Guerre ou guerre ?
(...) Depuis sept ans, les Rendez-vous de la pensée protestante ouvrent un espace qui tente de proposer une culture différente entre les familles spirituelles et ecclésiales issues du protestantisme en francophonie. Faisant le pari de l’intelligence, de la confiance et du lien commun au Christ, ces rencontres proposent un échange en vérité et en amitié autour de questions d’actualité dans nos réflexions et nos communautés. Comme dans une rencontre de famille à laquelle on choisit d’aller, le parti pris est celui de la rencontre possible plutôt que celui de la concurrence, de l’attachement à celui qui nous fonde plutôt que du raidissement sur nos positions, de la création de souvenirs communs notamment pour la jeune génération de théologiens.
Le présent dossier de 77 pages rend compte du travail fait sur deux ans,en 2023 et 2024, pour les quatrième et cinquième rencontres qui ont eu lieu à Vaux sur Seine puis à Strasbourg. Les Rendez-Vous s’y sont essayés à une thématique en prise directe avec le monde : après deux éditions centrées sur notre rapport à l’Écriture (question centrale en protestantisme), l’invasion de l’Ukraine fin février 2022 a convoqué notre méthodologie pour «croiser nos regards théologiques à propos de la guerre» (Samuel Amédro dans son introduction) autour du commandement: «Tu ne tueras pas !». Regards qui, malgré la diversité théologique représentée par les six personnes choisies pour intervenir et celle de leurs approches, ont été étonnament convergents.
Luca Marulli, s’appuyant principalement sur le Jésus qui «n’impose pas sa présence (...) aux habitants effrayés » du pays « de l’autre côté» mais «se retire pour garder en vie la graine qui, en son temps, trouvera la manière de germer et de porter son fruit», incite les chrétiens à rester dans l’entre-deux: ni acteurs de la violence, ni indifférents à la violence car «plutôt que se positionner face à la guerre», il est impératif «de sortir de sa logique».
Articulant 8 thèses sur la normalité du conflit et l’anormalité de la guerre, Frédéric Chavel part de la «conflictualité première» pour laquelle la théologie a «vocation d’éveiller notre responsabilité», tout comme l’on «est en permanence aux prises avec des situations» où l’on fait vivre et des situations où l’on tue. D’où l’importance de la justice qui avec la paix (dans «une conflictualité qui devient un espace de vie») est le véritable «contraire de la guerre».et le besoin qui fait ressentir toute l’anomalie de la guerre.
Pour Aurore Dumont, qui s’appuie sur Barth et Lévinas, «la guerre est l’expression d’un monde divisé» où, «en qualité de citoyen, l’individu se voit obligé de donner la mort tandis que, en qualité de chrétien, le commandement enjoint la protection de la vie», commandement «inséparable d’une théologie de la création, d’une économie de la rédemption des hommes et des institutions». «Choisir la guerre», c’est donc justifier «un régime de séparation qui ne correspond pas à l’économie divine de la création».
Neal Blough détaille ensuite la théorie de la guerre juste et ses critères, théorie qu’il rapproche du pacifisme (même hostilité à la violence) mais qui «n’a presque jamais fonctionné» et n’a pas «déterminé l’attitude chrétienne face à la guerre» tout en ayant «sa plus grande influence dans le domaine du droit international». En attendant sa «mise en application sérieuse», il incite les chrétiens à continuer à «déligitimer la violence et la guerre» et «encourager la mise en place de structures internationales».
Murielle Minassian part elle de ses interrogations : «Quelle sagesse viendra éclairer les chrétiens quand la guerre change le frère, le prochain en ennemi ?». Le «Tu ne tueras pas» est «un impératif qui se révèle une promesse», «un appel à convertir son regard»: «placer cette parole au cœur des guerres, c’est refuser l’idéalisme des nations» et restaurer «la nécessité de redonner sens aux actions personnelles dans un monde en déstructuration constante». Puisque «Dieu se préoccupe en priorité du salut de l’âme», «notre préoccupation devrait aussi être celle-là».
Dernier intervenant à Vaux, Gheorghe Socaciu analyse d’abord le sermon Loving your ennemies de Martin Luther King en 1957 où le pasteur indique 3 voies pratiques pour aimer ses ennemis: ce qui en moi a pu créer un ennemi, ce qui en l’autre n’est pas mon ennemi, ce qui fait que Dieu aime mon ennemi. D’où une «victoire interdite» contre l’autre (mais pas contre «le système» s’il est pervers). En s’aidant ensuite de Ricœur, il passe cette «tâche affreusement difficile» au crible de la différence entre «logique de l’équivalence» (la nôtre) et, visant à la briser, «logique de surabondance» (celle de Jésus).
Dans sa synthèse, Madeleine Wieger nous rappelle que la guerre reste un impossible impensé... qu’il a ici bien fallu penser, mais pour l’instant surtout du côté du péché et de l’éthique individuelle. Elle note dans les 6 interventions des écarts sur l’Église (dans le monde/pas du monde, minoritaire/établie, laboratoire/pécheresse, bastion/reflet de la société) mais aussi anthropologiques (optimiste/pessimiste) peut-être liés à une «différence fondamentale» en matière d’interprétation de la Croix («lieu de salut» ou «objet d’imitation») ou des temps à venir (ici/après, endurer/anticiper). Et elle appelle en la matière au «mode mineur (ce n’est pas possible de dire: Déposez les armes)» plutôt que triomphant et guerrier «à l’horizon eschatologique». Bref, à «une empathie qui ne signifie pas qu’on assume la responsabilité de la guerre mais qu’on assume le péché commun».
