dire en leur enlevant ce qu’ils ont d’aigu au plan personnel, et aussi ce qu’ils peuvent contenir de Vérité, indépendamment de notre vérité. Alors que l’Ecclésiaste, évidemment, ou on le lit effectivement, ou on le met entre parenthèses parce que je crois que c’est pratiquement impossible de se mettre en marge de l’Ecclésiaste et de dire que tout cela au fond ne me concerne pas. Il me paraît donc très important comme introduction aux Évangiles, parce que leur lecture implique que l’on soit passé par cette ascèse de dépouillement, d’ironie sur soi-même, si l’on ne veut pas lire les Évangiles comme une gentille petite histoire spirituelle pleine de consolations. Il faut lire aussi les Évangiles dans la lumière de Matthieu 25 et de ce Jugement. Justement ce Jugement, l’Ecclésiaste aide à le porter sur nous-mêmes, et c’est alors un miroir qui est incroyablement utile …

1. Aujourd’hui (2015) Maître de conférences à la Faculté de philosophie de l’Institut Catholique de Paris.
2. Première édition en 1987, deuxième en 1995, troisième (collection Points) en 2007, toutes au Seuil.

 

Violence, guerre : rencontre avec Jean-Claude Guillebaud

Octobre 2015

Comment résister à la violence du monde ? Pour la troisième édition d’Espace - Esprit le samedi 21 novembre 2015 au Climont (Urbeis, dans les Vosges alsaciennes, au-dessus de Sélestat), le journaliste, écrivain et essayiste Jean-Claude Guillebaud est « invité-invitant » et proposera de « réapprendre à penser la guerre » (1).

« Maintenant que la guerre fait retour dans notre Europe en paix depuis soixante-dix ans, expliquent les organisateurs, on ne peut plus se contenter d’y voir une activité bestiale, qui serait en voie de disparition. Bien au contraire. Le drame est que nous avons désappris à penser la guerre. Il est urgent de réapprendre, pour être capable de la contenir. Il s’agit de réexaminer les ressorts, anciens ou nouveaux, de la guerre ; regarder en face ce tourment qui, régulièrement, revient nous hanter. »

 

L’après-midi, Jean-Claude Guillebaud « invitera » dans le débat un de ses maîtres de penser : Jacques Ellul qui lui aussi s’est engagé « contre les violents ». La discussion pourra se prolonger (mais sans Jean-Claude Guillebaud) le lendemain.

 

(1) Jean-Claude Guillebaud publie le 6 janvier prochain aux éditions de l'Iconoclaste Le Tourment de la guerre - Pourquoi tant de violence ?.

 

Pour tout renseignement : Chris Doude van Troostwijk, Alexandra Breukink, 13 rue de Munster, 68140 Gunsbach (03 89 77 09 43, 06 23 55 50 04, promontoire@orange.fr).

 

Daech, René Girard et Jacques Ellul

Novembre 2015

Ce qui nous arrive depuis le 13 novembre avait été pensé, et d’une certaine manière annoncé, avec une étonnante lucidité prémonitoire, par deux intellectuels français aujourd’hui disparus : Jacques Ellul (1912-1994) et René Girard (1923-2015).

René Girard, tout d’abord. Ses recherches anthropologiques consacrées au phénomène de la violence, en lien avec le religieux archaïque, l’avaient conduit à considérer notre époque comme « apocalyptique » : la « montée aux extrêmes » de la violence, qui s’engage à partir des guerres napoléoniennes (1), et s’accélère avec les génocides et les deux guerres mondiales du 20e siècle, débouche logiquement sur le terrorisme mondialisé : « La montée aux extrêmes se sert de l’islamisme. Le terrorisme remplace la guerre qui redevient une entreprise privée sur laquelle les États n’ont plus de contrôle. La guerre n’est plus contenue par des règles institutionnelles qui en limitaient la durée et les effets. Plus l’homme est capable de produire la violence, plus il la produit. Nous sommes aujourd’hui menacés d’un vol de l’arme atomique par des individus qui n’hésiteront pas à s’en servir. La possession des moyens de destruction les plus perfectionnés est un signe du retour à l’archaïque » (2). Cette exacerbation de la violence, aux yeux de René Girard, tient au fait que les mécanismes traditionnels de régulation par une autre violence qui « trompe la violence », par le sacrifice d’un bouc émissaire, ne fonctionnent plus, et que pour en prolonger quelque peu l’efficience, nous sommes obligés d’« augmenter les doses » : de sacrifier aveuglément des innocents, des communautés, des peuples entiers. Pour autant, « dire que nous sommes en situation d’apocalypse objective, ce n’est nullement “ prêcher la fin du monde ”, c’est dire que les hommes, pour la première fois, sont vraiment les maîtres de leur destin » (3). Car la révélation biblique leur permet de considérer leur situation et de prendre des décisions en connaissance de cause : « L’humanité entière se trouve déjà confrontée à un dilemme inéluctable : il faut que les hommes se réconcilient à jamais sans intermédiaires sacrificiels ou qu’ils se résignent à l’extinction prochaine de l’humanité. (…) Le renoncement à la violence, définitif et sans arrière-pensée, va s’imposer à nous comme condition sine qua non de la survie pour l’humanité elle-même et pour chacun de nous. (…) Ou bien on va s’orienter de plus en plus vers la non-violence, ou bien on va disparaître » (4).

 

Quant à Jacques Ellul, son propos s’avère plus précis et plus incisif encore : « Quand je considère la France, bien plus qu’une incapacité à répondre à un défi, je rencontre une sorte de volonté suicidaire. Dans sa tête pensante, la France est prête à accueillir ce qui va l’anéantir. (…) La France est folle d’amour pour ce qui va l’égorger » (5). Sans toujours éviter l’amalgame entre islam et islamisme, Jacques Ellul conçoit notre démocratie comme bien faible face au terrorisme qui la menace, et finalement comme susceptible d’employer les mêmes armes que lui, se laissant donc contaminer par son adversaire et lui donnant ainsi raison (6). Dès la révolution iranienne de 1979, et le retour du religieux qui légitime les conflits meurtriers et les rend d’autant plus dévastateurs qu’ils sont déclenchés au nom de l’Unique Vérité, Jacques Ellul n’hésitait pas à paraphraser et subvertir la fameuse formule d’André Malraux : « Le XXIe siècle sera religieux, et de ce fait, il ne sera pas… » (7) Comme René Girard, cependant, Jacques Ellul n’adopte la posture de la Cassandre que pour réveiller ses contemporains et susciter un sursaut capable de conjurer les périls. Selon lui, l’issue se situe moins du côté de la non-violence que de celle de la non-puissance : le renoncement à faire tout ce que nous sommes en mesure de faire, et notamment la redécouverte du sens de l’existence et de la rencontre avec le prochain, contre la course à l’efficacité technique. La première étape vers cette autolimitation du pouvoir de l’homme réside dans l’interdit du meurtre : je peux disposer de la vie d’autrui (et de la mienne), mais je ne me l’autorise pas. Je ne confonds pas la réalité avec un jeu vidéo où les êtres humains ne sont que des signes sur un écran que je peux faire disparaître selon mon bon plaisir. C’est donc une culture de la vie qui saura endiguer la culture de mort aujourd’hui à l’œuvre. On ne peut qu’être saisi par l’actualité de ces paroles.

 

Frédéric Rognon

 

(1) René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, 2007.

(2) Interview dans La Croix, 11 août 2008.

(3) René Girard, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Paris, Grasset, 1978, p. 372.

(4) Ibid., pp. 208 et 369.

(5) Jacques Ellul, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1987, p. 165.

(6) Jacques Ellul adoptait le même raisonnement lorsqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, il titrait à la Une de Réforme : « Victoire d’Hitler ? » (Réforme, n°14, 23 juin 1945, pp. 1 et 3), signifiant par là que les démocraties occidentales n’avaient gagné la guerre qu’en employant les mêmes moyens (violence extrême, propagande, torture) que leur adversaire, lui accordant de ce fait une victoire posthume.

(7) Jacques Ellul, La foi au prix du doute. « Encore quarante jours … » (1980), Paris, La Table Ronde, 2006, p. 166.

