La revue de culture protestante

Littératures

À travers tous les genres d'écriture, roman, poésie, essai, il est possible d'entrer dans la vision de l'existence d'auteurs lointains ou actuels, de la partager ou de ressentir une sorte d'étrangeté, voire un écart ou un rejet. Telle est la condition pour découvrir l'humain, pour découvrir l'autre dans sa diversité, et pour enrichir notre imagination et notre pensée. Car rien ne peut se substituer à la lecture pour accéder à la connaissance des idées et des rêves de nos frères humains. Cette rubrique voudrait proposer des chemins d'exploration d'œuvres littéraires qui se réfèrent à la foi, pour la confesser ou pour la contester, afin d'entrer en dialogue et en discussion, en harmonie ou en discordance avec l'offrande littéraire des sensations et des songes. Afin aussi de définir avec acuité notre réponse et notre regard protestants sur les discours ou les poèmes pleinement spirituels ou parfaitement athées qui évoquent la foi. Car il y a peut-être là, dans ce joyeux exercice en plénitude d'art et de création, une autre manière d'aimer Dieu de toute notre âme et de toute notre faculté de pensée.

 

Les « chansons des livres » d’Aurélie Zygel-Basso

Mai 2017

Aurélie Zygel-Basso enseigne les lettres classiques et la culture générale en classes préparatoires au lycée Thiers de Marseille. Elle a mené des travaux de recherche sur le conte de fées littéraire et son illustration au 18e siècle. Sa pratique musicale, son amour pour les langues et une activité ponctuelle de récitante l’ont conduite à chercher en poésie une parole de foi où se nouent rythme et chant.

 

Les poèmes qui suivent appartiennent à un projet de recueil, Chansons des Livres, en cours d’écriture. Trois sections (Racines, Rameaux, Ramages) font respectivement écho au Premier Testament, aux Évangiles et à l’ensemble biblique qui va des Actes des Apôtres à l’Apocalypse. Chaque chanson est accompagnée de trois éléments : son ancrage dans le temps et l’espace, le titre du Negro Spiritual ou du chant Gospel qui a accompagné sa rédaction et la référence du passage biblique dont elle est imprégnée.

 

 

 

The Sweetest Name I know

Matthieu 5-7

Marseille

2-4 janvier 2017

 

Il est assis dans la poussière

Il est poussière en vérité

Il est l’esprit de la prière

Il leur apprend à s’effacer

 

À s’effacer tout en lumière

Tout en légère pauvreté

À pousser dru l’œil toujours clair

Humains grillons cadeaux d’été

 

Riches de rien les mains en creux

Lampes de prix très haut brûlant

Perles de nuit trésor gardé

Au plus saint lieu du cœur aimant

 

Il est assis dessus la pierre

Il est la Pierre en vérité

L’envoie Celui que tout vénère

Le beau secret pour qui veiller

 

You Reign

Matthieu 18-20

Marseille

21 février 2017

 

Et maintenant qu’il faut Te suivre

En laissant là tous mes trésors

Maintenant qu’il est prêt à vivre

Celui qui scelle un peu ma mort

 

L’enfant que je n’aurai jamais

Qu’il soit béni qu’il soit heureux

Sa joie contre mes vanités

Seigneur j’ai mal de dire adieu

 

Je pends mon luth et le lui vends

Mon doux ami mon bel orgueil

Si mieux que moi sa main le prend

Il doit c’est sûr franchir son seuil

 

Pour moi vieux chantre aux cheveux gris

Prends-moi vraiment pour Ta vendange

Vide mon cœur pauvre en esprit

Pour élargir le chœur des anges

 

Remember

Actes

Marseille

14 juillet 2016

 

Remember

Chanter se souvenir

Rappeler à la vie les âmes des ancêtres

Les tiens les miens les nôtres

À la peau en damier

Ô mes sœurs ô mes frères

Noir brun blanc leurs blessures

Victimes et bourreaux

Et danser parmi eux

Jusqu'au cri qui guérit

 

Re-member

Chanter pour rapiécer

Recoudre à l'infini nos lambeaux déchirés

Les tiens les miens les nôtres

Et remembrer nos terres

Arroser replanter

Suturer nos frontières

Et voir fleurir le mort

Et voir pleurer le sec

Jusqu'au fleuve d'amour

 

Remember

Chanter pour rassembler

Tous les os tous les corps en un bal de lumière

Les tiens les miens les nôtres

Et voguer sur les voix

Comme autant de rubans

Déployés dans la nuit

Ondulantes étoiles

Au concert d'harmonie

For ever and ever

 

Our Father Which Art In Heaven

Romains, 1Corinthiens

Perinaldo, Paris-Marseille

30 juillet-6 août 2016

 

Trois êtres en moi mon Dieu

Trois êtres en moi pour Toi

Trois êtres en moi par Toi

Le Danseur est sauvage

Il vire agit voyage

Au sommet noir des monts

Sa procession sans fin

Tourbillonnant son pas

Ramure feu follet

Il crée dans les combats

 

Trois êtres en moi mon Dieu

Trois êtres en moi pour Toi

Trois êtres en moi par Toi

Le Tisseur est un mage

Il prie s’élève en sage

Au cœur blanc des rayons

Les fils croisant sans fin

Discipliné son pas

Ramure en espalier

Il relie haut et bas

 

Trois êtres en moi mon Dieu

Trois êtres en moi pour Toi

Trois êtres en moi par Toi

Le Souffle est en partage

Il coule en nous sans âge

Au plus libre du son

Secret vibrant sans fin

Évanoui son pas

Ramure au vent ployée

Il ouvre en grand la Voie

 

Joy Unspeakable

2 Corinthiens

Bambouseraie d’Anduze, Vallon du dragon

Marseille

12-14 août 2016

 

Au jardin de la chair

Sur notre cœur greffée

Ta Parole s’écrit

Signes de vent léger

Racine nourricière

En touffes entrelacées

Rhizome aux doigts de vie

Au fond de nous tissée

Et l’air bruit chuchotant

Nos feuilles en bouquet

 

Au jardin de la terre

En hauts vases pétris

Nous fleurissons plantés

En Toi mottes alourdies

Autour de la rivière

Qui serpente et bondit

Finement dessiné

Vois, le temple jaillit

Et l’air bruit cajolant

Nos calices en secret

 

Au jardin sans la pierre

Nous repoussons changés

Sur la branche cent fruits

Éclatent en leur verger

Au jardin du ciel clair

À toujours parfumés

À toujours grand ouverts

À toujours apaisés

Et l’air bruit bourdonnant

De notre immense été

 

 

 

Jean Alexandre  : un écho

Avril 2017

Le texte qui suit a été écrit pour servir de prélude à une lecture des textes de Jean Alexandre, « poète de la foi », à la librairie Saint Paul de Marseille, dans le cadre du Printemps des poètes 2017. Jacqueline Assaël organisait cette rencontre autour de sa publication du recueil collectif Fêter le Dire aux éditions Olivétan (nouvelle collection Poètes de la Parole). Les activités et publications très variées de Jean Alexandre, pasteur, théologien, sémiologue, traducteur, conteur, chanteur et poète, sont présentées par une notice biographique complète sur son site.

 

 

 

Jean Alexandre, citoyen du vieux quartier parisien de Charonne, est allé vivre en sympathie avec les gens, les oiseaux et toutes les bestioles de la campagne poitevine. C’est un explorateur de notre monde qu’il interpelle et saisit aux cheveux dans les brèves incisives de son journal protestant, semées en ligne, au fil de l’eau. C’est un amoureux des langues, un déchiffreur, un théo-logien funambule qui sait naviguer, même à vue, « quand l’inconnu bleu de nuit / tient le fil » (Le fil (1)).

 

Jean Alexandre est un pasteur passeur de foi plus que de certitude. C’est un combattant, un enfant joyeux qui culbute les fourmilières, qui joue avec les clichés, avec les bonnes intentions, avec le confort du gentil et du médiocre, des sentiments sous vide, des textes figés à réchauffer au micro-ondes, du singulier qui tue les pluriels, saperlipopette ! Il montre comment rester disponible, en état de merveille, malicieux, comment connaître la gravité du jeu et la beauté du déséquilibre sans se prendre au sérieux.

 

Jean Alexandre est militant, à la fois homme de la révolte et du ferment de paix. Il connaît bien les scandales et les crimes des puissants, poseurs d’étoiles jaunes en tout genre, les massacres, les exils d’hier et d’aujourd’hui, le règne du sang et la violence, celle de l’ennemi qui nous tue, mais aussi la nôtre, et il sait que « notre envie à nous fut de [le] tuer » (Litanie). Mais c’est du creux de cette violence qu’il choisit de nous purifier en chantant les mains des hommes (« ce qui me surprend c’est la bonté en marche, celle qui a des mains », Préliminaire), les mains des femmes porteuses d’amour, « belles comme une aurore / comme un vol de cigognes / aussi fortes qu’un évangile » (Si belles), leurs mains agiles qui lavent et soignent.

 

Jean Alexandre est un témoin patient et humble, un œil méditatif, un crayon tendre qui croque ses frères et sœurs en humanité. « [U]n vieux vélo boueux, les pneus usés / un chien pouilleux » (À sa fenêtre) : le temps, dans ses visions, est suspendu entre deux images, en attente d’une vie qui circule toujours, d’une vie qui s’élabore souvent dans le silence, l’indicible et le manque.

 

Jean Alexandre, malgré la destruction si souvent à l’œuvre parmi les hommes, est parleur, conteur, poète, fabricateur. Ses tissages de mots, éphémères et puissants, s’entrecroisent comme autant de prières, en écho à ceux du grand Modeleur : « et chaque jour, chaque seconde, incognito, amoureux du devenir, tu nous fais le coup de tes / six premiers jours » (Au cœur du malheur). Chez lui, le faiseur du dire est tour à tour animal archaïque, participant à la glaise humaine, « pierre à feu », « silex », « eau », « calcaire », fils de la terre et modeste élément du vieil univers, mais surtout « le reflet d’un visage et du souffle éternel » (Je viens de loin).

 

Jean Alexandre offre l’appel du chanteur, la vibration du tambour, la pulsation du danseur : « n’es-tu pas, ce fut dit, le seigneur de la danse, n’es-tu pas, en nos cœurs, en nos morts, en nos / deuils et nos crimes, en nos malheurs sans nom, le maître de la joie » (Au cœur du malheur). Entre l’envol du psaume et le cri du Spiritual ou du couplet gospel, « au bord des fleuves de Babylone » (Repartir), entre pleur de servitude et chant de liberté toujours en résistance, à contre-courant des fatalités, son rythme dense et dru nous secoue, nous réjouit, nous remet en route.

 

Jean Alexandre est profondément humain. Il nous invite au mouvement avec nos pieds lourds, collés à la terre, avec nos rêves d’envol, vers des trouées de lumière toujours à venir. Il nous rappelle que le Roi qui ancre en nous la foi et l’espérance nous donne aussi la parole avec toutes ses bigarrures, nous porte en héritage et en cadeau le grain du « dire qui lève » (Fêter le dire). Il nous avertit que nous sommes fertiles et fécondants, que rien n’est jamais figé et que l’ennemi, plus que tout, c’est de vivre, de croire, de sentir et d’agir petit. Dans un monde qui parfois assène que Dieu ne peut plus venir en nous, il nous appelle à Le laisser ouvrir nos fenêtres avec joie et courage.

 

Aurélie Zygel-Basso

 

(1) Citations tirées du recueil Fêter le dire, Olivétan, collection Poètes de la Parole, 2017.

 

Poèmes de Jean Alexandre pour le Printemps des poètes

 

Kyrié éléison

 

je ne suis pas un chien

je ne saute pas de joie

je ne gambade pas

je ne rapporte pas

je ne jappe pas de joie

d’ailleurs je n’aboie pas

 

je ne suis pas un chien

je ne suis pas fidèle

je ne te défends pas

je ne te protège pas

je ne garde pas ta maison

d’ailleurs je n’obéis pas

 

je ne suis pas un chien

je ne cours pas en rond

je ne geins pas, collé au sol

je ne supplie pas des yeux

je ne hurle pas à la lune

ni à la mort, ni à la mort

non

 

 

Juste un panier

 

comme un panier, je suis comme un panier

comme un panier pansu tressé d’osier

je me remplis de fruits tombés de cent ou de mille arbres

on m’en jette dedans, qu’on me confie ou que je vole

quelle importance, au fond ils ne sont à personne

en tombant là-dedans certains me feront mal

ils ont de gros noyaux, il faut bien les comprendre

certains, de nuit, se glissent en mon sommeil

d’autres sont tels qu’ils attendent une main qui les prenne

alors je prends, je tends la main, je regarde et caresse

fruits de toute espèce et de toute part du monde

de toute couleur et de toute saveur, et légumes aussi

plantes qui verdoient, fleurissent et fructifient

graines qui s’en vont germant, et selon leur espèce

tel va le panier que je suis, qui déborde parfois

au fond jamais rempli, pourtant, ni jamais alourdi

et j’accepte et souris d’être juste un panier

juste un panier, comme un panier pansu tressé d’osier

 

Le jour où tu pars

 

le matin est neuf, sauf est le soir

entre les deux, veuf est l’espoir

il va pleuvoir et tu t’en vas

pas un matin que tu ne sauvas

 

ce jour est lourd, celui où tu pars

 

neuf est le soir, ce jour fut trop court

araignée du soir, l’air est lourd

au noir mon espoir a sombré

la pluie tombe, asile enténébré

 

dis, le jour où tu pars est trop lourd

 

veuf est le matin de ton départ

en allée, vois le monde épars

je ne sens que tu reviendras

si noire, la nuit étend son drap

 

il fait trop nuit le jour où tu pars

 

Vitrail pour l’avent

 

Pour Laurent Schlumberger

 

tout aurait pu arriver

heureusement tout s’est bien passé

 

la dame aurait pu refuser

l’ange aurait pu se tromper

la dame aurait pu perdre sa chaussure

elle aurait pu avoir mal et s’en aller

et l’ange aurait pu se vexer

il aurait pu se froisser

ses ailes se ternir ou se flétrir

même se faner

 

le temps qu’on retrouve cette chaussure tout aurait pu rater

on sait qu’une chaussure perdue ne peut pas repousser

il faut la retrouver aurait dit l’ange

la prochaine fois tâchez d’être moins maladroite

sans l’écouter la dame s’en serait allée

 

mais tout s’est bien passé et quand il est venu

la dame l’attendait pieds nus

 

Invisible

 

invisible et pourtant déjà là tu le dis impossible

inconnu tout encore et présent devant toi

face à toi qui ne le vois s’en va ton avenir

mortel un jour immortel aussi bien tu le nies naître

et croire et décroire et voir et devoir naître

impossible inconnu bel invisible tu viens

 

Cris d’enfants

 

ils rient les enfants du malheur

dans leurs camps ils rient plus que les autres

ils rient très fort, à celui qui rit le plus fort

car ils ont connu la peur

ont éprouvé la peur

ont éprouvé sur eux les mauvais et leur mal

elle a passé sur eux la cruauté

la cruauté des cruels et la folie des fous

ils savent

ils ont su où se tient la folie, ce qu’elle veut

et quand il jouent

quand ils jouent

oui quand le temps du jeu leur est enfin rendu

alors plus fort que tous les autres

alors plus fort encore

ils crient très fort

 

 

 

Edmond Jeanneret : la poésie servante de Dieu

Septembre 2016

Michel Leplay a bien voulu nous autoriser à retranscrire ici le texte de sa conférence donnée le le 31 mai dernier dans les locaux de la Fédération Protestante de France rue de Clichy à Paris, à l’occasion de la soirée organisée par la Librairie Jean Calvin pour fêter la parution du numéro de Foi&Vie « Poésie et expression protestante de la foi. Devenez poètes de la Parole (Jacques 1, 22) ».

