La revue de culture protestante
Le prix du témoignage
Le prix du témoignage
Le témoignage est à la foi ce que l’écrin est au joyau qu’il enserre : il en rehausse et en sublime l’éclat. Pour autant, le témoignage ne va pas nécessairement de soi. Ses diverses modalités ont pu donner lieu à d’âpres débats théologiques, son exercice dépend étroitement des mentalités et des circonstances politiques d’une époque donnée, et il peut même arriver que ses manifestations entraînent la religion qu’il prétend glorifier dans une voie qui la déshonore et la dessert paradoxalement.

 

(...) C’est cette ambivalence, irréductible, du témoignage, entre acte et parole, entre oralité et discours rapporté, entre confession timide et militantisme actif, que le présent Cahier s’est donné pour but d’explorer, sous une expression qui peut sembler presque trop facile et galvaudée, le prix du témoignage, mais qui n’en demeure pas moins, dans sa simplicité même, riche de significations propres à nourrir encore aujourd’hui notre propre conception du témoignage dans ou hors de l’Église.

 

(...) Notre parcours commence avec l’Évangile de Jean, dans lequel Serge Wüthrich nous conduit pas à pas, au fil des nombreuses occurrences du verbe témoigner. Il s’interroge sur le statut du texte et de son auteur, témoignage d’un disciple, dont la finalité est la vérité, en la personne du Christ lui-même. Il envisage ensuite la façon dont Jésus se présente et se dévoile, à travers ses paroles, mais aussi à travers ses miracles qui constituent une forme spécifique de témoignage. Puis il passe en revue tout l’arc du témoignage qui se dessine depuis Jean, le premier témoin d’une longue chaîne de spectateurs appelés à devenir disciples, jusqu’à Marie la Magdaléenne à la fin de l’évangile.

 

Christian Grappe interroge la manière dont l’Épître aux Hébreux conçoit le témoignage, là encore à la faveur d’une enquête menée autour des occurrences de la famille du mot témoin. Il s’intéresse notamment aux mentions des héros de la foi dans l’épître, à la façon dont ils sont reliés à Dieu à travers une forme de témoignage passif, et à la tension qui se crée au fil de l’épître entre le passé représenté par ces héros et l’espérance, « posée devant eux », par l’exemple du Christ. Se dessine ainsi, de Dieu au croyant, en passant par le Fils, mais aussi par tous les témoins de la foi convoqués d’illustre mémoire, un circuit de la parole dans lequel les croyants sont appelés à s’inscrire à leur tour.

 

Après ces enquêtes terminologiques qui permettent de mettre en évidence ces longues chaînes de témoins qui toutes convergent vers le Christ, notre Cahier propose de s’intéresser à l’un des plus célèbres témoins-prophètes de l’Ancien Testament. Mais dans le livre de Jérémie, explique Corinne Lanoir, ce n’est plus seulement le prophète qui assume un rôle de témoignage, c’est le livre lui-même, dans un entremêlement de voix qui dialoguent ensemble. Son analyse s’appuie plus particulièrement sur le chapitre 36, dont elle détaille la structure et les séquences narratives, afin de souligner l’importance des scribes et surtout celle du rouleau-livre, figure centrale du récit « autour de laquelle tout se joue » et qui met en scène un processus de témoignage, par l’écriture, d’« une parole prophétique toujours à l’œuvre ».

 

Les Ouvertures de ce Cahier proposent ensuite d’élargir la réflexion à d’autres livres bibliques, mais aussi à d’autres approches que l’exégèse.

 

L’entretien avec Katell Berthelot, à propos des livres I et II des Maccabées (pour lesquels Arnaud Sérandour présente un éclairage historique), s’intéresse au témoignage à travers la question des martyrs dans une période trop peu travaillée par l’exégèse protestante. Cet entretien est l’occasion d’évoquer un certain nombre de figures importantes des deux livres, mais aussi les différentes approches que ces livres construisent autour du témoignage rendu à la Loi.

 

À la faveur d’une marche assurée et bien circonscrite au travers des fraternités que la première épître de Pierre met en avant, Corina Combet-Galland sonde la valeur du témoignage en amont et en aval du présent de l’auteur. Elle met en évidence la position charnière de celui qui compose l’épître, passeur de témoin, si l’on peut dire, entre les prophètes qui l’ont précédé et ceux qui adopteront plus tard le nom de chrétiens, ainsi que le travail de composition au sein de l’écriture où s’entrelacent de multiples « brins d’Écritures anciennes ». Le témoignage se donne ainsi dans un entre-deux, « mûri en une longue histoire » et résolument tourné vers le futur, dans l’espérance d’une « expansion nouvelle » du nom du Christ, par-delà les souffrances et les dangers du temps présent.

 

S’appuyant sur des extraits de textes gnostiques ou inspirés par des penseurs gnostiques, Jean-Daniel Dubois rappelle que la question du témoignage était au cœur de débats théologiques nourris, dans le christianisme ancien, entre ceux qui prônaient le martyre à tout prix et ceux qui privilégiaient un témoignage reposant non pas tant sur les actes que sur la parole (c’est-à-dire sur une confession publique de la foi chrétienne), ou sur une vie d’ascèse et de sagesse inspirée par le Christ.

 

Enfin, dans une perspective sociologique, Christophe Monnot défend la valeur et les vertus de la dissidence au sein du témoignage : le récit de vie, celui du croyant en particulier, s’il demande, pour être entendu, à se conformer aux normes de la communauté au sein de laquelle il s’insère, n’en demeure pas moins d’abord le fruit d’une conscience qui se caractérise par sa singularité.

 

Le prix du témoignage, disions-nous ? c’est précisément dans ces regards croisés, ou plus exactement dans cette succession de regards liée à cette immense chaîne ininterrompue de témoins que la Bible met si fortement en évidence, au gré de multiples interactions (sociales, politiques, historiques, théologiques), qu’il s’éprouve et se fortifie. Le témoignage est, comme la foi qui le porte et l’exalte, un élément dynamique de la vie spirituelle du croyant. Il se donne sous des formes fluctuantes, au fil des époques, dans une perpétuelle recomposition des codes et des langages, mais porté par une unique espérance : que souffle, en tous temps et en tous lieux, toujours, l’Esprit qui le fait vivre.

 

(Extraits du Liminaire d'Inès Kirschleger)