 

« Politique sans illusion, révolution sans violence » : colloque Ellul à Berkeley

Mars 2016
Campus de Berkeley (Firstcultural)

« Il y a cinq décennies, expliquent les organisateurs du colloque, l’Université de Californie était avec son campus de Berkeley un foyer majeur de militantisme politique pour les étudiants et les intellectuels bien-sûr mais aussi pour les meneurs du mouvement des droits civiques et des premières mobilisations féministes et écologistes. L’une des figures dont l’œuvre inspirait cette contestation contre le « meilleur des mondes », la technique omniprésente, la conscription pour une guerre lointaine et la consommation sans but était le sociologue et théologien français Jacques Ellul de l’Université de Bordeaux. Ils n’étaient pas peu à se promener à travers Berkeley avec à la main The Technological Society (La technique ou l’enjeu du siècle) ou Presence of the Kingdom (Présence au monde moderne).

Un demi-siècle plus tard, la plupart des 60 livres écrits par Jacques Ellul sont aujourd’hui réédités en français comme en anglais après un ralentissement des publications au cours des années 1990. Des manuscrits d’Ellul récemment découverts et/ou traduits paraissent chaque année. Dans le monde entier, c’est un fait qu’on s’intéresse de plus en plus à Jacques Ellul.

Et ce n’est pas là simple curiosité de bibliophile. Il faut bien reconnaitre que notre planète est en crise : sociétés en proie au désordre et à la violence, inégalités économiques et misère, défis technologiques et catastrophes environnementales, irréalisme et paralysie politiques … Il y a nécessité urgente d’une analyse plus profonde que celle offerte habituellement par les médias ou l’enseignement. Et les intuitions d’Ellul sont pour cela la garantie d’une ré-examen d’envergure pour notre époque. »?


Organisé par l’International Jacques Ellul Society, ce colloque « Politique sans illusion, révolution sans violence : revisiter la pensée de Jacques Ellul » aura lieu les 6, 7 et 8 juillet 2016 au Faculty Club de l’Université de Californie à Berkeley. Les thèmes abordés sont ceux qu’Ellul a exposés dans des livres comme L’illusion politique, Politique de Dieu, politiques de l’homme, Autopsie de la révolution, De la révolution aux révoltes, Changer de révolution, Contre les violents, Anarchie et Christianisme. En plus de conférences par des spécialistes reconnus de la pensée d’Ellul, appel a été fait aux auteurs intéressés pour présenter leurs travaux et les discuter (56 enregistrés au 15 février, 80 au maximum).


Le comité d’organisation est composé de David Gill, Randal Marlin, Lisa Richmond et Jacob Van Vleet. On attend la présence et les interventions de …


Andy Alexis-Baker (Anarchisme : leçons à tirer d’Ellul et des « Jesus Radicals »), Mark Baker, Adrián Almazán (La « révolution nécessaire » d’Ellul : est-elle véritablement impossible ?), Daniel Cérézuelle (Bernard Charbonneau, la politique et l’État), Patrick Chastenet (Sociologie de Jacques Ellul sur l’État-nation et la politique), Robb Davis (Les idées d’Ellul à l’épreuve du travail de maire et de conseiller municipal), Jérôme Ellul (Jacques Ellul : Technique et Théologie), David Gill (La théologie politique de Jacques Ellul), Jason Hudson (Wendell Berry, l’agriculture urbaine et la quête de la Révolution), Sylvie Justôme (Ellul et la campagne pour une énergie propre et sûre dans le Sud-Ouest de la France), Brede Kristensen (Ellul comme théoricien des modèles, ou comment sortir de l’impasse de la technique pour entrer dans l’espace ouvert de l’humanité), Virginia Landgraf (Jacques Ellul, la politique thaïlandaise et le discours d’anniversaire du roi en 2005), Ed Lewis, Zachary Loeb (Occupy Ellul ! Les défauts du militantisme high-tech), David Lovekin (Technologie et guerre éternelle : les limites de l’illimité), Carmen Madorrán (Le changement illusoire : de Syriza en Grèce à Podemos en Espagne ou au Mouvement 5 Étoiles en Italie), Randal Marlin, Anthony Miller (L’idéal anarchiste d’Ellul et le Contrat social), Michael Morelli (Le premier humaniste : Sans feu ni lieu et notre première mission), Sébastien Morillon (La défense de la côte aquitaine contre l’État dans les années 1970), Tom Pompowski (Jacques Ellul et la naissance du mouvement non violent polonais Solidarnosc), Lisa Richmond, Allyson Rogers (La Résistance à la manière d’Ellul), Frédéric Rognon (Jacques Ellul face aux mouvements non-violents français de son temps), Jacob Rollison (Le langage de la violence et la violence du langage : un ré-examen des conceptions linguistiques d’Ellul), Jacobo Sanchez, Jeffrey Shaw (Ellul sur la violence, la guerre et la paix), Niklas Toivakainen (Unir finances, éthique et écologie : le côté sombre de la joyeuse et juste société écologiste), Jacob van Vleet, Gregory Wagenfuhr (Révolution ou subversion ? Une critique constructive de la vision de l’engagement politique chrétien selon Ellul) et Langdon Winner (Bouleversements radicaux dans les années 60 et depuis : illusion et réalité).

 

Deux nouvelles traductions

Juillet 2016

Lisa Richmond publie ce mois d’août une nouvelle traduction en anglais de Présence au monde moderne (Presence in the Modern World) avec une préface de Ted Lewis et une postface de David W. Gill chez Cascade Books.

Selon la notice de l’éditeur, « Présence au monde moderne est l’œuvre fondamentale de Jacques Ellul, mêlant son analyse sociologique à ses idées théologiques. Publiée pour la première fois en français en 1948 puis en anglais sous le titre « The Presence of the Kingdom », c’est devenu un classique qui a gardé aujourd’hui toute sa pertinence face aux défis auxquels nous sommes confrontés. Quelle doit être notre attitude face à des forces aussi complexes que la technologie et l’État ? Comment communiquer les uns avec les autres malgré les difficultés inhérentes aux nouvelles formes de médias ? Pouvons-nous encore espérer en l’avenir de notre civilisation ? Ellul répond en expliquant à quel point la présence singulière du chrétien peut faire la différence. Au lieu de jouer le rôle « d’êtres sociologiques », nous devons nous consacrer à cette sorte de révolution qui ne peut advenir que si nous devenons pleinement conscients de notre situation présente et entreprenons « une destruction féroce et passionnée des mythes, idoles intellectuelles, refus inconscients de la réalité, doctrines creuses et inactuelles ». Seule façon, pour Ellul, de devenir des relais de l’action de Dieu dans le monde moderne. »

En italien, c’est Elisabetta Ribet qui a publié en juin un recueil de textes d’Ellul sous le titre Lavoro et religione, per chi e perché lavoriamo ? (Travail et religion, pour qui et pourquoi travaillons-nous ?).

Selon l’éditeur (Fondazione Centro Studi Campostrini, Sfide del Cristianesimo), « la question du travail occupe aujourd’hui une place considérable sinon centrale parmi les préoccupations de nombreux gouvernements et nations du monde. À tel point que dans de nombreux pays, le travail est considéré non seulement comme un moyen de gagner sa vie mais comme un droit : un droit qui garantit la dignité de la personne. C’est le cas, par exemple, dans notre pays où l’article premier de la Constitution affirme que le travail et le fondement de notre démocratie et de notre République. Une telle affirmation ne doit pas nous étonner si nous pensons seulement à quel point, des débuts de la modernité jusqu’à aujourd’hui, des économistes libéraux aux mouvements ouvriers, de Marx à Ernst Jünger, le travail est vu comme le pivot de notre civilisation et on lui assigne une centralité qui ressemble souvent à une sacralisation. La réflexion sur le travail tient une place importante également dans l’œuvre de Jacques Ellul, sociologue et théologien français, d’abord connu pour avoir étudié et critiqué la société technique. Il s’agit - comme on peut le comprendre à la lecture des écrits recueillis dans ce volume - d’une critique plutôt radicale de l’idéologie du travail qui est à la base de notre société. Ellul porte sa réflexion sur deux plans : historico-sociologique et théologique. D’un point de vue historique et social, il montre comment, à la différence des sociétés qui nous ont précédé, la nôtre est la première qui soit entièrement fondée sur le travail. Mais c’est le point de vue théologique qui est le plus radical. En se fondant sur une solide exégèse biblique, Ellul part en guerre contre l’idolâtrie du travail et s’oppose à toute conception du travail comme manifestation d’obéissance et de conformité au projet de Dieu. Le travail ne fait pas partie des valeurs positives du christianisme et n’est pas un commandement explicite de Dieu. »

 

Impressions de Berkeley

Septembre 2016

Du 6 au 8 juillet 2016, s’est tenu à Berkeley, sur les rives de la baie de San Francisco, un colloque international organisé par l’International Jacques Ellul Society (IJES). Son intitulé était : « Politics without Illusion, Revolution without Violence : Re-viewing the Contributions of Jacques Ellul » (La politique sans l'illusion, la révolution sans la violence : un ré-examen de l'apport de Jacques Ellul). Soixante-cinq personnes étaient venues des États-Unis, du Canada, mais aussi de France, du Royaume Uni, d’Espagne et de Finlande, écouter une vingtaine de conférences, et participer à de riches débats.