 

Dans leur préface au cahier que notre revue consacrait en avril 1999 à Jeanneret, Doris Jakubec et Olivier Millet écrivaient ceci : « Sa poésie se nourrit de ses méditations théologiques et de ses études bibliques, de même sa parole pastorale puise-t-elle sa force et ses images dans ses lectures littéraires et surtout poétiques … Il fuit le biographique, l’anecdotique, le subjectif tout en conservant la fragilité, les stupeurs, les larmes de l’enfant solitaire et mélancolique qu’il fut … » (1)

 

Né dans le Jura, après des études universitaires à Lausanne, il est pasteur de l’Église Saint-François de cette ville, puis à Leysin et enfin pour un long ministère à Bole, dans le canton de Neuchâtel. Au cours de sa retraite, entouré de vignes et face au lac, il poursuit des travaux d’écriture jusqu’à sa mort, en 1990. Ses Poésies complètes version définitive, avec une préface de Gilbert Vincent, ont été publiées en 1985 aux éditions L’Âge d’Homme.

 

Comme dans un miroir

L’expression est de toute évidence tirée de la 1ère Lettre aux Corinthiens : « À présent nous voyons comme dans un miroir » (quelle que soit la traduction du δι? « dia » grec : « dans un miroir », « comme dans un miroir »), l’essentiel étant dans l’opposition entre la vue actuelle et la vision future. Quand ce sera « face à face » … Mais nul ne peut voir Dieu et vivre. Pour ce temps, nous ne contemplons que de manière indirecte, par la médiation du visage de Dieu, aperçu dans le miroir de son Fils. « Qui m’a vu a vu le Père. » Et toutes choses égales par ailleurs, cette distinction, cette distance entre la vue provisoire et partielle et la vision ultime et totale, n’est pas sans rappeler la réflexion du judaïsme hassidique : « Nous ne pouvons regarder l’Éternel, béni soit-il, dont la lumière est si intense en raison de sa miséricorde et de sa bonté » (2). La Parole de Dieu est d’une telle intensité lumineuse et brûlante que nous ne pouvons la supporter, l’entendre, la lire que sous la forme réfléchie de l’Écriture sainte par laquelle la lumière est accessible à nos pauvres yeux sans les aveugler d’éblouissement. Ainsi, pour Jeanneret, lire l’Écriture « comme dans un miroir » permet de s’exposer sans mourir à la fulgurance de la Parole. Toutes les intuitions théologiques du poète viendront de cette modestie heureuse, avec ses mots pauvres de faiblesse ou de commencement, tels que ceux d’autres titres, après Comme dans un miroir, Le soupir de la Création, cette respiration implorante, Le matin du monde, car ce n’est pas encore le plein-jour, ou La faiblesse de Dieu qui donne son titre et son fondement à un recueil de prédications. Jeanneret songeait certainement aux Lettres de prison de Dietrich Bonhöffer à propos de la faiblesse de Dieu dans le monde : « Ainsi seulement Il est avec nous et nous aide … Seul le Dieu souffrant peut nous aider ». De cette annonce menacée Jean-Baptiste est comme le prophète qui marche devant.

 

Car il vient après moi quelqu’un qui me devance,

Qui marche dans le temps à pas d’éternité ;

L’aube n’est pas même l’ombre de sa présence

Et mes pas sont brûlants des traces de ses pieds.

 

Une étoile a marqué le lieu de sa naissance ;

Sa lumière est égale à son obscurité ;

Et c’est dans le désert qu’il jette sa semence …

Il marche devant nous et marche le dernier !

 

Le soupir de la création

 Le titre de ce recueil édité en 1951 s’inspire encore de saint Paul dans le passage bien connu de l’Épître aux Romains : « Nous savons en effet que toute la création gémit avec et souffre avec les douleurs de l’enfantement » (8, 22). Et plus loin : « L’Esprit intercède par des gémissements inexprimables » (verset 26). La traduction est difficile pour transmettre ce que Paul veut dire, la parole souffrante de la promesse en vue, comme la création grosse d’un monde nouveau, enfin comme le poète lui-même et cette parole à naître, au-delà des gémissements incompréhensibles et par des soupirs approximatifs. On retrouve à l’oreille ce qui était reflet ou miroir pour les yeux. Je cite cette strophe inspirée du Psaume 51 :

 

Qui pleure en moi si ce n’est Dieu lui-même ?

Si ce n’est toi, ces larmes , qui les sème,

Ô Éternel ? Ô toi dont le Royaume

Était si proche qu’à ma bouche un psaume

Montait, comme à la bouche d’un enfant !

Tu m’avais ceint de ta miséricorde,

J’étais celui dont la coupe déborde

Et je mangeais le pain de ton froment.

 

Et ces vers encore :

 

Que cette lampe encore soit éteinte !

T’ai-je pas vue entre les térébinthes

Tomber, Colombe, et te poser sur lui

Plus doucement que l’aube à mon épaule

Meurtrie ? ... Et déjà l’ombre qui me frôle

N’est plus seulement l’aile de la nuit

 

Et vinrent les étoiles, une à une,

Jusqu’au matin frangé de branches brunes

Me regarder entre leurs cils battants ;

L’aurore fut plus qu’une autre limpide

Et de quelle rosée était humide

L’herbe soyeuse qu’émouvait le vent !

(p. 36)

 

Ces mots qu’on ne peut répéter, quand le soupir exprimé reviendrait aux gémissements indicibles. Ainsi se terminera le poème de Jeanneret :

 

Amour ! O faible souffle qui supplie,

Ailes qu’en nous la colombe déplie –

Viens, Saint-Esprit, sur les cendres du chant.

(p. 75)

 

Matin du monde

 Jeanneret dédie ce long poème pour l’Avent et pour Noël à « Lore » et il lui propose, comme à nous, un avertissement au lecteur signé RONSARD. Je cite :

 

Je te suppliray seulement d’une chose, LECTEUR : de vouloir bien prononcer mes vers et accommoder ta voix à leur passion, et non comme quelques-uns les lisent, plutost à la façon d’une missive, ou de quelques lettres Royaux, que d’un Poème bien prononcé.

 

Nous avons en effet avec une dizaine de poèmes une sorte d’oratorio de Noël, de mise en musique des mots, les récits évangéliques de Luc et de Matthieu, Zacharie, Ode à Marie, Bergers et Mages, Joseph et Siméon, enfin les Innocents.

Je cite une strophe inspirée du Magnificat, « Il a jeté les yeux sur la bassesse de sa servante » (Luc 1, 48) :

 

Souffre que je te salue

Et que s’élève ma voix

Humblement devant l’élue

Et la servante du Roi ;

Femme entre toutes les femmes

Bénie, et de quelle flamme

L’obscur et pauvre foyer ! ...

Tu n’es qu’un vase d’argile,

Mais ce vase si fragile

Porte en ses flancs le Potier !

(p. 27)

 

Enfin, ce NOËL D’UN POÈTE atteint son sommet de silence et de chant, de lumière dans l’obscurité et le Dieu caché dans ce petit enfant :

 

Anges, musiciens du silence de Dieu,

Qui veillez sur le Verbe encor silencieux,

Emmailloté, couché au creux d’un peu de paille :

Que votre éclat est grand sur cette obscurité !

Du ciel toute la gloire est sur ce Dieu caché

Qui ne peut se cacher, que l’ombre n’en défaille !

 

*

 

Écoute, ô nuit ! Écoute, ô terre visitée :

« Éternelle, avec Dieu dès le commencement

Et jouant devant lui comme sa bien-aimée,

La Parole qui fit tout naître du néant

En toi s’anéantit, en toi vient et se donne,

Prend naissance et se fait à l’image de l’homme

– Et l’homme et Dieu sont un dans ce petit enfant.

(p. 39-40)

 

La poésie servante de Dieu

 Cet opuscule d’une soixantaine de pages publié par le Centre Protestant d’Études de Genève, le 7 décembre 1946, sur papier vélin bouffant, en 1500 exemplaires numérotés de 1 à 1500 … tout cela pour dire que l’auteur n’est pas n’importe qui, qui écrirait n’importe quoi pour n’importe quel éditeur !

 

Nous avons en effet, avec l’élégance du style et l’abondance des références, une sorte d’Art poétique chrétien dans toute l’ampleur du projet. Et ce qui caractérise la démarche de Jeanneret peut se ramener à trois directions ou directives essentielles.

 

D’abord la proposition théologique fondamentale dans le renouveau initié notamment par Karl Barth : l’homme est incapable de Dieu, il ne peut rien en dire sinon en réponse à la révélation gratuite de Dieu en Jésus-Christ. Le croyant propose la réponse de la foi à l’appel qui s’impose de la grâce. La foi sera mouvement des profondeurs atteintes par vocation et astreinte ainsi à l’invocation. Autant dire plus simplement que Dieu n’est pas au bout de la quête religieuse, mais que l’homme est toujours le projet et l’espérance du Dieu incarné en Jésus-Christ. Il n’y a pas de théologie naturelle ni analogia entis :

 

Entre le Créateur et la création, il n’y a d’analogie qu’en Jésus-Christ, c’est-à-dire dans la foi, et l’artiste confessera avec l’auteur du psaume 36 que c’est par sa lumière, (celle de la Révélation) que nous voyons la lumière (et non inversement) et que c’est la grâce qui est le sens de la nature.

 

Ensuite Jeanneret déduit de ces prémisses que

 

La foi est donc l’unique moyen de connaissance, tandis qu’il appartient à la poésie d’être l’instrument de la reconnaissance. Il faut ajouter que, si l’acte poétique ne peut supplanter la foi, celle-ci ne saurait en aucune manière remplacer le talent ou le génie : Le Saint-Esprit ne fait pas des artistes. Il fait des croyants. (Roland de Pury : Présence de l’Éternité).

 

Et si je reprends le mot de « reconnaissance », on peut lui trouver de multiples sens comme Paul Ricœur en fait l’analyse dans son Parcours de la reconnaissance (Stock, 2004, Trois études sur la reconnaissance comme identification dans le temps), mais aussi se reconnaître soi-même et enfin la reconnaissance mutuelle sous l’horizon d’une promesse universelle. La poésie dans son office de servante de la liturgie terrestre sera alors louange eucharistique, apaisement de soi et communion fraternelle.

 

Envoi et synthèse

Enfin, si on a reconnu successivement dans les deux points précédents le Sola gratia puis le Sola fide de nos Réformateurs, reste à en appeler, comme Jeanneret, au témoignage de l’Écriture, Sola Scriptura. Oui, de la seule Écriture et ce qui fera de la poésie de Jeanneret une poésie biblique exclusivement jusqu’au recueil de 1961 intitulé Les rideaux d’abondance (Éditions Ides et Calendes, Neuchâtel) ; le poète plus pastoral au sens champêtre que dans son acception paroissiale, y chante en toute liberté le Cheval, le Caillou blanc, les Arbres en fleurs ou la Pluie d’été, enfin une louange des créatures qui n’est pas très éloignée de la spiritualité franciscaine.

 

Mais il y a toujours de la retenue, une sobriété dans l’expression des émotions. Jeanneret, avec élégance mais fermeté, récuse les ovations religieuses et cosmiques de Paul Claudel, comme les tentations ou les tentatives narcissiques et familières d’André Gide, tout comme les contorsions recherchées et magiques d’un Paul Valéry. Il comprend mieux le romantisme débridé de Baudelaire ou le désespoir enchanteur de Rimbaud. Ensuite, notre poète protestant se fera un honneur de n’être le chantre que des anciens cantiques scripturaires : il prend à la lettre cet autre pasteur de son peuple et serviteur de la parole, le roi David : « Je me dis : mon œuvre est pour le Roi, ma langue sera comme la plume d’un habile écrivain » (Psaume 45, 2). Il donne donc la parole à Adam et Ève, Abraham et Sara, Moïse et sa sœur, David à la harpe, Marie, surtout, entre Zacharie et Siméon, Jean le Baptiste et, avant eux tous, le Fils de l’homme, le Dieu crucifié dont on dira jusqu’à la fin du monde : « Voici l’homme » en qui se cache et se révèle notre mort misérable et sa vie éternelle.

 

Mais je termine avec les premières lignes de La poésie servante de Dieu, qui annoncent et résument le propos :

 

Il pourrait y avoir une poésie faite au nom du Seigneur. Il se pourrait que la poésie fût un moyen de rendre grâces, et peut-être l’un des plus beaux.

 

Michel Leplay

 

(1) Op. cit. p. 2.

(2) Catherine Chalier, Aux sources du hassidisme, Arfuyen, 2014, p. 160.

 

 

Bibliographie sommaire

Comme dans un miroir (Cahiers du Rhône, 1943)

La poésie servante de Dieu (Cahier du C. P. E., Genève, 1946)

Le soupir de la Création (Cahiers du Rhône, 1951)

Matin du monde (Cahiers du Rhône, 1953)

Les rideaux d’abondance (Ides et Calendes, 1961)

La faiblesse de Dieu (prédications) (Les presses de Taizé, 1967)

Poésies complètes (Préface G. Vincent) (L’Âge d’Homme, 1985)

 

Hommage à Edmond Jeanneret (Foi&Vie 1986/5, J. Blondel et F. Lovsky, 1986)

Edmond Jeanneret (Foi&Vie 1999/2, Présentation par D. Jakubec et O. Millet; Edmond Jeanneret par lui-même ; Correspondance ; TémoignagesEdmond Jeanneret et la Bible, P. Bonnard, etc.)