Cette première approche, frôlant le consensus moral autour du commandement «Tu ne tueras pas !», nous ayant laissé sur notre faim, nous avons répété l’exercice lors de la seconde édition des Rendez-vous consacrée à ce sujet et qui a eu lieu à Strasbourg, en choisissant d’entrer plus avant dans les questions qui font dissensus, rebondissant sur l’expression de guerre juste que Neil Blough avait mis à notre disposition en 2022. Samuel Amédro en a profit pour détailler en introduction la méthode des Rendez-vous pour dialoguer, avec ses 4 présupposés (chacun parle pour lui-même et d’où il est, penser prend du temps, se considérer égaux en intelligence et en foi, éviter les postures) et les 3 questions à se poser dans l’échange : Ai-je bien compris ce que tu as dit ?, Quels sont nos points d’accord et de désaccord ?, En quoi notre écart peut-il produire du neuf ?.
Le dialogue a commencé avec les deux thèses rédigées à Bruxelles et Collonges. Pour Bruxelles, Rémy Paquet veut lutter contre «l’intellectualisation de la guerre» avec le «silence de la sidération» que font voir et lire une peinture d’Otto Dix et le roman La route de Cormac McCarthy. Mais aussi le texte biblique où la violence «tissée dans la trame de ses récits» est «l’indice que cette question est cruciale». En analysant la parabole des talents et en réhabilitant le troisième «esclave osant le pas de côté pour refuser et dénoncer les logiques mercantiles de son propriétaire», il voit une résistance possible «contre le pouvoir s’exerçant par la violence», un nouvel exemple de subversion. Pour Collonges, Liston Govou part lui de la pensée des deux mondes chez Paul, où la guerre (même s’il n’en parle pas directement) peut être vue comme «le résultat de la désobéissance humaine à l’ordre divin et de la rupture des relations avec Dieu et les autres». La paix ne peut alors «être atteinte que par une transformation radicale de la société dans son ensemble» par l’Esprit qui implique «une véritable conversion des individus». Conversion qui en fait des croyants «appelés à vivre selon les valeurs du Royaume de Dieu au milieu du monde ambivalent et imparfait».
Le dialogue a continué entre les facultés de Montpellier et d’Aix en Provence (Esdras Muhindo Kasuma et Olivier Abel, Murielle Minassian et Yannick Imbert). Côté Montpellier, une thèse en débat interne axée sur les conflits des Grands Lacs, leurs motifs et la théologie qu’on peut en tirer: une insistance sur la «restauration de l’image de Dieu» (Dieu étant le vrai propriétaire de la terre, et donc du Congo) chez Esdras Muhindo Kasuma, sur une «théologie du magistrat» et la création d’institutions «suffisamment fortes pour résister à la guerre civile» chez Olivier Abel. Côté Aix, une réflexion poussée sur la guerre juste dont le «cadre moral» mérite «d’être conservé» parce qu’il «présuppose la possibilité de pouvoir porter un jugement sur ces guerres» (Yannick Imbert). Mais aussi sur l’engagement des chrétiens en vue de cette justice qui «commence en priorité par la prière» et est une «lutte spirituelle non pas d’abord contre des hommes mais contre des puissances» (Murielle Minassian).
Après une plénière où nous avons été au bénéfice d’une ouverture à une réalité culturelle multiple, dépassant les frontières de l’Europe, et où de nombreuses interventions ont porté sur ce que «le chrétien peut faire», la soirée publique a partagé et confronté trois expériences de guerre particulières, celle des Grands Lacs (avec Jeanine Mukaminega) «où le maître-mot est l’impuissance», celle d’Ukraine (telle que l’a vécue Christian Krieger à la tête de la Conférence des Églises européennes), «changement de paradigme» et «rupture anthropologique», celle vécue par le soldat (et général Jean-Fred Berger) où «l’éthique est fondamentale» et qui, une fois déclenchée, «va se déplacer et transformer les individus».
Comme le constate Matthieu Richelle dans sa synthèse, la question de la guerre juste s’est déplacée vers celle d’une action juste dans le cadre de la guerre puisqu’il a été prioritairement question «de cette zone grise où les réponses évidentes n’existent pas», «où le moindre mal se substitue souvent au bien, où le mystère de la préférence pour le mal des êtres humains joue à plein». Un approfondissement et un déplacement qui ont fait émerger une pensée... continuée en 2024 sur Dieu, le monde et la théologie et en 2025 sur la délivrance (Délivre-nous du mal), objets du prochain et deuxième cahier des Rendez-vous de la pensée protestante dans Foi&Vie.
(Extrait du liminaire d'Esther Lenz, Madeleine Wieger et Jean de Saint Blanquat)
|
Nous avons lu, vu ...
Livre : « Des hommes peu ordinaires » Nous savons « quasiment tout de Bonhoeffer et presque rien de Dohnanyi », comme le relèvent à juste titre les auteurs de ce livre, qui se propose de rétab...
Notre revue |