 

Le choix du lieu du colloque ne devait rien au hasard. Le campus de l’Université de Berkeley avait été, à partir de 1964, l’épicentre de l’activisme politique et de la contestation de la jeunesse américaine : contre la guerre du Vietnam, pour l’égalité des droits entre Noirs et Blancs, pour l’émergence des revendications féministes et écologistes, contre le racisme et l’homophobie, contre la répression policière (plusieurs manifestants seront tués par la police dans les années soixante). C’est aussi le terreau de la contre-culture américaine et du mouvement hippie dans toute leur diversité. Ce bouillonnement d’idées et d’alternatives concrètes dépasse largement le slogan simpliste « Peace and Love », ou la trilogie que l’on en a retenue : « Sexe, drogue et rock’n roll ». De nombreux étudiants, en effet, découvrent et se passionnent alors pour la pensée de Jacques Ellul : les chrétiens lisent Présence au monde moderne (traduit dès 1951), et les militants politiques lisent La technique ou l’enjeu du siècle (traduit en 1964) et surtout Propagandes (traduit en 1965).

 

L’organisation du colloque à Berkeley était donc l’occasion de s’inscrire dans une filiation, mais aussi de prendre la mesure des intuitions d’Ellul quant à la faillite de la contre-culture et à la capacité du système technicien de la récupérer et de la digérer : plusieurs des élites contestataires de l’époque se retrouvent aujourd’hui dans la Silicon Valley, à moins de cinquante kilomètres de là, sacrifiant au culte de la technologie de pointe, voire aux fantasmes transhumanistes (cultivés à l’Université de la Singularité). Berkeley reste un lieu de contestation, mais sans commune mesure avec ce qu’il était il y a cinquante ans. La jeunesse y est plutôt apathique, et la municipalité doit surtout gérer l’énorme problème humanitaire des sans-logis : plus d’un millier d’entre eux survivent à proximité du campus (dans une ville de 110 000 habitants), la Californie en compte plus de 50 000 (sur une population de trente-cinq millions d’habitants). Ce ne sont donc plus des hippies, qui avaient fait le choix d’une vie nomade, mais les victimes d’un système d’exclusion qu’elles subissent, et que Jacques Ellul avait aussi annoncées. Autre facette, plus inavouable, de l’héritage ellulien à Berkeley : c’est ici qu’a enseigné, de 1967 à 1969, Theodore J. Kaczynski, dit « Unabomber », avant de décider de passer à l’écoterrorisme, de tuer trois personnes et d’en blesser vingt-trois autres, au nom de la lutte contre la société industrielle. Il avait sans aucun doute fait une lecture sélective d’Ellul, négligeant tout ce que celui-ci a écrit sur la violence et la non-violence. Il purge aujourd’hui une peine de prison à perpétuité.

 

Le Colloque était accueilli au Faculty Club, une merveilleuse maison de bois située dans un écrin de verdure, au cœur du campus. L’ambiance y était à la fois studieuse et chaleureuse. Il n’est pas possible de rendre compte de la totalité des conférences et des débats. Je me contenterai d’évoquer quelques temps forts. Deux figures majeures de la pensée ellulienne aux États-Unis, Langdon Winner et David Gill (président de l’IJES), tous deux étudiants à Berkeley dans les années soixante, ont analysé la réception de l’œuvre de Jacques Ellul à cette époque, et notamment de sa théologie politique si singulière. Patrick Chastenet, président de l’Association Internationale Jacques Ellul (AIJE), a montré la pertinence de ses analyses aujourd’hui encore : sans en faire un Nostradamus qui aurait tout prévu, et même si les nouvelles dominations concernent à présent davantage les multinationales que le pouvoir de l’État, on ne peut qu’être saisi par l’actualité de ses intuitions sur l’impuissance du politique face à la technique. Daniel Cérézuelle a montré l’impact de l’amitié entre Jacques Ellul et Bernard Charbonneau sur l’œuvre respective de chacun des deux, après un étonnant partage des tâches : Ellul (pourtant spécialiste des institutions) travaillerait sur la technique, et Charbonneau sur l’État ; mais leurs accords de fond n’empêchaient pas des divergences, notamment sur l’anthropologie et sur les moyens de l’action.

 

Jérôme Ellul, petit-fils de Jacques Ellul, a présenté le film documentaire qu’il est en train de réaliser sur son grand-père : deux heures d’archives, de photos et de témoignages rares, voire inédits, d’une exceptionnelle qualité. Robb Davis, mennonite ellulien, venait d’être élu à la tête d’une municipalité de 70 000 habitants en Californie : il a exposé, avec une force de conviction inégalée, comment il comptait assumer cette responsabilité politique en tant que chrétien, et en fidélité à sa compréhension du message d’Ellul. Carmen Madorran a proposé une analyse critique des mouvements politiques alternatifs au système traditionnel en Europe : Syriza en Grèce, Podemos en Espagne, le Mouvement Cinq Étoiles en Italie ; à la lumière d’une grille de lecture ellulienne, elle a montré combien ces expressions de générosité succombaient aisément à « l’illusion politique ». Sylvie Justome, pour sa part, a témoigné, non sans émotions, du combat victorieux mené à Verdon-sur-Mer, dans le Médoc, de 2006 à 2009, contre le projet d’installation d’un terminal méthanier ; cette lutte était inspirée par les analyses d’Ellul : « Penser globalement, agir localement, sans violence ni illusion, mais dans l’espérance ».

 

Le plus réjouissant dans ce colloque a sans doute été la présence de nouvelles générations de jeunes chercheurs, passionnés par l’œuvre de Jacques Ellul, et qui la rendent vivante et créatrice dans notre contexte d’aujourd’hui.

 

Le prochain Colloque de l’IJES aura lieu à Vancouver, en juin 2018, sur le thème : « Jacques Ellul et la Bible ».

 

Frédéric Rognon

 

P.S. : Je joins à ces quelques impressions la version française de ma contribution au colloque de Berkeley.

 

Jacques Ellul et les mouvements non-violents de son temps en France

 

À l’époque de Jacques Ellul, trois principaux mouvements, nettement distincts, parfois rivaux, souvent alliés, occupent la scène de la réflexion et de l’action non-violentes en France.

 

Le plus ancien est le MIR - Mouvement International de la Réconciliation, fondé en 1923, branche française d’IFOR – International Fellowship of Reconciliation, créé lui-même en 1919 ; il s’agit d’un mouvement d’origine protestante et d’orientation spirituelle, attachée à la promotion de « la non-violence évangélique » ; le MIR est membre de la Fédération Protestante de France ; ses principaux responsables, dans les années soixante et soixante-dix où Jacques Ellul entre en débat au sujet de la non-violence, sont Henri Roser (1899-1981), André Trocmé (1901-1971), Jean Lasserre (1908-1983) et Jean Goss (1912-1991).

 

Second mouvement non-violent, les Communautés de l’Arche ont été fondées en 1948 par le philosophe catholique, artiste, poète et musicien Lanza del Vasto ; celui-ci avait rencontré Gandhi en Inde en 1937, et avait créé des communautés rurales, agricoles et artisanales, communautés de vie, de travail, de prière et d’action non-violente sur le modèle des ashrams de Gandhi ; il s’agit donc d’un mouvement de sensibilité gandhienne, communautaire et interreligieuse ; ses principaux animateurs sont Lanza del Vasto (1901-1981), Pierre Parodi (1923-1989) et Jo Pyronnet (1927-2010).