 

 

 

Michel Leplay : « La littérature, une pensée concrète »

Mai 2016

Michel Leplay a maintes fois manifesté son goût pour la littérature, que ce soit par son livre sur Charles Péguy (1) ou par ses recensions et ses nombreux articles sur les poètes protestants contemporains dans Foi&Vie.

D’où vient votre goût pour la littérature ?

 

D'un professeur de français que j’ai eu pendant la guerre, alors que j’étudiais dans un collège de jésuites. C’était un laïc, passionné de littérature romantique et il nous déclamait des textes de Victor Hugo, Lamartine, etc. J’avais quinze ans et nous étions subjugués par cette parole poétique enflammée. Nous lisions la Bible, mais les textes qu’elle contient nous paraissaient à la fois plus profonds mais plus ternes que cette poésie française. Nous n’avions guère de distractions à cette époque et la littérature représentait la seule fenêtre sur le monde, notre seul pain quotidien. Nous étions assoiffés d’émotions. Nous allions chercher des livres dans les bibliothèques des parents ou des oncles. C’est ainsi que j’ai découvert Barbey d’Aurevilly, Flaubert, etc. Et puis à cet âge-là, j’ai aussi lu de petites éditions de Péguy et le virus m’a été inoculé. Ensuite, je suis passé à Claudel et, en tant que Normand, je me suis aussi intéressé à Gide. J’ai dévoré tous les grands auteurs de la littérature française à l’époque du bachot.

 

En ce qui concerne les littératures étrangères, nous avions du ressentiment contre la littérature allemande, à laquelle nous opposions un refus patriotique, et il y avait peu de livres disponibles issus de la littérature anglaise, mais par la suite j’ai lu aussi les grands auteurs russes, de Dostoïevski à Berdiaev. Puis, quand je suis entré à la Faculté de théologie de Paris, j’ai découvert la littérature engagée de Sartre et de Camus, avec leur exigence éthique. Avec mes copains théologiens nous lisions Saint Augustin et aussi Camus et Merleau-Ponty. Ensuite il y a eu Bernanos, Mauriac, et puis les Russes, toujours ! Nos études n’étaient pas seulement concentrées sur les disciplines théologiques. Les étudiants se passaient des livres. Nous avions la volonté de comprendre ce que nous faisions, dans un cadre plus large que la religion protestante.

Quel rapport voyez-vous entre la lecture d’œuvres littéraires et l’approfondissement d’une pensée religieuse ?

Mais la Bible est par elle-même une collection de livres ! Lire la Bible représente ainsi tout naturellement une incitation à lire les littératures contemporaines et les écrivains inspirés par le judéo-christianisme … Lors de mes études de théologie, j’ai découvert l’hébreu, une langue qui a des vertus proprement littéraires, une langue vivace, tactile, pleine de secrets et de ressources, qui demande à être travaillée, dans le domaine de la littérature et de la religion. Et, en continuité, toute la lecture midrashique de la Bible est éclairante : elle fait apparaître qu’il n’y a pas une vérité toute faite contenue dans ces pages, mais que le livre est toujours à interpréter. La Bible est le livre des questions et de toutes les ouvertures. Alors en comprenant ce fonctionnement de la littérature, on peut ensuite s’intéresser à d’autres œuvres. Je me suis passionné pour celle de Péguy et des autres contemporains de l’affaire Dreyfus, de Zola à Jaurès ...

Et si vous aviez à célébrer Péguy, pour nous inciter à le lire à notre tour ?

Il est un immense écrivain en prose, militant, dreyfusiste, socialiste, militariste. De la main droite, il développe une écriture militante, rationnelle, polémique ; de la main gauche, du côté du cœur, il s’épand en poésie, mystère, charité. Il y cache des valeurs chrétiennes. Il est un librepenseur, en un seul mot, et il témoigne d’un esprit ouvert sur la laïcité, religion du peuple, même quand il n’a pas de religion.

J’ai vraiment acquis la conviction, après avoir lu et récité dans tous les sens, que c’est en connaissant le mieux possible une œuvre qu’on est plus ouvert à toutes les autres. En lisant Péguy et sur lui, on réalise ainsi une manière d’entrer en consonance, avec tout ce qui l’entoure. Pour comprendre le siècle, la connaissance de Péguy est essentielle. Et sa langue est exceptionnelle, d’une grande finesse, mais aussi d’une incroyable impertinence.

Pour Péguy, la liturgie est une « théologie détendue ». Or, en paroisse, on est plus sensible à la musique qu’à la métaphysique. Précisément, contrairement à la métaphysique qui est une pensée abstraite, la littérature est en quelque sorte une pensée concrète. Une pensée concrète, qui se sert d’images, et d’un vocabulaire courant, mais qui en renouvelle le sens. Une pensée nouvelle, étrange, s’exprime, et tout le monde comprend.

La littérature est-elle essentielle pour l’approfondissement de la foi ?

Ce n’est que littérairement et liturgiquement que l’on peut parler de la Trinité. Comment définiriez-vous la Trinité ? En reprenant les développements du concile de Nicée ? Ils sont incompréhensibles à notre époque. Il faut en parler en termes de rapports, de personnes. Or la littérature est capable de faire craquer les formules. La littérature, la musique sont ainsi les seuls moyens d’exprimer l’inexprimable.

C'est le titre d’un livre de Claire Daudin : Dieu a-t-il besoin de l’écrivain ? (2). La réponse est oui. Tel est le fond de ma pensée. Dans une conversation culturelle large, on s’aperçoit que c’est seulement ainsi que les gens ont une réflexion religieuse. Les clergés ont en effet des formulations incompréhensibles et polémiques, les curieux se détournent vers les langages qui n’ont pas de magistère pour les contraindre. La littérature est ainsi le lieu privilégié pour l’épanouissement de l’humanité, en particulier chrétienne, de son humanisme pour tout dire.

Actuellement, où voyez-vous exister une littérature protestante ?

Les protestants dont les écrits sont connus en francophonie, de nos jours, sont des philosophes, des historiens, des sociologues, mais non pas des romanciers. Ce sont des penseurs qui écrivent : Ricœur, Ellul, etc. Parmi les historiens, il y a Pierre Chaunu. Comme poètes, il y a Jeanneret et Capieu. J’ai été très marqué par Jeanneret, et très lié à Capieu. Après eux, il faudrait retrouver l’écriture d’une poésie contemporaine qui pourrait être chantée en Église. Voyez les textes de Clément Marot et Théodore de Bèze, ce sont de vrais diamants. Mais aujourd’hui, dans leurs représentations psychologiques, ils sont complètement périmés. Ils supposent que l’image de Dieu correspond à une sublimation de celle du roi de France. Qui peut encore parler de nos jours d’un Dieu qui a des sujets, comme au temps de la monarchie absolue ?

La littérature nous est précieuse car, même si elle n’est pas religieuse, elle est à la recherche du plus. L’exemple le plus récent d’une grande littérature théologique, tellement rare, serait l’œuvre de France Quéré. Une littérature servante et de communion et qui reçoit la grâce de guérir ou de rendre à la vie. Elle est l’expression d’une souffrance qui a la force de se réparer.

Propos recueillis par Jacqueline Assaël

 

(1) Charles Péguy, Michel Leplay, Desclée de Brouwer, Temps et visages, 1998.

(2) Dieu a-t-il besoin de l'écrivain ? Péguy - Bernanos - Mauriac, Claire Daudin, Cerf Littérature, 2006.

 

Giono, absence de Dieu, présence du père :
l’enquête d’Évelyne Fréchet

Mars 2016

Un grand tronçon de la vie d’Évelyne Fréchet a été construit dans une sorte de compagnonnage avec Giono. Vie pleine d’expériences bouleversantes, intense et passionnée, tourmentée et à certains égards brimée, et qui, en 1968, avec l’entrée en faculté de lettres à Aix-en-Provence, ouvre la voie à quelques éblouissements : relationnel, intellectuel, littéraire, culturel et existentiel. Il faut imaginer l’ambiance bouillonnante des universités cette année-là, un grand hall envahi par un amoncellement de tables et, dans un coin, un groupe biblique universitaire dont fait partie une jeune missionnaire qui travaille à favoriser des conversions.

En fait, l’étudiante en question ne découvrira tout l’intérêt vital de la fac que l’année suivante, grâce au rayonnement splendide et léger d’un professeur, Jacques Chabot, qui lui fera découvrir l’œuvre de Giono et l'intérêt des approches psychanalytiques dans l’étude des textes littéraires. Il deviendra pour elle rien de moins qu’un « père intellectuel ». Évelyne Fréchet apprend à penser, à réfléchir ; et à travers ses œuvres, Giono joue un rôle initiatique capital : il lui enseigne à percevoir le monde avec tous ses sens, à donner de la dimension à la vie, à sortir de l’étroitesse d’une cour d’immeuble, dans l’atmosphère confinée de la grande ville.

L’étudiante observe son sujet de réflexion avec quelque distance cependant, car elle ressent en elle une foi « indéboulonnable » et Giono ignore superbement Dieu, lui qui se lance d’abord à l’assaut de la vie dans l’espoir d’un humanisme et avec un rêve communautaire au Contadour, puis, après la ruine intérieure de la guerre, avance dans l’existence comme un funambule sur un fil qui, à son extrémité, n’est relié à rien. L’aventure est âpre et désespérante mais elle s'allie à un sentiment intime de reconnaissance : « Et c’est précisément ce choix de l’Artiste de se porter lui-même à bout de bras – et c’est en cela qu’il est fort –, dans une démarche qui d’ordinaire est de type religieux (…), en se passant délibérément de l’élément « Dieu » – et c’est en cela qu’il est fragile et qu’il s’y casse – qui a motivé ce travail. En effet, en tant que chrétienne qui, justement, a trouvé par la foi au Christ l’équilibre d’une relation à Dieu en qui seul le monde trouve une explication qui sonne juste, je dois à la réflexion de Giono (…) une grande partie de mon approfondissement personnel, et une justification  a fortiori de mes propres choix » (p.14).

En lisant toute l’œuvre de Giono, Évelyne Fréchet remarque aussi l’importance fondamentale d’un thème littéraire : la caricature de Dieu le Père qui marque l’œuvre en profondeur. En 1978 elle a la possibilité d’étudier en détail ce sujet dans le cadre de la préparation d’un doctorat, qu’elle soutiendra en 1981. En s’interrogeant sur les raisons qui poussent l’auteur de Colline et Bataille dans la montagne à s’attaquer ainsi à Dieu avec ironie, et en observant la structure des ouvrages romanesques, Évelyne Fréchet est amenée à poser l’hypothèse d’un rapport de cette figure de Dieu avec celle du père de Giono, apparemment évoqué comme une figure de sainteté, dans une démarche masquant peut-être le sentiment insupportable d’écrasement éprouvé par le fils.

L’auteur interprète les images bibliques, dans les romans de Giono, celle du déluge où Noé prend l’humanité tout entière dans l’arche de son cœur, celle du fils spirituel qui à la tête d’une douzaine d’homme tente de sauver un village de la sauvagerie cruelle du patriarche, père de tous les hommes. Elle décèle les tourments de Giono qui face à la vie n’a que l’écriture pour se sauver du désespoir, sans ignorer d’ailleurs le caractère factice de cette gloire créatrice.

Un jour, alors qu’elle a terminé ce travail universitaire depuis longtemps, et qu’elle a suivi bien d’autres voies de formation personnelle, notamment dans le domaine de la psychanalyse, Évelyne Fréchet découvre, en Église, non sans beaucoup d’émotion, qu’elle parvient enfin pour la première fois à dire le Notre Père 

L’étude approfondie de Giono, la réflexion sur les ressorts de l’humain dans ses rapports de filiation ont sans nul doute participé à une élucidation de soi-même, dans un lent travail subreptice de la conscience. Puissant mystère des effets de la lecture et de l’analyse littéraire.

Jacqueline Assaël


Réflexion sur la figure du père chez Giono

Dès ma première rencontre avec l'œuvre de Giono, une chose m'avait frappée : ses livres fourmillent de citations ou de références bibliques, ironiques la plupart du temps. Jeune chrétienne très engagée pour ma foi, j'ai ainsi découvert avec étonnement la proximité de Giono avec les textes bibliques. Son histoire l'explique : dans une famille pauvre, les seuls textes auxquels il avait accès dans sa jeunesse étaient ceux qui ne coûtaient pas cher, les classiques grecs et la Bible, ouvrage qui ne quittait pas son bureau disait-il. C'est sur ce socle culturel que s'est construit son monde poétique intérieur. Cela m'a suffisamment étonnée et interrogée pour que j'aborde la question dès mon mémoire de maîtrise : Les déluges chez Giono, première mise en évidence de la force des images et métaphores bibliques dans l'imaginaire de Giono.
 
Chemin faisant avec l'intimité de l'œuvre, mon constat est devenu évidence : Jean Giono y manifeste un refus absolu de Dieu, presque toujours présenté sous forme de caricature de Dieu-le-Père, chaque fois associée à une image paternelle non seulement très forte mais négative, oppressive.  Toujours contestée, réduite, rejetée. Ce côté systématique a fini par devenir pour moi l'indicateur d'une problématique sous-jacente, et non consciente de la part de Giono.  Piquée par la curiosité, je me suis interrogée : et si le rejet de Dieu « le Père », qui finit par constituer un thème qui marque l’œuvre en profondeur, n’était de sa part que l’expression du rejet d’un autre, qu'il masquerait, celui du Père, alors qu’en apparence, celui-ci incarne dans ses romans une image positive et aimée, cristallisée autour du Père Jean, le vieux  cordonnier de  Manosque ? Cette première question entraînait toutes les autres. Avec elle pour clé, Colline s’éclairait d’un jour nouveau, posant le vieux Janet  en tant qu’image du Père, identifié à Dieu notamment par sa possession de la Parole créatrice. Janet, c'est un Père tout-puissant, contre qui vont se liguer les 12 hommes du hameau des Bastides blanches, image christique inversée. C'est le père modèle/obstacle à abattre ; et Boromé, le patriarche de Batailles dans la montagne lui répondra, lui aussi image de Dieu-le-père, patriarche campé sur un traîneau royal de fourrure, à la Moïse de Michel-Ange. Lui aussi sera l'objet du rejet des hommes de la vallée, 12 hommes partis sauver leur monde à la suite d'un chef charismatique nommé St Jean (!). Lui aussi sera sous la menace mortelle.