 

Enfin, plus récent, le MAN - Mouvement pour une Alternative Non-violente est fondé en 1974, dans le sillage de Mai 68, dans une optique laïque et résolument politique ; son idéologie est proche du socialisme autogestionnaire ; sa critique du capitalisme emprunte souvent une rhétorique marxisante, et sa critique du socialisme d’État un vocabulaire volontiers anarchiste ; ses membres fondateurs et principaux animateurs sont Jean-Marie Muller (né en 1939), Christian Mellon (né en 1943), Christian Delorme (né en 1950) et Jacques Sémelin (né en 1951) ; ils sont tous les quatre chrétiens (catholiques, et même prêtres pour deux d’entre eux), mais attachés à une approche non-confessante de la non-violence.

 

Ces trois mouvements représentent ensemble quelques centaines de militants, et quelques milliers de sympathisants.

 

Jacques Ellul entretiendra avec chacun d’eux, tout à la fois de réelles affinités et de profonds clivages. Mais il mènera aussi avec eux un débat sans ambages et sans fard. Nous exposerons en premier lieu les points d’accord, avant d’examiner les différents griefs formulés de part et d’autre, afin de mieux éclairer les spécificités de l’approche ellulienne de la violence et de la non-violence.

 

1. Affinités

 

Les principales affinités entre Jacques Ellul et les mouvements non-violents français tiennent à leur analyse du phénomène de la violence. Dans Contre les violents, Jacques Ellul décline ainsi les cinq lois de la violence (1) :

 

1) la continuité (2) : le recours à la violence déclenche un engrenage, « celui qui a commencé à user de la violence ne s’arrêtera jamais » (3) ;

 

2) la réciprocité (4) : la violence provoque toujours la violence en retour, il est donc absurde de se demander qui a commencé ;

 

3) l’identité (5) : toute violence est identique à une autre, il n’y a donc pas une violence juste et libératrice, et une autre injuste et asservissante ;

 

4) l’auto-engendrement (6) : le recours à la violence produit une société de violence, par conséquent « la fin ne justifie pas les moyens, mais bien au contraire, (…) les mauvais moyens corrompent les bonnes fins » (7) ;

 

enfin 5) la justification permanente (8) : « l’homme qui l’emploie [la violence] cherche toujours à se justifier et à la justifier », car « il n’y a pas de violence “ pure ” » (9). Les trois mouvements non-violents français des années soixante et soixante-dix s’accordent sans hésitation sur ces cinq caractéristiques de la violence, que Jacques Ellul qualifie de « lois », pour mieux en disqualifier l’emploi.

 

Dans le prolongement logique de cette condamnation de la violence, Jacques Ellul critique les critères de la « guerre juste », en montrant leur inefficience (10) : le critère du « moindre mal » s’avère singulièrement flou, car on ne sait pas par rapport à quoi le mal de la guerre est « moindre » ; celui de l’« ultime recours » permet tous les abus ; quant à l’injonction de « tuer sans haine », elle est totalement irréaliste (11). L’accord se fait donc ici aussi entre Jacques Ellul et les mouvements non-violents pour considérer qu’il n’y a pas de « guerre juste », et qu’il importe de refuser toutes les justifications, notamment chrétiennes, de la violence (12).

 

Sur cette base commune, les clivages ne vont cependant pas tarder à se manifester, et Jacques Ellul va se distinguer en énonçant des griefs à l’encontre de chacun des trois mouvements. Nous les examinerons successivement, en commençant par le plus récent, le Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN), à l’égard duquel le fossé semble le plus large, pour remonter le temps en direction des Communautés de l’Arche et enfin du Mouvement International de la Réconciliation (MIR), dont Jacques Ellul paraît, à première lecture, plus proche. Mais comme nous le verrons, il ne s’agit que d’une apparence.

 

(1) Cf. Jacques Ellul, Contre les violents (1972), in Le défi et le nouveau. Œuvres théologiques 1948-1991, Paris, La Table Ronde, 2007, p. 501-639 (version anglaise : Violence : Reflections from a Christian Perspective, New York, Seabury, 1969), p. 575-587.

(2) Cf. ibid., p. 575-576.

(3) Ibid.

(4) Cf. ibid., p. 576-578.

(5) Cf. ibid., p. 578-581.

(6) Cf. ibid., p. 581-583.

(7) Ibid., p. 582. Cf. aussi, pour cette quatrième loi : Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs (1966), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°38), 2004, p. 289-298 ; il s’agit de la critique du lieu commun selon lequel « La fin justifie les moyens », qui s’exprime ainsi : « Plus les fins que l’homme s’assigne sont nobles, élevées, justes, plus les moyens qu’il emploiera seront immondes et inhumains » (p. 291) ; « vils instruments destinés à disparaître lorsque la Fin sera réalisée » (p. 290) ; en réalité, « l’emploi de la violence aboutit immanquablement à l’établissement d’une dictature et à la négation de la liberté » (p. 295) ; « le droit établi par la violence sera toujours l’injustice. (…) La Société parfaite organisée dans le sang, même d’hommes coupables, sera pour toujours un bagne » (p. 298).

(8) Cf. Jacques Ellul, Contre les violents, op. cit., p. 583-587.

(9) Ibid., p. 583.

(10) Cf. ibid., p. 508-510.

(11) Cf. aussi, au sujet de la « guerre juste » : Jacques Ellul, « En toute liberté : violence et non-violence », in Réforme, n°1383-1384, 18 août 1973, p. 3 (l’auteur y qualifie Thomas d’Aquin d’« humoriste » pour avoir défendu le critère du « moindre mal », alors que « Dieu seul peut faire cette mensuration ») ; ainsi que : Jacques Ellul et Patrick Chastenet, À contre-courant. Entretiens (1994), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°392), 2014, p. 94-95.

(12) Cf. Jacques Ellul, Contre les violents, op. cit., p. 518.

 

2. Jacques Ellul et le MAN

 

Jacques Ellul a signé deux articles dans la revue du MAN : Alternatives Non-Violentes (13). Le premier est une commande : le professeur bordelais est sollicité, en 1977, avec une quinzaine de personnalités dont Henri Roser du MIR et Pierre Parodi des Communautés de l’Arche, pour réagir au Texte d’Orientation Politique (TOP) du MAN, document de cent trente pages publié l’année précédente sous le titre : « Pour le socialisme autogestionnaire : une non-violence politique » (14), et qui sert de manifeste au mouvement naissant. Les auteurs de ce Texte d’Orientation Politique développent une critique du capitalisme, « société d’injustice et de violence » (15), mais aussi du socialisme d’État, d’orientation totalitaire ; ils émettent un certain nombre de propositions pour une stratégie non-violente de passage au socialisme autogestionnaire, ainsi qu’un projet de Défense Populaire Non-violente pour la France. Ils insistent sur l’efficacité de la non-violence, lorsque la stratégie et le projet sont en cohérence : « La non-violence propose des techniques d’action efficaces pour réaliser un projet de société socialiste autogestionnaire » (16), affirment-ils. Leur positionnement sur la scène non-violente se présente en ces termes : « Trop souvent, (…) les “ non-violents ” sont restés enfermés dans une perspective moraliste, prêchant une “ conversion ” spirituelle des individus sans prêter attention à la nécessité de promouvoir une révolution politique, imaginant que la révolution ne peut être que la somme des changements survenus dans la vie des individus. Une pareille conception de la non-violence conduit à condamner l’Histoire sous prétexte qu’elle est violente et à se mettre soi-même “ au-dessus de la mêlée ”, alors qu’il s’agit, au contraire, d’être présent au cœur même de l’événement historique et d’y montrer l’efficacité des méthodes d’action non-violente. Nous récusons donc toute approche moraliste de la non-violence qui ignore que l’homme est aussi un produit social et que, pour se transformer, s’il doit agir par lui-même, il ne peut aboutir qu’en agissant avec les autres pour transformer la société. La dimension personnelle n’est certes pas à dédaigner, mais elle doit demeurer en correspondance avec la dimension collective. C’est tous ensemble que nous nous libèrerons des entraves qui nous enchaînent. La classe ouvrière porte en elle le souvenir de ses blessures et de ses morts ; elle n’est donc pas disposée à accueillir les paroles moralisantes de ceux qui, issus le plus souvent de la bourgeoisie, prêchent une non-violence fondée sur l’amour de l’ennemi, qui prend alors un sens précis de collaboration de classe » (17).

 

La réaction de Jacques Ellul consiste tout d’abord à relever les points d’accord, sur l’analyse de la violence et de la société, tout en regrettant l’orientation marxiste qui néglige les mutations techniques du XXsiècle et l’entrée dans le système technicien. Mais le principal grief concerne l’anthropologie sous-jacente au projet, sa focalisation sur les stratégies politiques, et son oubli des conditions spirituelles de la non-violence ; d’où le titre de l’article de Jacques Ellul : « Une non-violence privée de son fondement ». Ainsi s’exprime-t-il : « C’est la faiblesse centrale de ce projet : tout repose sur la conviction que l’homme est fondamentalement bon, et qu’il suffit de le mettre dans des structures justes pour que cette bonté se révèle. (…) C’est finalement ici le centre de ma contradiction. Les auteurs du projet sont très violents contre les aspects moraux et religieux de la non-violence. Ils veulent absolument décrocher la non-violence de ce fondement pour en faire une analyse politique, présenter un projet politique, réaliste, possible, efficace. (…) [Or,] tout ce qu’ils proposent présuppose un changement de la personnalité de chacun, une conversion morale et spirituelle » (18). Jacques Ellul stigmatise l’idéalisme des rédacteurs du manifeste du MAN, qui surestiment la conscience vertueuse des hommes et négligent la nécessité d’un travail individuel pour entrer dans la non-violence ; il ironise sur leurs références à Gandhi et à Martin Luther King, qui étaient pourtant d’abord des hommes de prière ; et enfin, il reprend leur argument de l’efficacité (expression emblématique de la mentalité technicienne), et le leur retourne en arguant que, « laissée sans fondement spirituel, la non-violence est forcément moins efficace (…) que la violence » (19).

 

Jean-Marie Muller répondra de manière virulente à la critique de Jacques Ellul (20), en dénonçant sa lecture trop rapide, en distinguant l’approche morale (légitime) d’une approche moraliste ou moralisante de la non-violence, et en récusant cependant le préalable de conversion morale et spirituelle à l’action non-violente : « C’est dans l’action que nous nous convertissons » (21), affirme-t-il. Jean-Marie Muller reproche à Jacques Ellul de parler un langage de chrétienté, « de “ feu la chrétienté ” » (22), précise-t-il, et de refuser la légitime sécularisation de la vie politique, et il lui fait grief d’être un sceptique qui ne croit pas qu’il soit possible de briser la fatalité de la violence dans l’histoire : « Ainsi Jacques Ellul refuse à l’action non-violente la prétention d’être efficace dans l’histoire. Sa non-violence reste prisonnière de sa vision morale et spirituelle : elle ne peut être qu’une protestation et une attestation, elle ne peut devenir une action. Voilà où se situe le centre de notre désaccord. (…) Au scepticisme de Jacques Ellul, nous n’entendons opposer aucun triomphalisme. Cependant, nous avons l’audace de lui opposer non seulement notre espérance mais aussi notre détermination » (23).

 

Ainsi avons-nous affaire, entre Jacques Ellul et le MAN, à un dialogue de sourds. Au glissement, dont Jacques Ellul est responsable, entre approche moraliste et approche morale, répond le stéréotype tout aussi indu, entretenu par Jean-Marie Muller, d’un Jacques Ellul dépourvu de toute espérance. Ce divorce de 1977 n’empêchera pas Jacques Ellul, cinq ans plus tard, de signer un article dans la revue du MAN, consacré au terrorisme (24). Il y situe les racines du terrorisme dans la violence de l’État, ce qui ne pouvait que séduire la sensibilité libertaire des lecteurs, mais il poursuit son analyse en reliant plus largement le terrorisme au fait politique en général ; la convergence entre l’approche ellulienne et celle du MAN resurgit néanmoins lorsque le professeur de Bordeaux précise que les sources du terrorisme doivent être recherchées dans l’autonomie de la politique à l’égard de la morale, lorsque tous les moyens sont bons pour la conquête du pouvoir (25). Le consensus se refait donc sur le principe de cohérence entre moyens et fins.

 

Voyons à présent le rapport de Jacques Ellul aux Communautés de l’Arche.

 

(13) Cf. Jacques Ellul, « Une non-violence privée de son fondement », in Alternatives Non-Violentes, n°20-21, janvier 1977, p. 15-18 ; « Violence et terrorisme », in Alternatives Non-Violentes, n°45, été 1982, p. 3-8.

(14) Cf. « Pour le socialisme autogestionnaire : une non-violence politique », in Alternatives Non-Violentes, n°15-16, avril 1976, p. 1-130.

(15) Ibid., p. 7.

(16) Ibid., p. 4 de couverture.

(17) Ibid., p. 3-4.

(18) Jacques Ellul, « Une non-violence privée de son fondement », op. cit., p. 17.

(19) Ibid. Comme un prolongement de ce texte, Jacques Ellul consacrera, cinq années plus tard, un article à Lech Walesa (cf. Jacques Ellul, « Lech Walesa et le rôle du christianisme », in Esprit, mars 1982, p. 40-47) ; il verra dans le leader de Solidarnosc un exemple d’homme de foi et de non-violence, de souplesse et d’intransigeance en même temps, et finalement « le modèle du chrétien engagé dans la politique » (ibid., p. 42).

(20) Cf. Jean-Marie Muller, « Tribune libre : Réponse à Jacques Ellul », in Alternatives Non-Violentes, n°24-25, août-octobre 1977, p. 61-66.

(21) Ibid., p. 63.

(22) Ibid., p. 64.

(23) Ibid., p. 66.

(24) Cf. Jacques Ellul, « Violence et terrorisme », in Alternatives Non-Violentes, n°45, été 1982, p. 3-8.

(25) Cf. ibid., p. 7. Jacques Ellul consacrera un autre texte au phénomène du terrorisme, en en soulignant la dimension d’action psychologique, et en glissant finalement vers les mécanismes du terrorisme intellectuel et des rapports de soumission au sein des entreprises en régime démocratique : cf. Jacques Ellul, « Terrorisme et violence psychologique », in Centre d’études de la civilisation contemporaine, La violence dans le monde actuel, Paris, Desclée de Brouwer, 1968, p. 43-61.

 

3. Jacques Ellul et les Communautés de l’Arche

 

Lors du colloque de Bordeaux en 2012, nous avons déjà consacré une étude aux relations entre Jacques Ellul et Lanza del Vasto (26). Nous avions montré que les deux hommes se citaient très rarement, et lorsqu’ils le faisaient, c’était pour se critiquer mutuellement plus ou moins vertement. Le premier grief relève de leurs choix de vie respectifs. Dans De la révolution aux révoltes (27), Jacques Ellul donne les Communautés de l’Arche comme exemple d’une contre-culture phagocytée par le système technicien : « Il ne suffit pas de proclamer que dans ces contre-sociétés, on nie l’autorité de l’État, déclare-t-il. Je peux en effet dans ma chambre nier la propriété privée, et de ce fait m’imaginer que j’anéantis la puissance des trusts. Je peux même constituer un ashram … mais Lanza del Vasto n’a pas changé le système économique : de même ces groupes “ anarchistes ” ne modifient en rien l’étatisme moderne » (28). C’est donc l’impuissance foncière des communautés rurales et artisanales fondées par Lanza del Vasto, à s’imposer comme une alternative crédible au système technicien, qui est ici mise en cause par Jacques Ellul. De même, dans Contre les violents (29), ce dernier, sans citer les Communautés de l’Arche, stigmatisera l’idéalisme pacifiste de ceux qui, comme les hippies, vivent sur la base d’une société technicienne de violences dont ils ne sont que « le produit de luxe » (30), et qu’ils contribuent même à reproduire en lui apportant les éléments de respiration et de créativité qui lui manquent.