Batailles dans la montagne reprenant dix ans après Colline le même thème et, semblait-il, dans les mêmes termes, il devait bien s’être passé quelque chose entre les deux ? L'interrogation du départ autour de la dimension chrétienne de l’œuvre de Giono a donc subi un déplacement (processus qui ne peut pas nous étonner depuis un point de vue psychanalytique !). C’est sur cette question de la relation père-fils qu'elle s'est recentrée, en posant comme hypothèse  - bien schématique encore - qu'à travers la structure similaire en apparence des deux romans, un thème majeur affleurait, que j'ai décidé d'explorer : le refus du Père et le désir du parricide. Je me suis donc armée de patience pour traquer avec obstination les plus petites variations sur ce thème dans l'ensemble de son œuvre, et pour en dégager la cohérence. Du modèle à imiter et/ou de l'obstacle à abattre, le personnage du Père se construit d'un ouvrage à l'autre, d'abord monolithique, puis se complexifiant petit à petit. En contrepoint, de fils soumis aux fils meurtriers, les fils devront apprendre à sortir du conflit pour devenir des hommes debout ...


Pourtant, comme souvent chez Giono, l'apparence, pas forcément trompeuse, est souvent masque, camouflage d'une réalité plus profonde qu'il faut apprendre à déceler, sans être dupe du projet de l'Artiste. Le thème du père, qui imposait une approche analytique, s'est peu à peu lui aussi révélé être, - et peut-être n'être que - la cristallisation d'un autre processus inconscient, en arrière-pays, le masque nécessaire à un mécanisme universel qui doit être inconscient pour être efficace : la victime émissaire comme socle de la création et du maintien de la culture.

En effet, dès Naissance de l’Odyssée - le premier roman, même s'il n'est pas le premier publié - la pulsion du  désir mimétique est déjà à l'origine du conflit père-fils. Les notes de l’édition de la Pléiade montrent très clairement l'intention consciente de Giono de mettre en scène  le désir de parricide, ciselant la fin de son roman avec  Télémaque qui aiguise une serpe, et écrivant à Lucien Jacques : « Il me reste à aiguiser la haine de Télémaque ; quand elle sera bien pointue et acérée, j'écrirai le mot fin ». D'une manière moins délibérée, il laisse aussi transparaître la réciprocité de la violence, et la mort possible pour l'un ou l'autre.


L'année d’après, Colline reprendra non seulement le thème au vol mais l'enrichira de toute la dimension mythique que l'approche de Girard rend universelle : désir mimétique, violence réciproque qui se résout par l'élimination d'une victime émissaire, souvent reconnue en la personne du chef-père. Si le lecteur n'en reste pas au simple niveau de la fable mais sait entendre ce qu'il y a derrière l'air, il reconnaîtra dans Colline la mise en scène - cette fois non consciente - de ce processus, de manière tellement magistrale qu'elle en devient démonstration.


Après la crise sacrificielle, Colline comme Batailles dans la montagne se referment sur la renaissance d'une communauté. Bientôt  vont naître les rituels, venus d'un sacrifice, celui du sanglier ou du taureau, générant sans avoir l'air d'y toucher, à travers la sacralisation de la victime, la résurrection du village qui va ouvrir sur l’instauration d'une culture. Ainsi, dépassant le simple niveau psychologique de la relation père-fils, la problématique posée dans la cohérence girardienne touche à une dimension plus universelle qui, d'une certaine manière rejoint et referme en boucle la question de la transcendance à l'origine de mon travail.  

Même s'il utilise les métaphores bibliques pour le dire, le Dieu que Giono refuse n'a rien à voir avec le Dieu de la Bible. Né de la résolution de la crise sacrificielle, ce n'est pas un Dieu révélé mais ce qu'on pourrait appeler un dieu culturel. Plus spécifiquement au plan psychologique cette fois, le Dieu de Giono, c'est un dieu fait à l'image qu'il a intériorisée du Père-tout-puissant, vision ancrée dans la représentation castratrice qu'il en a. Ce qui est tout de même une sacrée inversion des textes bibliques, dans un clin d’œil ironique qui va si bien à Giono.

Et  ce dieu là, on a raison de le refuser.

 

Évelyne Fréchet

 

« Le père, ou quête d’un personnage chez Giono »
Évelyne Fréchet
Les Édition du Panthéon, 2015

 

Francine Barral : la poésie comme soif de parole et d’écoute

Février 2016

Avoir toujours écrit, peut-être pour soi, là où l’écoute attentive d’autrui paraît impossible à obtenir, là où, selon son expression « le papier remplace la parole », telle est en partie la démarche de Francine Barral. Avoir toujours écrit, avec néanmoins aussi sans doute l’espoir secret de réussir enfin à établir une communication humaine par le texte.

Une recherche d’expression « comme un cri de prière », tel est l’autre aspect de cette création littéraire. En réalité, cette poésie ne se reconnaît peut-être même pas comme telle, au départ, tant elle se définit modestement comme une « prise de crayon » pour poser des mots, quand il faut se retrouver soi-même, ou quand dans la nature une musique vient et rythme quelques phrases qui surgissent et qui surprennent, comme par inspiration. Mais une parole comme un cri de prière n’est plus réservée seulement à soi-même, ni à autrui : elle entreprend un dialogue avec Dieu. « Ces textes s’adressaient à Lui », note effectivement Francine Barral.

Cette pratique modeste d’écriture, de fait, s’est exercée notamment entre 1985 et 2000 dans les colonnes d’un petit journal chrétien, quand il s’est agi de maintenir un lien entre des personnes valides et d’autres, handicapées, par cette parole étrange qu’est la poésie. Les textes ont pris alors naturellement une orientation spirituelle ; ils ont été marqués par les grands temps liturgiques de Noël ou de Pâques, librement et simplement, sans se rattacher nécessairement à une méditation biblique.

Mais toujours aussi, en parallèle, s’est développée une écriture intime qui s’est manifestée comme une répercussion des grands temps forts de la vie, tels les chocs des maladies et des décès, mais aussi les vibrations intenses suscitées par les méditations partagées, dans des retraites privilégiées, aux Abeillères ou dans d’autres lieux de spiritualité : au Mazet Saint Voy, etc. Alors la parole poétique crée une résonance personnelle, un écho qui survient avec la distance et le recul, faisant de cette écriture un exercice de maîtrise et de pacification de soi. Francine Barral évoque à ce propos une parole qui « canalise » la compréhension de la vie.

Jeter sur le papier ces mots qui surgissent, telle est la méthode, et le reste vient. Car les mots offrent à la pensée la possibilité de se déployer, l’écriture organise spontanément la pensée, la clarifie, et produit des avancées, un cheminement. C’est ainsi notamment que s’est créé le texte Pain pardon dont la structure est éclairante : les mots établissent entre eux un réseau. À partir de chacun d’eux une réflexion s’approfondit et intervient pour soutenir les comportements de la vie.

Les mots sont donc à la source, mais ils traduisent aussi les impressions éprouvées comme dans un au-delà de la conscience, submergée par la violence des émotions et installée seulement dans la sensation de la force du monde. Ainsi, dans le poème À tout vent, à travers l’évocation de ce saisissement par la puissance des éléments, Francine Barral évoque ce temps où il n’était pas possible de dominer les turbulences de la vie autrement qu’en ne descendant pas de ce plateau de Haute Loire, pour s’y laver de vent, et qu’en écrivant, à ce contact, des mots de régénérescence. Les lieux, les sensations comme ressorts pour aviver les facultés poétiques : autre élément essentiel de l’écriture de Francine Barral.

Finalement, elle analyse le processus de surgissement de l’inspiration poétique comme l’écoute du silence : « Les Abeillères sont le lieu où j’ai pacifié mon être, où le silence est parole. Dans le silence, l’expression jaillit le plus ».

Propos recueillis par Jacqueline Assaël


 

Francine Barral : « Un regard jeté par la fenêtre »

Janvier 2016

Francine Barral est une poète protestante. Elle habite Nîmes. Nous publions ce mois-ci certains de ses textes, avant qu'elle nous expose sa profession de foi poétique.

 

 

 

Un regard jeté par la fenêtre
L’aube pointe à l’horizon

La nuit s’estompe,

Le ciel s’illumine
Émerveillement
Le jour succède à la nuit


Alors

L’espérance a jailli !
Dieu se rend présent.

 

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PAIN PARDON

 

Partage              Partage

Amour               Amour

Irruption             Reconnaissance

Naissance           Don
                      Offrande

                      Naissance


Le pain se partage, se reçoit, se donne

Le pardon se partage, se reçoit, se donne.


Pain et pardon reçu de Dieu

        Donné à mon frère.

Pain, pardon signe d’amour
        Celui qui m’est donné

        Celui que je peux donner


Pain, pardon signe d’irruption

        De ta vie dans ma vie


Pain, pardon signe de reconnaissance

        De ta richesse
        De ma richesse,

        Et de ma faiblesse


Pain, pardon signe de don

        De ta grâce
        Don que je peux faire de mon superflu

        Don qui peut être de mon nécessaire


Pain, pardon signe d’offrande

        Celle du Christ en croix
        Pour que le pain de la vie

        Et le pardon qui fait vivre

        Me gardent debout au milieu de mes frères


Pain, pardon signe de naissance

        De renaissance
        Dans le matin de ta résurrection.

 

__________

 

 

Silence à la Croix


Mystère de ton silence Père


En silence tu accompagnes ton Fils au Golgotha ...

Lui aussi avance en silence

Simon de Cyrène, Joseph d’Arimathée !

Compagnons silencieux
Aucune parole, intense silence de communion.


Tout est dans le paradoxe

Souffrance extrême, la croix

Intersection de la plus grande communion

Tendresse du Père qui te prend dans ses bras

Avec douceur te dépose au tombeau.


Aucune parole,

Silence oppressant ou apaisant ?


Te chercher en silence

Avancer en silence,

Écouter le silence

T’écouter dans le silence

Entendre le silence,

T’entendre dans le silence ...


Laisser le silence habiter mon cœur, ma tête.

Tu viens rouler la pierre de mon tombeau,

Si légère pour toi

Tu passes, tu t’arrêtes,
Tu déposes une parole, un geste, un silence,

Tu es présence.


Christ descendu de la Croix,

Remonté du séjour des morts

Traverse ma vie,

Fais surgir dans mes ténèbres ton silence habité ;

Il me remplit, m’apaise.


Christ présence silencieuse,

Impalpable, indicible, tangible

Dans l’unité du Père et de l’Esprit Saint.

Louange à toi.

 

__________

 

 

Violence

Non violence


Violence enfouie en mon cœur

Injustice, maladie, mort

Violence

Tu hurles face à la souffrance des humains

Guerres, réfugiés, déracinés ...


Un jour à mon insu

Une brèche ...

Seigneur tu as subi tant de violences

Tu as dit :
        Heureux les doux,

        Père pardonne leur

        Je vous laisse ma paix, qui n’est pas celle du monde

        Heureux les artisans de paix ...


Violence vaincue à la croix

Par la croix violence vaincue en moi

Paix aujourd’hui,

Une grâce offerte

 

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Contemple l’amandier

sa fleur rosée ou de blanc nacrée,

malgré grisaille et humidité

elle a éclaté.

        À Jérémie le Seigneur a déclaré :

        « Je te connaissais avant même que tu sois né ...

        n’aie pas peur je suis avec toi pour te délivrer ...

        Même si tu dois déraciner et renverser ...

        je suis là pour t’aider à replanter ... »

 

__________

 


À TOUT VENT !


Vent trépidant,

vent décoiffant.

Tu courbes,

tu plies,
tu mets à terre.

Comment rester debout,

résister,

continuer d’affronter

la vie et ses aspérités ?

Attendre !

La tempête va-t-elle s’apaiser ?

Tout semble desséché.

Pourtant subtilement

la graine continue de germer,

le soleil de la réchauffer.

Bientôt la pluie viendra la vivifier.

Combien de temps faut-il l’espérer ?

C’est l’image de ma vie, secouée, ballottée.

Relever la tête !

Seule je suis dans l’incapacité.


Je sais ...

Ta grâce est de toute éternité.


Reste les oreilles dressées, me dis-tu

pour entendre le souffle doux et léger

de ma brise quand elle va passer

et laisse, par elle, ton être se régénérer.

 

« Mais moi je vous dis ... »

Novembre 2015

En ce temps charnière, ce mois de novembre de sang et de massacre à la fin duquel débute l’Avent, l’attente de la naissance du Christ, l’avant de Noël, nous souhaitons vous offrir un espace de silence et de recueillement dans la méditation endeuillée du verset de Matthieu 5, 44. Nous vous conseillons de lire aussi les suivants, jusqu’au verset 47, dans une prière qui nous sera commune. Et tout le reste est littérature …

MAIS MOI JE VOUS DIS : 

« Aimez vos ennemis, et faites-monter vos intentions de prière pour ceux qui vous persécutent. »

 

 

Poésie et liturgie dans la tradition protestante

Septembre 2015

À la fois pasteur et « poète amateur », Michel Block tente ici « d'esquisser, pour notre époque et dans le cadre très précis de l'Église Protestante Unie de France, encore en bas âge et qui s’interroge elle-même sur sa liturgie (1), une série de réflexions et d'interrogations sur les liens qui peuvent unir ces deux domaines ». Nous publions ici l'introduction à son analyse, préparatoire à un traitement approfondi du sujet qui paraîtra dans notre numéro 2016/1 consacré au thème : Devenez poètes de la Parole.  (J. A.)

 

(1) Un colloque interrégional s'est tenu à Lyon les 12 et 13 octobre 2013 avec pour thème : « Recenser, discerner les attentes et les besoins liturgiques de l’Eglise protestante unie de France ».

Un rapport complexe

 

La trajectoire de la revue Foi&Vie me semble assez représentative du rapport que le protestantisme entretient avec la poésie et la liturgie.

 

On peut parler d'un compagnonnage régulier avec l'expression poétique, qu'elle soit classique par des publications de poèmes de Jean de Sponde et Laurent Drelincourt, ou contemporaine avec la participation de Roger Chapal et Henri Capieu pour ne citer que deux poètes ayant publié dans ses pages. Dresser la liste des numéros de la revue comportant soit des poèmes soit des articles traitant de poésie serait fastidieux et inutile pour notre propos. Mais un simple regard sur les thèmes retenus au cours des années par la revue de culture protestante suffit à montrer son intérêt privilégié pour cette expression artistique.

 

Il en va autrement de la question liturgique, beaucoup moins traitée, même si cela paraît compréhensible pour une publication qui ne se veut pas la voix d'une faculté de théologie, ni même d'une Église. Seul un article de Michel Leplay, paru dans le numéro 2009/1, portait sur une étude de la contribution d'Henri Capieu à l'hymnologie protestante (je m'appuierai d'ailleurs beaucoup sur ce numéro, dont plusieurs articles ont constitué pour moi des ressources importantes).