 

Inversement, Lanza del Vasto reprochera à Jacques Ellul de se contenter de condamner la civilisation technicienne et citadine inhumaine, mais d’y demeurer pleinement, au lieu de proposer une alternative communautaire comme lui-même l’a fait (31). Ainsi les griefs entre les deux hommes se donnent-ils à voir comme le miroir l’un de l’autre : à l’inanité des ashrams répond l’incohérence tout aussi vaine et futile des intellectuels.

 

Mais il est deux autres points de clivage entre l’approche ellulienne de la non-violence et celle déployée par les Communautés de l’Arche. Le premier concerne la nécessité de la violence. Lors d’une table ronde tenue le 13 avril 1967 à la Faculté des Lettres de Bordeaux, Jacques Ellul était intervenu en compagnie, notamment, de Jean Lasserre, du MIR, et de Jo Pyronnet, des Communautés de l’Arche (32). Il y avait défendu la thèse d’une violence nécessaire mais non légitime : « La violence est une nécessité que rien ne saurait légitimer » (33). Et de préciser : « J’ai ainsi admis la violence comme une nécessité. Mais pour moi nécessité n’est pas raison ni vertu, nous n’avons pas à nous glorifier d’une nécessité, pas plus que nous nous glorifions après nous être entravés et fait une chute nécessitée par la loi de la pesanteur » (34). Dans l’Exégèse des nouveaux lieux communs, Jacques Ellul avait déjà, sans pointer la question de la violence, stigmatisé l’adage selon lequel il convient de « faire de nécessité vertu » (35). Or, à la même table ronde, Jo Pyronnet avait affirmé qu’« il est possible de construire une communauté humaine dont la violence soit exclue » (36). Et il avait témoigné de l’expérience des Communautés de l’Arche, dont les structures elles-mêmes sont pensées et élaborées de manière à évacuer tout profit, toute domination et toute propriété, pour les remplacer pour un esprit de service et de partage. Aux yeux de Jacques Ellul, un tel laboratoire de la non-violence vécue à l’échelle communautaire ne pouvait infirmer sa thèse selon laquelle la violence est nécessaire à toute vie sociale (37).

 

Enfin, le dernier point de désaccord entre Jacques Ellul et les membres des Communautés de l’Arche concerne le choix du vocable de « violence » pour parler du combat spirituel. Ainsi, en effet, dans Contre les violents, Jacques Ellul défend la seule violence légitime à ses yeux : celle qu’il appelle « la violence de l’amour » (38). Il s’agit du combat qui consiste à surmonter le mal par le bien, sans céder en rien à la tentation de la violence physique ou psychologique. Lanza del Vasto ne pouvait avaliser ce recours au terme de « violence » pour désigner un engagement qui respecte intégralement la dignité et l’intégrité de chaque personne. Trop soucieux de distinguer nettement violence et brutalité d’une part, force et lutte d’autre part, afin d’ouvrir le champ aux conditions de possibilité d’un combat non-violent (39), le disciple de Gandhi disqualifiait en effet toute confusion sémantique et conceptuelle à ce sujet : comment passer d’une condamnation de la violence physique et psychologique à l’exaltation de la violence spirituelle, tout en regroupant les deux phénomènes, pourtant foncièrement différents, sous le même vocable de « violence » ? Aux yeux de Lanza del Vasto, ce que Jacques Ellul appelle « violence de l’amour » relève en réalité moins de la « violence » (au sens de la négation de la dignité et de l’intégrité de la personne) que du « combat spirituel » (au sens de la lutte avec les armes de l’Esprit, dont parle l’apôtre Paul dans son Épître aux Éphésiens (40)). Et les deux réalités ne doivent à aucun prix être confondues, puisqu’elles s’excluent rigoureusement l’une l’autre. Jacques Ellul plaide d’ailleurs lui-même en faveur de cette exclusion mutuelle : « La violence spirituelle et celle de l’amour excluent totalement la violence physique ou psychologique, affirme-t-il. Ce qui intervient avec violence, ici, c’est l’Esprit même de Dieu » (41). Le clivage entre Jacques Ellul et les Communautés de l’Arche est donc essentiellement, sur ce point, d’ordre terminologique.

 

Il nous reste à examiner le rapport de Jacques Ellul au Mouvement International de la Réconciliation (MIR).

 

(26) Cf. Frédéric Rognon, « Jacques Ellul et Lanza del Vasto. Regards croisés sur deux témoins de l’espérance au cœur d’un monde sans issue », in Patrick Troude-Chastenet (dir.), Comment peut-on (encore) être ellulien au XXIe siècle ? Actes du colloque des 7, 8 et 9 juin 2012, Paris, La Table Ronde, 2014, p. 211-226.

(27) Cf. Jacques Ellul, De la révolution aux révoltes (1972), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°345), 2011.

(28) Ibid., p. 324-325.

(29) Cf. Jacques Ellul, Contre les violents, op. cit., p. 596-598.

(30) Ibid., p. 597.

(31) Cf. Bernard Dupont, L’œuvre politique de Lanza del Vasto, Thèse de doctorat, Université de Nancy II – Faculté de droit et de sciences économiques, février 1977, p. 431.

(32) Cf. Jacques Ellul, J.-P. Abribat, Hem Day, pasteur Jean Lasserre, Joseph Pyronnet, « Table ronde : Violence, non-violence et révolution », in Roland Barois et al., Violence humaine, violence libératrice ?, Paris, Le Centurion (coll. Approches), 1968, p. 101-126.

(33) Ibid., p. 101.

(34) Ibid., p. 115. Jacques Ellul reprendra cette idée d’une violence inévitable, de l’ordre de la nécessité, mais jamais légitime, dans : Contre les violents, op. cit., p. 568-575, 600-615, notamment p. 611.

(35) Cf. Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux lieux communs, op. cit., p. 170-177.

(36) Jacques Ellul, J.-P. Abribat, Hem Day, pasteur Jean Lasserre, Joseph Pyronnet, « Table ronde : Violence, non-violence et révolution », op. cit., p. 111.

(37) Dans un texte intitulé : « Les fondements éthiques de la non-violence », Jean-Marie Muller, co-fondateur du MAN, semble bien pour sa part rejoindre Jacques Ellul, en affirmant d’un côté que « justifier la violence sous le couvert de la nécessité, c’est rendre la violence sûrement nécessaire », puis que « si je suis pris au piège de la nécessité qui m’a contraint à user de violence contre mon adversaire, je dois avoir le courage de ne pas me disculper par une quelconque justification » (Jean-Marie Muller, « Les fondements éthiques de la non-violence », in Frédéric Rognon [dir.], Dire la Guerre, penser la Paix. Actes du Colloque international de Strasbourg, 14-16 mai 2012, Genève, Labor et Fides [coll. Le Champ éthique n°62], 2014, p. 260-279 [p. 269]).

(38) Cf. Jacques Ellul, Contre les violents, op. cit., p. 628-639.

(39) Cf. Lanza del Vasto, Technique de la non-violence, Paris, Denoël, 1971, p. 28-30.

(40) Cf. Éphésiens 6, 10-20.

(41) Jacques Ellul, Contre les violents, op. cit., p. 635.

 

4. Jacques Ellul et le MIR

 

Des trois mouvements non-violents français contemporains de Jacques Ellul, c’est à l’évidence avec le MIR que le professeur bordelais entretient les plus fortes affinités. Il suffit pour s’en convaincre de relever les quatre références à Jean Lasserre dans Contre les violents (42), toutes en bonne part, dont une mention fort élogieuse (43), et une longue citation vivement approuvée (44). Les Cahiers de la Réconciliation, organe du MIR, ont par ailleurs ouvert leurs colonnes à cinq reprises à Jacques Ellul : dès mai 1939, pour l’un de ses tout premiers articles, largement conjoncturel, consacré au risque d’une dictature en France (45); en 1972, pour un texte sur les rapports entre la non-violence et la loi, qui défend notamment l’objection de conscience (46); dans la même livraison de la revue, pour un entretien au sujet de la parution de son ouvrage : Contre les violents (47) (occasion de quelques utiles précisions de la part de l’auteur, et d’une large approbation de la part des membres du MIR) ; en 1981, pour la reprise d’un article publié dans l’hebdomadaire Réforme, en guise d’hommage aux artisans de paix (Gandhi, Martin Luther King, Sadate, Lech Walesa …) (48); et enfin, en 1984, pour la réédition d’un article publié dans la revue Sur le Roc au sujet du gel de l’armement nucléaire (49). Ce dernier texte défend une position qui ne pouvait qu’offrir un premier clivage à l’égard des positions du MIR. En effet, suite à une campagne interne du MIR, la Fédération Protestante de France (à l’encontre de la Faculté de théologie néo-calvinienne d’Aix en Provence) s’était prononcée en faveur du gel de l’armement nucléaire ; Jacques Ellul, pour sa part, se déclare partisan de cette mesure en tant que chrétien, mais hostile à toute revendication en ce sens de la part des Églises et à l’adresse du gouvernement : « Si j’étais à la place du Président, affirme-t-il, je ne pourrais pas faire autrement que de poursuivre la politique d’armement, y compris nucléaire » (50) ; par conséquent, « le chrétien en tant que tel, peut affirmer sa position de non-violence, en témoigner, agir pour diminuer les risques de conflit, essayer d’influencer l’opinion pour que l’on abandonne l’armement nucléaire, il ne peut absolument pas demander au gouvernement une telle mesure politique » (51). Au risque de s’aliéner ses amitiés et ses soutiens parmi les militants de la non-violence évangélique, Jacques Ellul situe à nouveau la mission non-violente du chrétien à l’écart de la scène politique, c’est-à-dire à distance de l’illusion politique (52).

 

Mais la principale pierre d’achoppement entre Jacques Ellul et le MIR relève de la tension que le professeur bordelais instaure entre « non-violence » et « non-puissance » (53). Jacques Ellul institue en effet une dialectique à trois termes : la puissance, l’impuissance et la non-puissance. La puissance est la capacité de faire ; l’impuissance est l’incapacité à faire ; et la non-puissance est la capacité de faire et le choix de ne pas faire, ou pour le dire autrement, le renoncement à faire tout ce que l’on serait en mesure de réaliser, « même pour défendre sa vie » (54), précise-t-il. La non-puissance n’a donc rien à voir avec l’impuissance. Or, affirme-t-il en s’adressant aux chrétiens, Jésus, tout-puissant, a adopté une attitude de non-puissance, et non seulement de non-violence (55) : lorsqu’il demande à Jean-Baptiste d’être baptisé par lui (56), lorsqu’il résiste aux trois tentations du Diable qui l’incite à manifester sa puissance (57), lorsqu’il refuse d’accomplir certains miracles, lorsqu’au moment de son arrestation il ne fait pas appel à des légions d’anges (58), et lorsqu’il résiste aux injonctions qui lui sont faites de descendre de sa croix (59). Jacques Ellul voit dans tous ces exemples une application par Jésus de son enseignement du Sermon sur la montagne : il n’y a pas de « légitime défense » chez lui (60). À la suite du Christ, les chrétiens sont donc invités à entrer dans un chemin de non-puissance.

 

Mais de fait, Jacques Ellul invoque ce principe de non-puissance lorsqu’il décline les diverses facettes de ce qui, dans l’Évangile, est ce qu’il y a de plus contraire à la nature humaine, afin de tenter d’expliquer les vecteurs de la « subversion du christianisme » (61) : « Et que dire de cette autre idée qui nous était apparue essentielle dans la vie de Jésus-Christ, celle de la non-puissance, liée à l’antipolitique. Quoi de plus contraire à ce que nous sommes ? » (62) . En effet, « l’esprit de puissance est bien au cœur de l’homme. Alors combien est vraiment intolérable une prédication, et bien plus une vie, centrée sur la non-puissance ! Non pas le sacrifice pour une cause que l’on veut faire triompher, mais vraiment un amour pour rien, une foi pour rien, un don pour rien, un service pour rien ! Considérez les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes ; en toutes choses recherchez l’intérêt des autres. Si vous êtes traînés devant les tribunaux ne cherchez pas à vous défendre, le Saint-Esprit s’en chargera. La non-puissance est infiniment plus étendue et difficile que la non-violence (qui y est contenue). Car la non-violence comporte une théorie sociale, et en général a un objectif : la non-puissance, point » (63).

 

Les relations entre non-puissance et non-violence s’apparentent donc à des rapports de cercles concentriques, puisque la non-violence est dite « contenue » dans la non-puissance. Et cependant, le choix de la non-puissance « n’exclut pas accidentellement un acte de violence » (64). C’est dans Théologie et Technique que Jacques Ellul explicite le plus clairement sa position à ce sujet : la non-violence « est évidemment englobée dans [la non-puissance], mais ne lui est pas identique. En effet, on a voulu faire de la non-violence une stratégie ou une tactique pour gagner un combat politique. Là encore, nous sommes en présence d’un triomphe de l’esprit technicien : amener les non-violents à se justifier en prouvant que la non-violence est efficace et peut remporter des succès. Cela se légitime sur le plan politique, mais il faut prendre conscience que c’est adhérer au système technicien. C’est reconnaître que ce qui ne réussit pas, n’est pas efficace, n’a pas de valeur ! D’où la fragilité de la position : si, pour obtenir tel résultat, la non-violence est payante, on l’utilise, sinon, on entre dans la violence. Et ce souci de l’efficacité est toujours ce qui provoque la crise dans les mouvements non violents, et finit par faire déborder le groupe des non-violents par une aile violente.

 

« Si l’on cherche à démontrer, grâce à Gandhi, que l’on arrive à vaincre l’adversaire, on ramène la non-violence à une technique parmi d’autres (douce, certes !) qui doit donc obéir à l’esprit technicien, de réussite et d’efficacité. C’est reconnaître que l’on ne peut pas convaincre les hommes de notre société autrement que par la preuve de l’efficacité, et que leur dire “ Bien sûr, ce n’est pas efficace (et après ?), mais c’est bien, juste et vrai ”, cela n’a aucune valeur ! C’est bien entrer dans le système technicien dont l’esprit de puissance est la norme et le critère admis par tous.

 

« Ainsi la non-puissance coupe court à tous ces malentendus. C’est vrai qu’elle n’est pas efficace et pour cela même elle est la seule voie critique du système technicien. Tout le reste, ce sont des amusettes » (65).

 

Cette distinction entre non-violence et non-puissance ne sera jamais mentionnée pour être mise en débat par les membres du MIR. Tout se passe comme si la position ellulienne s’avérait trop corrosive pour être admise par le mouvement, et cependant, elle présentait la singularité paradoxale de rejoindre certaines des intuitions de Jean Lasserre et de ses amis, davantage soucieux de fidélité au Christ que d’efficacité à tout prix (66). Sans doute un certain nombre d’entre eux auraient pu (ou pourraient encore ?) valider la thèse ellulienne selon laquelle « seule la non-puissance aujourd’hui peut avoir une chance de sauver le monde … » (67)

 

(42) Cf. ibid., p. 515, 517, 518 et 583.

(43) Jean Lasserre y est qualifié de l’ « un des plus beaux exemples de non-violence chrétienne » (ibid., p. 517).

(44) Cf. ibid., p. 582-583.

(45) Cf. Jacques Ellul, « Péril à l’intérieur », in Cahiers de la Réconciliation, MCMXXXIX - n°5, mai 1939, p. 9-11.

(46) Cf. Jacques Ellul, « La non-violence et la loi », in Cahiers de la Réconciliation, n°7-8, juillet-août 1972, p. 3-6.

(47) Cf. Ambroise Monod et al., « Questions à Jacques Ellul à propos de … son dernier ouvrage : Contre les violents », in Cahiers de la Réconciliation, n°7-8, juillet-août 1972, p. 7-12.

(48) Cf. Jacques Ellul, « Non-violence quand même », in Réforme, n°1904, 17 octobre 1981, p. 16 ; réédité in Cahiers de la Réconciliation, n°12, décembre 1981, p. 22-23. Jacques Ellul y fait l’apologie de la non-violence en ces termes : « Elle est l’unique voie à suivre pour l’honneur de l’homme. Elle n’est pas l’efficacité triomphante, elle est la vérité. Et c’est elle seule qui peut permettre à l’homme d’avoir une histoire » (ibid., p. 22). Ces assertions semblent vouloir répondre aussi bien à l’exaltation du critère d’efficacité chez les militants du MAN, qu’à la disqualification de la non-violence pour cause d’inefficacité et donc d’anhistoricité chez Paul Ricœur (cf. Paul Ricœur, « L’homme non-violent et sa présence à l’histoire » [1949], in Histoire et vérité, Paris, Éditions du Seuil, 1951, 1964², p. 317-335 ; Frédéric Rognon, « Conflits, paix et non-violence dans Histoire et vérité », in Daniel Frey [dir.], La jeunesse d’une pensée. Paul Ricœur à l’Université de Strasbourg [1948-1956], Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2015, p. 111-122).