 

Or poésie et liturgie sont deux angles d'approche du même problème, celui de la parole en tant qu'expression de la foi. Aborder une telle articulation, de manière plus équilibrée qu'elle ne l'a été jusqu'à présent, est donc un moyen très original d'envisager ces deux aires littéraires. Ceci peut s'avérer profitable pour le protestantisme francophone.

 

Une apparente opposition

 

Il suffit de considérer la définition et l’étymologie de ces mots pour saisir rapidement ce qui sépare poésie et liturgie.

 

Le terme poésie et ses dérivés viennent du grec ancien poïèsis. Le verbe poiein signifie faire, créer. La poésie est donc un faire, dont le but est de susciter une émotion, un sentiment, une idée. Elle entretient un rapport avec la notion de création. On peut presque dire que toute création artistique authentique est poétique, au sens étymologique du terme.

 

À l'origine, la liturgie (du grec leitourgia : le service du peuple), est, dans le monde grec antique, un service public qui relève davantage de la gestion et de l'apport financier que les citoyens fournissaient à leur cité, que de la création artistique. Il me paraît tout à fait significatif que ce soit ce terme qui ait été utilisé pour parler du déroulement du culte, particulièrement dans le christianisme. La liturgie actualise, à chaque déroulement cultuel, l'annonce du salut offert par Dieu en Jésus-Christ. Elle sert à l'édification d'une communauté, comme on entretenait une ville grecque par les travaux liturgiques. Ainsi ne relève-t-elle pas du tout de la création de quelque chose de nouveau.

 

De son côté, la poésie est un acte éminemment individuel. Même s'il est possible de discerner des écoles poétiques (citons, pour la France, la Pléiade au 16e siècle, l'école de Rochefort au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en passant par le Parnasse ou le surréalisme), l'essence même du poème est d'être le fruit d'un seul auteur qui exprime avant tout une vision personnelle, intime. Même le projet poétique d'un Francis Ponge, dans Le parti pris des choses, n'écarte pas le fait qu'à travers le jeu, apparemment neutre, sur le langage tentant de coller au plus près d'une description d'objet, c'est un sujet particulier qui s'exprime et qui traduit son rapport personnel au monde.

 

Expression de l'individualité, la poésie est aussi placée sous le signe de la liberté. Le vers libre, théorisé à la fin du 19e siècle, est désormais une forme privilégiée de l'expression poétique. L'influence de Mallarmé, qui donne à la poésie le projet de « peindre, non la chose, mais l'effet qu'elle produit », a aussi fortement marqué une dissociation entre les mots et leur sens premier dans une recherche de l'émotion, un des objectifs majeurs de la poésie du 20e siècle. Les calligrammes d’Apollinaire ont également forcé les cadres typographiques dans lesquels le poème se trouvait jusque-là inséré. Il s'ensuit que tout un courant de l'expression poétique contemporaine entretient un rapport toujours plus libre à la forme écrite. En conséquence, la poésie française contemporaine est marquée par une extrême diversité.

 

La liturgie, quant à elle, sert de guide dans la prière, l'écoute, l'adoration pour les fidèles réunis lors du culte. Et comme elle est étymologiquement œuvre du peuple, elle ne saurait être comprise comme l'expression de quelque individualité.

 

La liturgie est d'abord une parole dont la vocation est de rejoindre une assemblée. Elle naît parfois (mais pas toujours) d'une tradition. Pensons ainsi à la situation des Psaumes. Beaucoup d'entre eux se voient attribuer un auteur. Le plus célèbre est David. Mais la classification qui les organise ne tient pas compte de cette titulature et l'individualité des psalmistes s'efface devant leurs chants.

 

De plus, la liturgie s'inscrit dans un cadre qu'elle ne saurait par elle-même remettre en cause. L'Église protestante unie de France propose ainsi une série de liturgies officielles. Et s'il ne s'agit pas de nier la richesse et la diversité des traditions liturgiques chrétiennes, force est de constater que les communautés de l'Église protestante unie de France utilisent, dans leur grande majorité, des schémas liturgiques tout à fait comparables. Même lors d'une expression spontanée, la parole liturgique se réfère à un moment précis du culte, que ce soit la louange, la prière de repentance, l'annonce du pardon ou l'affirmation de la foi.

 

Particulièrement en France, où la laïcité invite à séparer le domaine spirituel et religieux du domaine public, la poésie, de par sa diffusion (librairies, sites internet, lectures publiques) a pleinement sa place dans la sphère sociale commune, alors que la liturgie perd singulièrement la dimension populaire que lui donnait son étymologie.

 

La poésie est d'abord une parole intime, née du cœur du poète pour aller rejoindre le cœur du lecteur. Le poète acquiert une notoriété publique par la somme des effets individuels qu'il a pu provoquer dans son lectorat. De nombreuses lectures publiques de poésie ont lieu de nos jours, autant dans le cadre d'une initiative commerciale des maisons d'édition, qu'en conséquence de la notoriété de tel ou tel poète.

 

Parfois des textes liturgiques rejoignent si personnellement un auditeur qu'il en demande un exemplaire pour le relire chez lui. Mais la publication de recueils de liturgie a pour but le service liturgique et non le fait de susciter une émotion artistique ou la notoriété de son ou ses auteurs, même si certains rédacteurs de textes liturgiques peuvent en parallèle publier des recueils de poèmes (je pense ici, entre autres, à Francine Carillo).

 

En dépit de la révision de sa deuxième édition, l'Encyclopédie du protestantisme ne comporte pas d'article Poésie, mais un article Art. Nous y apprenons que « Les Réformateurs n'ont (…) pas ménagé leurs critiques, et on trouvera chez eux des réactions très vives contre les images religieuses et les objets cultuels. Mais si l'on étudie de plus près leurs écrits dans le contexte historique de la Réforme, on s'aperçoit que l'art et l'esthétique échappent en grande partie à leur critique. Soucieux de se démarquer des excès passés en matière d'images religieuses, ils ont adopté une attitude prudente et réticente, mais qui était plus conjoncturelle que principielle. (…) Ils n'ont en tout cas pas négligé une possible vision esthétique du monde et de Dieu. »

 

Il reste à noter que cet article, pourtant intitulé Art, porte avant tout sur l'expression plastique, et tend à négliger quelque peu les dimensions littéraire et musicale. En témoigne cet autre extrait, tiré du même paragraphe que précédemment : « Par ailleurs, pris par des tâches pastorales urgentes (ils étaient autant des hommes de terrain que des universitaires savants), ils n'ont pas eu l'occasion de développer plus amplement un nouveau rapport à l'image (nous soulignons) compatible avec la nouvelle foi ‘évangélique’ ». Cela avait déjà été noté par Michel Leplay dans le texte intitulé Poésie protestante paru dans le numéro de Foi&Vie sur le même thème, qui pointe la difficulté de conjoindre ces deux mots : poésie et protestantisme.

 

Un article Liturgie fait immédiatement suite, dans la deuxième édition de l'Encyclopédie à l'article Littérature.  Ses six paragraphes donnent tout de suite une idée de la faible importance de cet aspect du culte dans la compréhension marquée par la Réforme. Le texte en donne d’ailleurs une explication assez claire : « Ce n'est qu'au 18e siècle que les protestants de langue française appliquent l'appellation liturgie au livre contenant les formulaires du culte communautaire. Liturgie est désormais aussi le nom donné aux parties fixes du culte, les distinguant de la prédication ». Cette dernière phrase illustre ainsi la part relativement mauvaise accordée à la liturgie dans la façon protestante d'aborder le culte. L'accent essentiel, mis sur la prédication, laisse aisément comprendre que les « parties fixes du culte » distinctes de l'axe, renouvelé chaque dimanche, de la lecture biblique et de son commentaire, ne sont que rarement mises en valeur par les communautés locales. Une autre citation confirme un point que nous avons déjà évoqué : « La ressemblance de la structure des différentes traditions liturgiques est frappante ».

 

Un des contributeurs de la revue Information-Évangélisation publiée à l'occasion du colloque de Lyon, assigne à la liturgie un rôle très clair : « La liturgie, (…) tout en offrant les conditions de repos en Dieu, préparera aussi l'assemblée à une écoute pointue et plus exigeante de la prédication ». C'est dire la piètre situation dans laquelle ce domaine pourtant important de la théologie pratique et de la vie cultuelle se trouve encore aujourd'hui au sein du protestantisme.

 

Sans qu'on puisse donc parler franchement de désintérêt, poésie et liturgie n'ont pas une place importante dans les préoccupations protestantes. Le protestantisme a davantage pointé des questionnements de nature éthique et pratique que culturelle et cultuelle.

 

Malgré ce premier constat peu engageant, est-il possible d'envisager des points de rencontre entre nos deux domaines ?

 

Malgré tout des passerelles

 

« La poésie est la première parole. Mythes, épopées, oracles, voix des mystères et des mystiques, puis de l'amour, de l'indignation de la révolte, de l'espoir ou de l'humour, de la vie quotidienne et de la solitude. » Voici ce qu'on peut lire en exergue de chaque volume de poèmes de la collection Orphée, dirigée par le poète Claude-Michel Cluny, récemment disparu, aux éditions La Différence. Il dit de façon éloquente le lien originel entre l'expression poétique et la spiritualité, dans une dimension religieuse, au sens étymologique de ce mot.

 

À l'heure actuelle, la fragmentation des institutions réduit les prétentions de tout mouvement littéraire ou théologique qui voudrait se fonder en école, ou courant de pensée uniforme. Ainsi, le surréalisme, en tant que mouvement artistique, s'est structuré, même sans le vouloir ou en avoir conscience, dans un cadre très précis, avec un chef qu'on a pu qualifier de pape (André Breton), un texte fondateur (le Manifeste du surréalisme de 1924) … Mais l'honnêteté oblige à reconnaître qu'il n'a, de nos jours, plus du tout l'audience ni l'autorité qu'il a pu connaître avant la Seconde Guerre mondiale. Chaque amateur de poésie, chaque poète, entretient avant tout un rapport très intime avec son expression, ce qui a pour résultat une fragmentation extrême du champ poétique. Cependant, on peut remarquer que des sensibilités existent toujours, qui se traduiront peut-être davantage à travers l'existence de maisons d'édition ou de collections cristallisant des intuitions ou des élans communs. Là où Arfuyen, ou encore Rougerie, s'ouvrent de façon très significative à des poètes portant dans leur expression une quête spirituelle assumée, d'autres s'appuient uniquement sur le choix de leur directeur, sans ligne plus affirmée que le goût personnel de celui-ci. Le succès du Printemps des poètes ou d’autres manifestations (les lectures sous l'arbre menées au Chambon-sur-Lignon par les éditions Cheyne), traduit de plus un besoin, pour beaucoup d'amateurs de poésie, de se retrouver autour de la lecture publique d'un recueil, ou de l'échange avec un auteur, dans des occasions qui diront une quête communielle, à défaut d'être communautaire.

 

Il en va de même dans le domaine théologique, où le libéralisme n'est pas uniforme, et où, pour évoquer une actualité très récente, le courant des attestants ne l’est pas non plus. Le champ théologique des Églises institutionnelles paraît donc aujourd'hui très ouvert, et susceptible de rejoindre des personnes d'horizons variés, sans plus chercher à constituer des blocs monolithiques. Et si beaucoup de nos contemporains éprouvent un besoin très personnel et intime, les poussant à une recherche spirituelle, ils n'entendent pas d'abord adhérer à une doctrine, mais trouver une expression qui rejoigne leurs préoccupations spécifiques. Les mouvements assez récents du type fresh expressions, dans la sphère anglo-saxonne, traduisent ces modèles. À travers un mouvement initial tout à fait individualiste, une dimension communautaire peut être redécouverte.

 

C'est donc une problématique commune qui peut aujourd'hui faire se croiser les champs poétique et liturgique.

 

Michel Block

pasteur de l'Église protestante unie de France Brest-Nord Finistère

 

 

Entretien avec les éditeurs des Cahiers du Sens

Mars 2015

Jacqueline Assaël : Le choix d’un titre est capital et significatif, évidemment, dans la création d’une revue. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous voulez indiquer, à travers celui que vous avez choisi ? Pourquoi Cahiers ? Voulez-vous préserver pour votre entreprise le caractère juvénile des cahiers d’écolier ? Surtout, ce titre est à la fois chargé de sens (!) et très ouvert à toutes les hypothèses. Je suppose que chacun des auteurs que vous accueillez est donc libre d’inviter à partager le Sens qu’il croit discerner dans sa lecture du monde. Mais quelle serait votre propre définition du Sens ? En existe-t-il une ?

 

Les éditeurs des Cahiers du Sens : Pourquoi Cahiers ? Nous avons d’emblée préféré ce terme de Cahiers à ceux de magazine ou de revue ou de journal,  parce qu’il s’affiche humble, philosophiquement parlant ! Il correspond davantage à notre rythme de parution (annuel), à notre intention de départ : être un support imprimé, un recueil de données ouvert d’esprit, et pouvant accueillir  des poèmes d’auteurs contemporains à « promotionner » selon nous. Nous souhaitions, dès le siècle dernier, constituer, au fil du temps, une sorte de « pense-pas bête » ouvrant à la création plurielle et porteuse de … Sens !  


Au surplus, c’est comme naturellement que j’ai choisi, avec mon épouse Danny-Marc sans qui rien n’eut été possible, de « lancer » des Cahiers, puisque mon père, le philosophe chrétien Jean-Pierre Maxence, avait déjà créé en 1928, alors qu’il n’avait pas trente ans, des Cahiers millésimés, devenus historiques depuis pour avoir édité notamment des penseurs comme Paul Gilson ou Marcel Brion et des poètes comme Max Jacob, Maurice Fombeure ou Jules Supervielle alors qu’ils n’étaient pas encore reconnus vraiment par leurs pairs et encore moins par un large public …


Avec Les Cahiers du Sens, nous avons rêvé, à deux, de nous inscrire dans cette perspective, d’aller dans cette direction. Nous avons rêvé de creuser davantage cette part spirituelle, oserai-je dire « jungienne », engageant la fonction transcendante repérable en chaque personne humaine, se posant à travers ses écrits d’essentielles interrogations métaphysiques sur le Sens de l’individu et de l’humanité toute entière.


Certes, nous avons voulu illustrer le présent de l’actuel, selon le regard du passé qui est trop souvent ce qu’un philosophe appelle « du présent sans présence » … Dès « notre » premier numéro sur le thème du désir, nous avons tourné le dos volontairement au journalisme, nous souvenant de la phrase terrible d’André Gide : « J’appelle journalisme tout ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui » … Ainsi, Les Cahiers du Sens, comme leur titre l’indique, ont cherché dès leur lancement le profond derrière le manifeste, le fond derrière le superficiel du présent, le durable derrière l’apparence futile de la mode.


Les sujets sur la piste de laquelle vous lancez vos auteurs (le Mystère, la Colère, le Feu, le Oui et le Non) présentent toujours un intérêt excitant et parfois, simultanément, ils surprennent. Comment les choisissez-vous, d’après quels principes ou critères ? Puisqu'ils vont conditionner la réflexion d’auteurs pendant la durée de votre année éditoriale, relèvent-ils d’une actualité, d’une réflexion de fond que vous cherchez à susciter parmi les intellectuels et dans la société ? Le sujet de ce numéro sur le Oui et le Non semble vous avoir été inspiré par la lecture d’un essai de Frédérique Toudoire-Surlapierre. Votre revue s’attache-t-elle à entrer en dialogue, à prendre le relais d’une réflexion qui vous paraît pertinente, enthousiasmante ?

 

En vingt-cinq ans d’aventure éditoriale, en effet, Les Cahiers du Sens ont publié plusieurs centaines de poètes contemporains, inconnus et reconnus. Ainsi avons-nous travaillé dans la patience et la joie. Nous avons entrainé des auteurs à la création poétique sur des grands thèmes la vie : le Mystère, la Liberté, l’Amour, la Colère et, plus récemment, le Oui et le Non, le Feu … Ainsi, en un quart de siècle, des poètes non seulement ont été révélés, se sont affirmés (citons nos amis de la première heure : Guy Allix, Bruno Thomas, Jean-Bernard Charpentier, Evelyne Morin, Hervé Brunaux, Étienne Orsini), d’autres ont été célébrés (Norge, Yves Martin, Luc Bérimont, Dominique Cerbelaud, Maurice Cury, Alain Breton, Gérard Pfister, Michel Hérout, Gérard Engelbach). Comment choisit-on les thèmes de chaque année ? Le plus souvent en réunissant dans des agapes fraternelles, à Paris, les principaux intéressés et en les faisant dialoguer entre eux, voter parfois même sur un sujet ! Et puis aussi spontanément. Quant à l’essai de Frédérique Toudoire-Surlapierre, ce sont des amis, tenant un restaurant rue Gay-Lussac, qui nous ont signalé sa parution aux Éditions de Minuit, alors que nous avions d’ores et déjà choisi le sujet des Cahiers du Sens n° 24, c’est-à-dire Le Oui et le Non.

Vous accueillez dans votre revue toutes sortes de modes d’expression (poésie, récits, réflexions, etc.) et des auteurs qui disent ‘oui’,  qui disent ‘non’ ; vous-même, vous dites ‘oui et non’ ; est-ce que le sens se constitue pour vous à travers la conjugaison de toutes ces affirmations, ces négations, ces oscillations et ces nuances ? Toute voix humaine est-elle destinée à apporter une part de vérité ?

 

Oui, c’est volontairement que notre publication est subdivisée en 4 parties. Le dossier (par exemple « Le Oui et le Non », ou « Le Feu » pour notre quart de siècle) ; une « Anthologie permanente » éditant une myriade d’inédits de poètes d’aujourd’hui, pas nécessairement sur le thème ; une partie critique constituée surtout de Notes de lecture de recueils récents ; enfin une partie intitulée Voyage et accueillant des courts récits de voyage, insolites et non-conformistes. Oui, nous pensons que de la diversité, si le cœur et l’élan spirituel se laissent aller à la transcendance cachée, il ressort souvent une certaine lumière expliquant le monde !

Vous résumez l’essai de Frédérique Toudoire-Surlapierre en notant « qu’elle prend position avec conviction pour le Oui au bonheur. Paradoxalement, les 200 pages de son essai expliquent comment et pourquoi la création littéraire et poétique a presque toujours choisi le Non ». Vous-même écrivez volontiers, il me semble, des éditoriaux vifs et rebelles. Comment définiriez-vous la vertu positive du Non, pour résumer ?

 

Sans conteste, Frédérique Toudoire-Surlapierre nous a beaucoup confortés dans notre éthique quand nous l’avons interrogée pour son bouquin sur « le oui et le non », justement ! Nous nous sommes retrouvés en domaine commun ; du côté du camp du Non spontané que l’on crie d’une même voix contre tout ce qui incarne le mal absolu au cœur de notre  monde, à savoir les atteintes contre la libre expression et les droits de l’Homme, les violences faites à la poésie, à la justice sociale, notamment. En effet, si Les Cahiers du Sens, eux aussi, depuis un quart de siècle, prennent position pour le « oui au bonheur », ses rédacteurs ont pleinement conscience que c’est en revendiquant bien des Non au Mal majuscule triomphant sous nos yeux tristes qu’ils parviendront  à exprimer, haut et fort, l’honneur même de leur combat majeur depuis un quart de siècle ! Dépasser la conjonction des opposés est souvent l’une de nos fiertés. Avoir foi en la vie, dans notre vie, ne passe pas selon nous par une expression molle de bons sentiments faciles mais a toujours quelque chose à chercher sur le versant escarpé de la vérité. Les Cahiers du Sens défendent cela. Et c’est déjà beaucoup : une lutte de feu, croyez-nous !

 

La revue Les Cahiers du sens

Février 2015

Au fond, où est l’espérance … Dans le oui ou dans le non ?


Telle est la dernière question que pose Jean-Luc Maxence au terme d’un débat qui continuera d’osciller ainsi posément entre le oui et le non, tout comme la revue s’ouvre à tous les sens susceptibles de déchiffrer notre vie.  


Cette revue, éditée une fois par an par Danny-Marc et Jean-Luc Maxence est proprement littéraire et elle accueille tous les styles d’expression et de pensée. Un dossier permet l’échange des idées sur un sujet toujours évocateur des grands rêves de la conscience : le feu, le mystère, mais aussi la colère, ou le oui et le non, dans ce numéro le plus récent. On y entend des voix venues de tous les horizons : de la science, de la sociologie, de l’humour, de la spiritualité, de la science-fiction, etc., etc. Des auteurs surgissent, et parlent de leur désespoir ou de leur confiance, face à notre aujourd’hui ou à ce monde de toujours, de leur vie intérieure ou de leurs théories universelles, dans un échange toujours renouvelé et surprenant de diversité. Le recueil réunit ainsi l’oxymore des « oui » et des « non » qui se conjuguent et se rejoignent et cette variété infinie donne du sens et des sens, comme pour répercuter une interrogation, alimenter et stimuler la réflexion :


« Je dirai donc oui, et oui en toute humilité à ce qui ne vient pas de moi, à l’autorité supérieure, métaphysique de ma naissance, à ce qu’elle m’a réservé dans l’ordre du temps et de l’espace, de la mémoire et de la fidélité »

(Jacques Sommer, p. 14)

 

*


« Dieu préférait entendre ma froidure à ma tiédeur, et ce ‘non’ serait le signe de ma sincérité, de ma franchise.

(…) Je me suis dit que la vie m’avait dit ‘oui’.»

(Claire Dumay, p. 18)


*


« Entre le Oui et le Non,
Le mystère      de la nuque abaissée
Et
L’espace      libre de prier
Pour    aborder
Aux rivages inconnus
De
Ce qui dépasse tout cœur »

(Michel Cazenave, p. 24)


*


« Le ‘oui’ est un ardent chemin … »

(Monique Leroux Serres)


*


« she said Yes
pourtant dans l’ombre embusquée
la négation
déjà à l’œuvre
à satiété »

(Paul de Brancion, p. 31)


*


« ce ‘oui’ qui place pour toujours l’amour dans le sublime »

(Guy Allix, p. 34)


*


« Non est le mot le plus héroïque et ‘le plus violent’ de toute langue »

(Robert Liris, p. 39)


*


« Oui ou non, était-ce bien moi ? Ou les deux à la fois, douloureusement, luttant avec l’ange, faisant un crime de ma foi, dépassant de toutes mes forces les années absentes avec leur procession de visages jadis tant admirés, dépassant les protestations d’amour et de pardon, cherchant la miséricorde dans les paroles insolubles, introuvables et parfois trompeuses que l’ombre me rapportait de ses vols sursitaires. »

(Anastasie Liou, p. 42)


*


« Conjuguer ‘positivité’ et ‘négativité’ est alors certainement la plus belle façon de se dire que la vie l’emporte sur le néant. »

(Frédéric Vincent, p. 51)


*


« Le non engage l’existence même. Il donne à cet engagement la possible dimension du tragique. »

(Dominique Boudou, p. 66)


Voilà un échantillon de ces phrases qui font rêver, qui agitent et élèvent la pensée, qui révèlent les sensations profondes du oui et du non qui traversent, éprouvent et évaluent nos vies. Qui dira que les poètes ne sont pas les théologiens les plus perspicaces, les prophètes les plus aigus du mystère et du sens ?


Et vous, qui dites-vous que vous êtes, entre le oui et le non ?


La revue contient aussi une section de poèmes en liberté, dégagés de tout mot d’ordre thématique :


« Écoute.


C’est l’infini qui marche
sur la pointe des pieds. »

(Brigitte Broc, p. 102)

Ensuite, il y a des propositions de lecture, et des récits de voyage, pour continuer d’explorer la terre multiple où nous vivons : Valparaiso, le Pamir, l’Andalousie.


Savez-vous : « À l’aube, l’Asie a eu pour nom Bishkek »

(Jean-Yves Vallat)


Jacqueline Assaël

 

Les Cahiers du Sens

Le Oui et le Non, 2014

Éditions Le Nouvel Athanor

 

Gérard Bocholier : un « exercice spirituel »

Décembre 2014
Vitrail de la cathédrale de Maguelonne (photo J. Assaël)

Entretien de Jacqueline Assaël avec Gérard Bocholier à propos de son recueil Psaumes de l'espérance.

Jacqueline  Assaël : Gérard Bocholier, votre recueil, Psaumes de l’espérance, atteste d’un sentiment de la présence de Dieu, toujours renouvelé, à travers chacun de ses poèmes. Cette constance dans la prière confiante fait perdre de vue le fait que les textes se présentent comme des îlots dans l’espace blanc des pages. Mais les derniers mots du recueil, qui rappellent la grande fragilité de l’espérance, éclairent a posteriori la tonalité et le message du livre en restituant l’image vacillante de cette flamme, dont vous annonciez au tout début qu’il vous fallait l’enserrer, la protéger entre l’abri de deux mains jointes pour la faire vivre. Ces vacillements peuvent-ils s’apparenter, d’une manière ou d’une autre, à la notion de doute ou les poètes doivent-ils inventer un autre vocabulaire pour rendre compte des intermittences ou des fléchissements de la conscience espérante ?

Gérard Bocholier : Le chant de l’espérance est toujours tremblant. La « petite fille » espérance nous attendrit parce qu’elle est très vulnérable, parfois au bord des larmes. C’est bien sûr le doute qui la guette, souvent tapi dans l’ombre : l’au-delà, l’invisible sont pour moi à la fois certains et obscurs. Les poèmes, tels que mes psaumes, témoignent d’une vie intérieure qui se trouve toujours en mouvement, qui chemine sans trop savoir vers quelles issues, qui s’interroge toujours sur les grands mystères. L’Incarnation est le plus bouleversant de tous, par tout ce qu’il donne à l’Homme et par tout ce qu’il lui promet : une existence de chair qui, passant par la mort, est promise à la divine lumière sans déclin, la vraie Vie que le Christ, Dieu et homme, est venu révéler au monde par son amour. Chaque poète croyant doit trouver une écriture qui soit la plus fidèle possible à cette inquiétude de l’esprit, imprégnée d’espérance.

Par son titre, votre recueil s’inscrit dans la tradition des psaumes. Or, les cent cinquante textes qui relèvent de ce genre dans la Bible sont très différents les uns des autres. Certains sont émerveillés et imprégnés de la paix de Dieu, d’autres sont très tourmentés et vindicatifs. Vos poèmes ont quant à eux une grande unité de ton, dans un état d’esprit de tension sereine. Henri Meschonnic traduit le mot « psaume » par « gloire ». Ce sens correspond-il en définitive pleinement à l’intention de votre écriture ?


Chacun de mes « psaumes » exprime ma situation de croyant et de poète tout à la fois : doublement enraciné, charnellement et spirituellement, double racination comme dit Péguy, qui doit être tenue chaque fois que nous voulons dire l’entière vérité de l’homme, sa condition terrestre et sa vocation à l’éternité, son état de créature faillible et sauvée. Sans la « gloire » divine, où serait la lumière dont le poète tâche de saisir quelques bribes par sa parole ombreuse, jamais tout à fait pure ? La « gloire » du psaume est vacillante, mais sa flamme ne peut s’éteindre, nourrie par l’amour , la foi et l’espérance. J’ai ainsi prévu un triptyque dont les 2 premiers volumes sont parus chez Ad Solem : le premier sur l’amour (Psaumes du bel amour), le deuxième sur l’espérance (Psaumes de l’espérance). Le troisième, Psaumes de la foi vive, paraîtra bientôt.

Pour expliciter complètement le sens de votre titre, et donc l’objectif de votre recueil, il faut aussi s’interroger sur la notion d’espérance. Dans votre livre, le terme indique, me semble-t-il, une visée exclusivement eschatologique, c’est-à-dire que votre espérance vous porte vers le désir d’une éternité de la Vie, dans l’au-delà de Dieu. L’hébreu biblique possède la constellation d’au moins quatre mots qui spécifient les modalités de l’attente et de la tension de celui qui espère, en toute circonstance. Le grec du Nouveau Testament  ne dispose que d’un substantif, elpis, qui peut être traduit en français par « espoir » ou « espérance ». Personnellement, j’aimerais revivifier le mot « espoir », face à l’espérance qui est traditionnellement reconnue comme vertu théologale. Partagez-vous  cette recherche du beau mystère de l’intervention de Dieu dans la transfiguration de nos vies, en la conjuguant au présent, et non pas seulement au futur ?

 

Dieu agit dans sa création à chaque seconde. Dieu agit aussi en moi, par sa grâce qui se manifeste en ce que je rencontre parfois de plus simple et de plus infime. Ce sont des petites parcelles d’éternité qui brillent d’instant en instant, qui subsistent dans la mémoire au plus profond. L’espoir qui nous donne joie et désir de vivre toujours à la cime me pousse par sa force de douceur et de beauté. Je ne peux pas ne pas songer à l’étymologie : les Grecs donnent au même verbe le sens d’espérer et de croire. L’éternité est déjà là, et l’éternité nous attend. La poésie, « exercice spirituel », ne cesse d’affirmer cette merveilleuse présence, de la donner à sentir par sa parole chargée de symboles et d’images, par son chant inspiré par un souffle que le poète ne peut que recevoir avec gratitude.