(49) Cf. Jacques Ellul, « Le débat nucléaire », in Sur le Roc, avril 1984, p. 8 ; réédité in Cahiers de la Réconciliation, 51e année, n°11, novembre 1984, p. 18-19.

(50) Ibid., p. 18.

(51) Ibid.

(52) Cf. Jacques Ellul, L’illusion politique (1965), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°214), 2004.

(53) Cf. Jacques Ellul, « The Ethics of Non-Power », in Melvin Kranzberg (ed.), Ethics in an Age of Pervasive Technology, Boulder CO, Westview Press, 1980, p. 204-212 ; « The Power of Technique and the Ethics of Non-Power », in Kathleen Woodward (ed.), The Myths of Information : Technology and Postindustrial Culture, Madison WI, Coda Press, 1980, p. 242-247 ; La subversion du christianisme (1984), Paris, La Table Ronde (coll. La petite Vermillon n°145), 2011, p. 253-256 ; Ce que je crois, Paris, Grasset, 1987, p. 199-201 ; Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus (1991), in Le défi et le nouveau, Œuvres théologiques 1948-1991, op. cit., p. 937-1016 (p. 1007-1008) ; À contre-courant. Entretiens (avec Patrick Chastenet), op. cit., p. 75-76 ; Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance. Textes édités par Yves Ellul et Frédéric Rognon, Genève, Labor et Fides, 2014, p. 64-67, 179-234 (notamment p. 221-222), 261-296, 307-352 (notamment p. 310-328).

(54) Jacques Ellul, Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus, op. cit., p. 1007.

(55) Cf. Jacques Ellul, Ce que je crois, op. cit., p. 199-200.

(56) Cf. Matthieu 3, 13-17 ; Marc 1, 9-11 ; Luc 3, 21-22 ; Jean 1, 19-34.

(57) Cf. Matthieu 4, 1-11 ; Luc 4, 1-13.

(58) Cf. Matthieu 26, 52-53 ; Jean 18, 11.

(59) Cf. Matthieu 27, 39-44 ; Marc 15, 29-32 ; Luc 23, 35-37. Cf. aussi Philippiens 2, 5-11

(60) Cf. Jacques Ellul, Si tu es le fils de Dieu. Souffrances et tentations de Jésus, op. cit., p. 1007.

(61) Cf. Jacques Ellul, La subversion du christianisme, op. cit., p. 237.

(62) Ibid., p. 253.

(63) Ibid., p. 255-256.

(64) Jacques Ellul, Ce que je crois, op. cit., p. 199.

(65) Jacques Ellul, Théologie et Technique. Pour une éthique de la non-puissance, op. cit., p. 318-319.

(66) Cf. Jean Lasserre, La guerre et l’Évangile, Paris, La Réconciliation, 1953, p. 24-26. Jean Lasserre y subordonne nettement l’efficacité à la fidélité, se refuse à faire de la première un critère moral, et s’élève contre la corruption du christianisme par le culte de l’efficacité.

(67)  Jacques Ellul, Ce que je crois, op. cit., p. 201.

 

5. Conclusion

 

Ainsi peut être résumée la spécificité de l’approche de la violence et de la non-violence chez Jacques Ellul : déconstruction des justifications de la violence, mais reconnaissance d’une violence nécessaire et même d’une violence légitime (la violence de l’amour) ; enracinement de la non-violence dans un fondement spirituel, mais critique d’une non-violence technicienne, aveuglée par le souci d’efficacité ; enfin, promotion du concept de « non-puissance », seul fidèle à l’enracinement biblique de la véritable non-violence.

 

Entre affinités et divergences, voire entre quiproquos et projections mutuelles de stéréotypes, Jacques Ellul sut ainsi, sur ce champ d’analyse comme sur bien d’autres, tracer son propre sillon parmi les courants de pensée et d’action de son époque.

 

 Frédéric Rognon

 

Philippe Louiset (1947-2016)

Octobre 2016
Photo Alain Cazenave-Piarrot (2014)

Une éminente personnalité des études elluliennes nous a quittés le 5 octobre 2016. Membre de l'Association Internationale Jacques Ellul (AIJE) et secrétaire de l'Association Aquitaine Bernard Charbonneau-Jacques Ellul, Philippe Louiset avait réussi à fédérer toute une équipe attachée à la pensée ellulienne.

 

Dans un cadre tout à la fois amical, informel et animé d’un grand souci de sérieux, Philippe menait un travail d'inventaire, d'archivage et de transcription des bandes magnétiques des cours, conférences, sermons et études bibliques qu’il avait rassemblées.

 

Son bonheur aura été de pouvoir consulter à plusieurs reprises, en 2015, certaines archives familiales de Jacques Ellul. Comme nous, Philippe se réjouissait à la découverte de nouveaux manuscrits témoignant de la lucidité et de la pertinence de cet auteur qui nous devenait chaque fois un peu plus familier. Philippe y voyait la nécessité de transmettre aux générations futures la pensée à laquelle il travaillait avec patience et dévouement afin qu’elles puissent se l’approprier.

 

Fort de cette conviction, Philippe Louiset (avec Christian Bassac) avait mené à terme son projet le plus cher, à savoir un recueil d’articles, de conférences et d’études bibliques (textes pour la plupart inédits) intitulé Mort et espérance de la résurrection. Il travaillait, il y a quelques mois encore, à finaliser un second projet : Études bibliques sur les Paraboles du Royaume des cieux.

 

Le « groupe de transcription » (personnes d'horizons divers, dont certains membres de la famille Ellul) poursuivra son travail, soucieux d’honorer sa mémoire et son désir de publier écrits et paroles de Jacques Ellul - car ces textes, inédits ou indisponibles, sont souvent inconnus, quoique précieux pour notre temps.

 

À la fin des années 1960, Philippe Louiset avait été étudiant de Jacques Ellul à la Faculté de Droit et à l’Institut d’Études Politiques de Bordeaux. D’Ellul enseignant, Philippe confiait qu’« il était captivant, très pédagogue, très clair, avec beaucoup de conviction » et que cela avait toujours été pour lui « une passion que de l’écouter ».

 

Dans les années 1970, Philippe avait découvert avec étonnement que le professeur tant admiré écrivait aussi des livres de théologie. Un échange eut lieu et Philippe fut invité aux études bibliques que Jacques Ellul donnait à son domicile de Pessac : « C’était un petit groupe d’une quinzaine de personnes, qu’elles soient athées, protestantes [ou] catholiques [comme moi] – ça m’a renforcé dans ma foi, je pense, alors que c’était une foi assez sociologique [et] ça m’a permis d’aller beaucoup plus loin, de lire des textes qu’on ne lisait pas toujours et [ce, dans] un travail en profondeur. »

 

Devenu magistrat il montra, pendant toutes ses années d’exercice et jusqu'à la Cour d'appel de Bordeaux, des qualités d'exigence et de rigueur exceptionnelles. Produit de son désir « d’appliquer le droit avec le maximum d’objectivité », la rédaction de ses arrêts, parfaitement motivés, faisait l'admiration de tous , y compris des spécialistes de l'environnement.

 

Quant à ses qualités humaines, elles sous-tendaient chacun de ses actes. Homme de parole et d'espérance, jamais découragé par le mal et la misère  humaine qui sont le lot  de tout magistrat, ni par les épreuves familiales, il était joyeux, humble et soucieux de son entourage. D’une grande ouverture, toujours à l’écoute et animé d’un esprit de conciliation, Philippe savait prendre le recul nécessaire et œuvrer en accord avec ses principes.

 

Comme Jacques Ellul et à sa suite, Philippe aura dans ses paroles et dans ses actes répondu à l'invitation biblique : « Retenons fermement la profession de notre espérance car celui qui a fait la promesse est fidèle » (Hébreux 10, 23).

 

Jérôme Ellul, Christian Bassac, Jean-Philippe Qadri, Michel Rodes