Un jour j’ai demandé à un ami peintre combien de temps lui avait été nécessaire pour réaliser un grand tableau riche et plein de couleurs et il m’a répondu qu’il lui avait fallu toute sa vie pour le faire. De même, vos poèmes semblent le fruit de toute une existence dans la foi. Pouvez-vous nous donner une idée de votre rythme de création poétique ?

 

J’écris des psaumes depuis le début de l’année 2009. D’abord conçus dans la tradition des paraphrases classiques de Malherbe et de Racine, ils ont pris rapidement leur liberté, sans que la forme (2 quatrains d’heptasyllabes) soit changée pour autant. Il faut beaucoup de disponibilité d’esprit et d’humilité d’âme pour ce genre d’écriture, me semble-t-il. Ma vie antérieure a sûrement préparé ce terrain, l’a ameubli par la méditation, les épreuves, les deuils, la pratique poétique régulière qui a commencé dès l’adolescence. La source a jailli à ce moment précis, sans doute dans ce dernier cours de mon existence, pour me centrer sur l’essentiel. Elle ne tarit pas depuis, j’écris très régulièrement presque chaque semaine, beaucoup de cahiers sont déjà remplis, parmi lesquels je choisis les psaumes de mes livres.

 

Quatre psaumes


Les choses devraient suffire
Le pain le bois de la table
Le pressoir où le vin gicle
La pierre du seuil creusée

Toutes ces choses qui parlent
De sueur de sacrifice
De l’entaille du silence
Où s’est enfoncé ton cri


*


Tu fends la foule qui hurle
Tu essuies son front Le linge
Prend le calque du visage
Plein de sueur et de sang

À présent seule en silence
Tu contemples cette empreinte
Qui grandit avec l’aurore
Dans ta chambre comme un lis


*

Les ombres d’un vain royaume
Prises par le vent s’éloignent
L’écriture un peu de sable
Qui s’échappe entre mes paumes

Qu’ai-je été ? Tout est plus simple
Qu’une eau de source en réponse
Mes mots tissés de ton souffle
Mon souffle de ton silence


*


J’ai faim de tout ton silence
J’en recueille quelques miettes
Dans le vent qui ne répète
Dans ses chants que l’ineffable

O saisir de la Beauté
Ce qui vient brûler dans l’âme
Prendre élan comme l’oiseau
Vers Toi au-dessus des arbres
                                                                           

(inédits)

 


Petite bibliographie de Gérard Bocholier (titres les plus récents)

 


Psaumes du bel amour, Ad Solem 2010
Belles saisons obscures, Arfuyen 2012
Psaumes de l'espérance, Ad Solem 2012 (Prix de poésie François Coppée de l’Académie Française)
Le Village emporté, L'Arrière-Pays 2013
Passant, La Porte 2014
Le poème exercice spirituel, Ad Solem 2014

 

Les Psaumes de Gérard Bocholier

Novembre 2014

La poésie de Gérard Bocholier représente une ultime chance de percevoir la présence de Dieu, si le catéchisme ou votre vie personnelle n’y suffisent pas. Car elle ne fait pas résonner le vocabulaire établi et les affirmations d’une doctrine à apprendre, mais elle invente et communique ses propres sensations de cette présence. Elle les invente, au sens où elle les découvre dans la substance du réel, surgies du silence et de la lumière. Le poète ne possède pas vraiment mais il emprunte ainsi à Dieu et il propose de partager ses méthodes — c’est-à-dire sa voie d’ultime chance — pour respirer la substance pleine de l’être dans la foi.

 

Le recueil de Gérard Bocholier intitulé Psaumes de l’espérance se définit comme une entreprise de « poésie théologale ». Il aspire ainsi à atteindre à la puissance de ces vertus qui, comme l’amour ou la foi, portent l’humain dans la connaissance de Dieu. Il y réussit, dans l’espace d’une centaine de pages, ouvertes puis refermées entre le premier et le dernier feuillet enserrant comme deux paumes la fragilité de son souffle ardent.

 

Ces psaumes ne sont prière que de la présence de Dieu et ils sont pleins de cette sensation. Ils se succèdent avec la régularité maîtrisée d’une respiration confiante, sous-tendue d’une émotion débordant quelquefois dans l’allongement d’un rythme qui chavire, entre les vers.

 

Ils répètent chacun, calmement, éblouis, la permanence de la présence qui se révèle et qui revient dans la conscience du poète dénudant son aspiration dans la contemplation et le silence, dans la joie de l’aurore au parfum de jasmin. Ils s’appliquent chacun à noter les modulations de cette découverte intense de calme gratitude, comme pour éviter la dilapidation de la conscience, comme pour ancrer dans ses fluidités transparentes l’effet subtil de ces surgissements.


On devine entre deux pages la marche des pèlerins d’Emmaüs, le retour du fils prodigue, les paysages du poète, une falaise, un « chemin entre les granges », une « croix dans le couchant ». Tout n’est qu’esquissé, comme une invite, car :

 

Il ne faut que quelques mots
Pour dire les grands mystères.

 

L’écriture de Gérard Bocholier est effectivement transcendante, c’est-à-dire qu’elle exprime la spiritualité de toute trace du dogme. Avec bonheur pour la sensibilité protestante, elle épargne le dessin prégnant de silhouettes d’anges ou d’archanges, et tout ce que les représentations religieuses peuvent avoir de conventionnel ; en revanche, elle suggère abondamment et efficacement la forme sanctifiée des interventions annonciatrices dans le monde, avec les mots originaux d’une subjectivité fidèle, à travers l’image « d’un pétale de silence » ou de tous les signes de la nature, évoqués dans la métaphore des sensations :

 

Quand se déplie soudain l’aile
D’un chant pur c’est ta parole
Sainte à nouveau qui s’approche
Un peu plus de mon silence


La richesse poétique ouvre ainsi à la méditation.

 

Ce recueil vise un objectif précis, qui est l’accès à l’espérance eschatologique. Chaque degré du poème assure la montée vers la perspective du Royaume qui anime le poète d’un désir brûlant. Il y a dans son œuvre « une averse de lumière sur la mer », « des forêts de bleu pur », un « splendide incendie » et toute l’expression du mystère indicible où le lecteur peut glisser l’acquiescement de sa foi.

 

Les textes poétiques sont suivis d’une réflexion de l’auteur expliquant sa démarche de création spirituelle avec précision et sensibilité. Cette lucidité couronne de maîtrise cette écriture qui se cherche, s’éprouve et se connaît.


Gérard Bocholier adresse ses psaumes à Dieu, comme des chants de louange biblique, et ses lecteurs pourront attester de l’accomplissement du partage.

 

Jacqueline Assaël

 

Gérard Bocholier
Psaumes de l’espérance
Éditions Ad Solem, 2012

 

 

 

Un pacifiste en Cévennes face à la Grande Guerre

Octobre 2014

« La guerre n’est jamais quelque chose de bien, elle n’amène jamais du meilleur temps pour personne. (...) Si elle devait revenir, je voudrais que tous les hommes honnêtes montent ensemble sur les montagnes : ceux qui sont chrétiens y feraient la prière et les autres parleraient ensemble, comme des braves gens qui ne veulent du mal à personne. »

 

(Roux le Bandit, p. 94)

I. Lecture de "Roux le Bandit", d'André Chamson.

 

« Une suite logique des Évangiles » (Roux le Bandit, p. 16)


Réédité par les éditions Alcide, Roux le Bandit est d’actualité dans cette période de commémoration de la guerre de 14-18.

 

Dans une préface aussi brève mais substantielle que le roman lui-même, Frédérique Hébrard, fille d’André Chamson, raconte les circonstances heureuses de sa publication, par l’entremise d’un cordonnier … Puis définit ce roman comme l’expression de l’admiration d’André Chamson pour le mode de vie du peuple protestant des Cévennes : « Toute ta vie cette relation avec la Bible d’un peuple de paysans, de bergers, de laboureurs et de bûcherons qui lisaient les Écritures en français, qui était alors la langue des savants et des docteurs, t’a émerveillé ». De fait, sous la plume d’André Chamson, dans le cadre historique de la Grande Guerre, une figure se détache de la communauté montagnarde qui vit au pied de l’Aigoual, celle de Roux, « ce solitaire plaçant la loi de Dieu avant la loi des Hommes, obéissant au suprême commandement : ‘Tu ne tueras point’ ». Deux aspects importants du livre sont ainsi annoncés : l’évidence simple et péremptoire du parti adopté par le protagoniste refusant de s’enrôler dans la guerre, et l’empathie avec laquelle l’auteur observe et analyse son comportement ainsi que les réactions de ses compagnons, tout d’abord scandalisés par cette désertion puis peu à peu convaincus de la justesse et de la justice de cette décision.

 

Roux le Bandit fut l’œuvre, très épurée, d’un jeune auteur de 25 ans. Frédérique Hébrard rappelle l’étonnement durable d’André Chamson lui-même devant ce premier surgissement littéraire en lui, dessinant avec sûreté le cheminement de la contagion pacifiste exercée par son héros, prophète hirsute et glacé, réfugié dans la rudesse enneigée des hivers de la guerre : « Mais ce livre, achevé depuis plus de vingt ans, je m’étonne de la trouver si pur (...). Cette pureté n’est pas autre chose que la pureté même de l’espérance. » La réédition de ce texte, dans un petit volume sobre et élégant, roux et orange, des éditions Alcide est donc bienvenue.

 

Un drame tragique, en cinq chapitres

 

La structure est celle d’un récit adressé à André Chamson, qui s’introduit ainsi dans son livre, sous l’identité de « Monsieur André », comme le nomment ses interlocuteurs. Il pourra ainsi développer ses méditations sur l’histoire racontée et surtout sur ce qu’elle révèle du caractère des personnages.


Le destinataire du récit commence par se taire et laisse la parole à son narrateur principal, Finiels, un paysan de la montagne. Le cadre est celui d’une réunion amicale qui va durer plusieurs heures, depuis l’après-midi jusqu'à la veillée, temps nécessaire au déroulement du récit qui s’exprime directement, presque comme une parole scénique. L’architecture du livre est d'ailleurs fondée sur la succession de cinq chapitres qui ont la valeur de cinq actes d’un drame au cours duquel Roux réussit peu à peu à faire comprendre son point de vue et sa vérité évangélique à ses compatriotes du nord du Gard ; il y parvient par ses paroles qui se réfèrent à la Bible et au prix d’une ascèse non doctrinale dans le froid, la solitude et le rejet, puis à travers l’effort tout aussi naturel de sa solidarité laborieuse. C'est alors qu'il est fait prisonnier par les gendarmes, à la suite d’une dénonciation pratiquement insignifiante, sans autre intérêt romanesque que la répercussion d’une malédiction tragique sur la vie d’une petite fille soupçonnée de l’avoir livré.


André Chamson se confronte ainsi aux grandes questions que s’est posées l’humanité, souvent embarrassée par l’opposition conjoncturelle de la loi des hommes et de la loi divine, comme dans l’histoire d’Antigone. Un débat au-delà du bien et du mal, au-delà de la morale, sur le plan de la détermination absolue inspirée par la foi. Personne n’est blâmé, personne n’est jugé, dans la dynamique de ce roman, pas même la petite fille. Comme dans une vraie tragédie, il n’est question que de compréhension et de conscience des choses. La progression de l’œuvre se fonde sur tout un travail de réflexion des Cévenols confrontés à la surprise de l’insoumission exceptionnelle de Roux.

 

Roux éprouve d’emblée la nécessité de se soustraire à la guerre qui contrevient au commandement de Dieu : « Tu ne tueras point ». À travers ce personnage, André Chamson incarne ainsi le tempérament prophétique qu’il attribue aux habitants de ces régions : « Dès le Xème siècle, de simples pâtres prophétisaient sur les montagnes des trois Gardons et de l’Hérault et les Annales des grandes abbayes des Cévennes qui signalent leur présence leur accordent toutes une éloquence miraculeuse et quelque chose comme une possession mystique de la parole » (p. 68). La méditation qu’il introduit à ce propos réhabilite, en quelque sorte, une forme de pratique religieuse qui souvent effarouche.

 

Le cadre grandiose et glacé d’une épopée ascétique

 

D’ailleurs, tout est puissant, dans ce texte : le caractère absolu des idées et des décisions, ainsi que les évocations des épreuves vécues par le protagoniste.

 

Le décor montagnard et la succession des saisons et des hivers, tout au long de la guerre, créent les conditions d’une lutte intense contre des éléments naturels qui dépassent les capacités humaines. Mais le récit évite toute grandiloquence et fuit l'esthétique héroïque. L’équilibre est subtil entre la progression dramatique et le style du récit : danger extrême de souffrance et de mort pour Roux face à la rudesse de l’hiver glacé de l’Aigoual, émiettement du sublime à travers l’évocation, teintée d’occitan, de la réalité simple des abris de pierres et de branches où il survit. Les interventions distanciées de « Monsieur André » dans son texte visent aussi à démythifier le souffle épique des récits des veillées, sans dévaluer le courage de Roux.

 

Tout l’art d’André Chamson se déploie pour composer le portrait simple d’un personnage dont l’humanité est pourtant transcendée jusqu’à se fondre et s’élargir dans l’essence et la nature de son pays : « Les chiens ne lui disaient rien, comme s’il avait été de tous les mas, de toutes les bergeries (...). – Ce qui prouve que le Roux ne faisait rien de mal dans la montagne et que sa présence y était naturelle, comme celle d’une bonne source qui coule toujours … » (pp. 124-125). Mais quand, dans les dernières pages du livre, la figure du déserteur pourrait se vider de substance humaine en acquérir une portée trop symbolique, André Chamson se force à décrire le visage et de la silhouette de ce personnage jusqu’alors très stylisé, dans ses haillons et la broussaille de sa barbe. Son intuition d’auteur rejoint alors précisément l’aspiration du lecteur, désireux de nourrir son imagination et de s’attacher à un être proche, qui se dessine dans l’émotion de son regard.

 

L’humour et la gravité

 

Car ce roman est grave et digne : ses derniers mots parlent de « droiture tenace et d’honnêteté sans détour » (p. 140), interprétant l’aspect physique même de tous les Cévenols, et de Roux, en termes sobres d’idéal humain.

Par ailleurs, au cœur du livre, en son milieu, André Chamson révèle le sens de son choix linguistique initial : écrire ce livre en français, au nom de Finiels, et non pas en langue cévenole, pour honorer, dans l’officialité de la langue nationale, la grandeur de son héros (p. 73). Car son pacifisme rare ne peut être salué autrement qu’avec une chaleur à la fois simple mais solennelle : « Roux, c’est un homme qui a fait de la prison (...). Mais pourtant, s’il était là, je lui serrerais quand même la main avec plaisir et honneur » (p. 15). Ce geste manifeste d’emblée la communion ultime qui se rétablira entre tous les membres de ce petit peuple rural.

 

Mais par pudeur, pour éviter l’emphase et la grandiloquence dans la célébration de ces vertus partagées et de ces bons sentiments, « Monsieur André » entre en scène, dans le roman, par intervalles, feignant non sans humour de mesurer le degré de crédibilité des récits symboliques qu’il entend ou la lucidité de ses interlocuteurs face aux légendes ou à eux-mêmes. Il fait mine d’exercer un regard critique d’intellectuel sur l’exacte relation dans laquelle il se situe par rapport à eux. Toutefois, il ne met ainsi en place qu’un procédé d’artiste qui, en réalité, ne se distingue pas des personnes qu’il représente. Car sa poésie, très spéciale, ne vaut que par son expression un peu gauche et toujours très concrète, dans l’observation des phénomènes naturels qui restituent la couleur d’un pays : « Le vent poussait la brume depuis la Luzette et s’entortillait dans mon fagot, comme pour me jeter dans la vallée » (p. 100), ou « C’est une eau bleue qui sent la neige et le soleil, une eau qui travaille » (p. 123).

 

Humour, poésie et tragique ; foi, compréhension et solidarité ; guerre, conscience et pacifisme ; un grand roman, à relire.

 

"Roux le Bandit"

André Chamson

Éditions Alcide, 2014

 

Jacqueline Assaël


II. Le point de vue de l’historien. Questions posées à Patrick Cabanel.

 

– Patrick Cabanel, dans le roman d’André Chamson, Roux le Bandit commence par être le seul à refuser de partir à la guerre. Tout le déroulement du livre consistera à montrer l’évolution lente des esprits sur la question. Les phrases que j’ai citées en exergue : « La guerre n’est jamais quelque chose de bien, elle n’amène jamais du meilleur temps pour personne. (...) Si elle devait revenir, je voudrais que tous les hommes honnêtes montent ensemble sur les montagnes … » sont prononcées par une femme, ce qui est assez caractéristique. Un homme jeune qui a combattu pendant cinq ans se déclare aussi résolu, si la guerre revenait, à ne pas partir, mais à tenir tête aux gendarmes qui viendraient le chercher. Cependant la plupart des personnages du livre, même s’ils finissent par reconnaître le bien-fondé du point de vue de Roux et par se rapprocher de lui car il a démontré son courage et sa solidarité, demeurent malgré tout hésitants à l’idée d’une éventuelle désertion. La réflexion sur la légitimité de la guerre n’est pas présentée comme très approfondie ; cette légitimité semble aller de soi. La femme de Finiels explique que cette guerre est apparue comme différente des autres et qu’il a donc semblé parfaitement justifié de la faire : « Nous avions cru qu’elle allait faire finir toutes les mauvaises choses, et c’est pourquoi nous pensions qu’il fallait que tout le monde s’en aille … » (p. 93). Voulez-vous nous expliquer quelle image les Cévenols (comme tous les Français ?) se faisaient de cette guerre, pour l’approuver ainsi ?

 

Patrick Cabanel. Les Français ont eu le sentiment que la guerre qu’ils allaient faire serait courte, et surtout qu’elle était juste et nécessaire. Il s’agissait de recouvrer les « provinces perdues », l’Alsace-Lorraine des manuels scolaires : non pas dans un esprit de revanche (qui existait surtout à l’extrême-droite) mais de réparation de la blessure et de l’injustice infligées en 1871. Au-delà, l’Empire allemand de Guillaume II (et, naguère, de Bismarck) était perçu comme un péril pour la paix, l’équilibre international (du fait de ses appétits coloniaux et maritimes), la démocratie, voire la « civilisation » … Personne n’aimait la guerre, mais tout le monde ou presque s’accordait sur la nécessité de la faire une fois pour toutes … En face, les soldats allemands avaient le même sentiment d’une guerre courte, juste et nécessaire, la France laïque (perçue comme athée) et héritière de la Révolution apparaissant comme un péril pour la même « civilisation », conçue d’une autre manière … 


– Dans le prolongement de la question précédente, pouvez-vous expliquer le jugement différent d’André Chamson par rapport à la Seconde Guerre mondiale et son évolution du pacifisme vers un engagement tout à fait personnel, en la circonstance ?

 

Après 1918, les Français ont voulu croire que celle qu’ils ont commencé à appeler « la der des der » allait céder la place à une paix durable, garantie par la Société des Nations, etc. Le pacifisme, jusque là confiné dans des secteurs militants (chrétiens ou socialistes) extrêmement minoritaires, est devenu l’idéologie, pour ne pas dire la croyance, la mieux partagée dans la France des années 1920 et surtout 1930, au moment même où d’autres guerres se profilaient … Pour ces hommes et ces femmes traumatisés à vie par les morts et les deuils, la paix était la valeur suprême, même face à Hitler et au malheur des juifs et des démocrates allemands. Ceux qui pensent qu’il y a une valeur supérieure à la paix – la « civilisation », pour le coup, ou « l’humanité », au sens où la période va bientôt parler de crimes contre cette humanité, et qu’il faudra accepter de passer par une nouvelle guerre pour sauver cette humanité, sont à leur tour extrêmement minoritaires. Chamson est l’un d’eux, dès 1937, lorsqu’il revient d’un congrès d’écrivains à Madrid avec un petit livre remarquable, Retour d’Espagne. Rien qu’un témoignage : il y montre avec une force prémonitoire que la guerre nouvelle n’est plus un conflit entre égoïsmes nationaux, mais une lutte à mort entre une nouvelle barbarie et ce en quoi tous les hommes croient et qu’ils doivent sauver en montant la garde et en s’armant … De 1939 à 1945, Chamson a été un homme en guerre et en résistance, quand certains leaders pacifistes de gauche rejoignaient le maréchal Pétain…

 

– Dans une conférence que je vous ai entendu faire pour présenter Roux le Bandit le 5 septembre dernier à la librairie Jean Calvin d’Alès, si je résume correctement vos propos, vous avez soutenu le point de vue selon lequel les Cévenols sont traditionnellement attachés à la défense et à la protection de l’ordre public. Selon vous, ils ne constituent pas un peuple d’insoumis, ni à l’impôt ni à la guerre, mais une terre républicaine au service de l’État, volontiers favorable aux gendarmes et à la police. Vous avez aussi mis en lumière le pouvoir littéraire d’André Chamson et de Jean-Pierre Chabrol qui auraient en quelque sorte transformé l’image que les protestants se faisaient d’eux-mêmes en représentant des personnages dont Roux le Bandit pourrait être un archétype. L’idée que vous avez défendue n’est peut-être pas évidente, car il y a eu les Camisards et des maquisards en Cévennes, des formes de révolte et de rébellion bien connues. Dans Roux le Bandit, d’ailleurs, les hommes favorables à la guerre ne manifestent pas foncièrement une loyauté absolue vis-à-vis de la gendarmerie, mais plutôt une forme de méfiance et de la distance (p. 30 : « On n’aime pas trop les gendarmes dans nos pays … » ; p. 32 : « Les gendarmes sont les gendarmes, et nous autres, nous travaillons la terre : chacun son métier » ; p. 110, il est question de « méfiance » et « d’hostilité » à l’égard « du maire et du gouvernement », etc.). Cependant, allant peut-être dans votre sens, André Chamson juge néanmoins que ses personnages « se sentent pris dans des organismes, immatriculés dans la nation » (p. 95). Pouvez-vous nous aider à voir plus clair dans cette caractérisation complexe et développer votre pensée qui, je crois, est notamment fondée sur des données sociologiques précises ?

 

Chamson a mis en exergue de son livre une citation de l’intendant Basville (le chef d’orchestre de la persécution contre les protestants cévenols et languedociens, de part et d’autre de 1685) : « Les Cévenols sont naturellement bien sous les armes » ! Les guerres du duc de Rohan, dans les années 1620, comme la guerre des Camisards, l’ont montré … Mais aussi les levées en masse de soldats sous la Révolution et l’Empire : les préfets de Lozère l’écrivent, les Cévennes fournissent toujours leur contingent, et au-delà, quand la Lozère catholique, « blanche » sur le plan politique, est un foyer d’insoumission, de désertion et de désordre aux yeux de l’État moderne. Par la suite, et quasiment jusqu’à nos jours, les Cévennes ont nourri une puissante émigration dans la fonction publique, comme la Corse, avec un fort recrutement de gendarmes, de gardes républicains, de gardiens de prison, voire de douaniers et de militaires. Au moment où Chamson dans Roux et Chabrol dans Les Rebelles mettent en scène des déserteurs de 1914 censés incarner le génie cévenol, chaque hameau ou presque voit revenir pour les vacances d’été un gendarme ou un gardien de prison ! « Meilleurs élèves », à tous les sens du mot, de la République et de l’école laïque, les Cévenols servent l’État moderne et l’ordre républicain ; aucun d’eux n’a fui la mobilisation en 1914 ou en 1939, sauf précisément le vrai Roux, celui de l’histoire, au cas resté exceptionnel, et qui n’était pas un prophète biblique, comme le Roux de papier, celui de Chamson, mais simplement un asocial comme les campagnes pouvaient en compter. Chamson et Chabrol ont créé une sorte de mythe littéraire qui est entré en consonance profonde avec la mémoire collective des Cévennes, qui se perçoivent comme une terre de rebelles, alors qu’elles ne l’ont été que lorsque l’État a persécuté les protestants (surtout après 1685) ou lorsqu’il a choisi le parti des régimes totalitaires et de la collaboration (dans les années 1940).


– Sur le plan littéraire, qu’appréciez-vous le plus dans Roux le Bandit ?

 

Ce que j’apprécie, plus généralement, dans les premiers romans de Chamson, ce qu’il a appelé la Suite cévenole (Le Crime des Justes, Les hommes de la route, etc.), des textes courts, publiés avant le début des années 1930. Et l’engagement ultérieur de Chamson dans l’urgence politique, qui le conduit à publier un autre type de romans, parfois oubliés aujourd’hui, comme L’année des vaincus ou encore La Galère (en 1938, un roman en partie autobiographique sur la nuit d’émeute du 6 février 1934). Les romans cévenols des années 1920 entrent en écho, et ce n’est pas un hasard, avec les œuvres de deux contemporains, Giono et Ramuz : ce ne sont pas des romans « régionalistes », mais des romans universels bâtis à partir d’une nature, d’un espace, d’une civilisation paysanne, plus ou moins biblique, plus ou moins païenne. Il y a un moment de grâce dans l’œuvre du jeune Chamson : des romans brefs, maigres, noueux, râpeux, « schisteux » oserai-je dire (ou granitiques), sans une once de mauvais gras ni de gras tout court. Une harmonie saisissante entre un paysage, une culture et une écriture. Chamson, j’oserai aussi l’écrire, n’a jamais retrouvé cette unité d’un espace et d’un style. Ce qui n’ôte rien à son importance dans la transmission et le renforcement d’une mémoire huguenote, avec La Superbe, par exemple. Après la Suite cévenole, son autre chef d’œuvre, trop méconnu, est le splendide Puits des miracles (1945), une œuvre qui ne rougirait pas d’être mise aux côtés de La Peste ou des Hauts-Quartiers de Paul Gadenne : l’œuvre que « méritait » le totalitarisme mou et chevrotant de Vichy. S’il y a un livre de Chamson à rééditer au côté de Roux, c’est ce Puits des miracles. Et s’il y avait un volume d’Œuvres choisies à insérer sans plus tarder dans le catalogue de la « Bibliothèque de la Pléiade », aux côtés de Giono et Ramuz, donc, ce serait celui de Chamson … 

 

Patrick Modiano : un recueil et un Nobel

Octobre 2014

« Très tôt, peut-être même avant la période de l'adolescence, j'avais eu le sentiment que je n'étais issu de rien. Je me souvenais d'un prospectus qu'un type en gabardine grise et collier de barbe distribuait un après-midi de pluie au Quartier latin. Il s'agissait d'un questionnaire pour une enquête sur la jeunesse. Les questions m'avaient semblé étranges : Quelle structure familiale avez-vous connue ? J'avais répondu : aucune. Gardez-vous une image forte de votre père et de votre mère ? J'avais répondu : nébuleuse. Vous jugez-vous comme un bon fils (ou fille) ? Je n'ai jamais été un fils. Dans les études que vous avez entreprises, cherchez-vous à conserver l'estime de vos parents et à vous conformer à votre milieu social ? Pas d'études. Pas de parents. Pas de milieu social. Préférez-vous faire la révolution ou contempler un beau paysage ? Contempler un beau paysage. Que préférez-vous ? La profondeur du tourment ou la légèreté du bonheur ? La légèreté du bonheur. Voulez-vous changer la vie ou bien retrouver une harmonie perdue ? Retrouver une harmonie perdue. Ces deux mots me faisaient rêver, mais en quoi pouvait bien consister une harmonie perdue ? » (Accident nocturne, 2003)

Patrick Modiano vient de recevoir le prix Nobel de littérature et de brusquement changer de statut. Comme nous, il trouve cela un peu « irréel ». L'académie suédoise souligne, dans ses motivations, le travail de l'écrivain sur la « mémoire ». L'académie suédoise a fait des choix particulièrement heureux ces dernières années et celui-ci l'est tout autant que celui d'Alice Munro l'an dernier. Mais on se permettra de la corriger légèrement et de dire que Modiano, plus que de « mémoire », est obsédé par les « traces », ces renseignements qui ne disent rien ou presque sur ceux qui les ont laissés : adresses, numéros de téléphone, fichiers de police. Modiano parle d'un temps (des années 40 aux années 60) où ces traces étaient minimes et où l'on pouvait vivre à Paris sans en laisser beaucoup. Il aurait beaucoup de mal à parler de notre temps où les traces sont si nombreuses, où nos vies sont si publiques et contrôlées, où il n'y a plus de possibilité d'entretenir cette image « nébuleuse » des êtres qu'il a côtoyés. 

 

Le lendemain de l'attribution du prix Nobel, le quotidien La Croix a titré en une « Un Nobel si français » et ce titre m'a choqué. Car, comme un certain nombre de bons auteurs écrivant dans cette langue, Modiano ne s'est sans doute jamais vraiment défini comme « français », s'est toujours un peu senti étranger partout où son étrange début de vie l'a trimbalé : Jouy-en-Josas, Biarritz, la Haute-Savoie, Paris ... Paris, lieu même de l'étrangeté, ville d'où on ne peut pas être. La « ville sans regard » si présente dans son œuvre non parce qu'il l'aime ou qu'il y a presque toujours vécu. Paris qu'il ne décrit pas comme une ville-monde ou un lieu cher, mais comme un décor froid et inhumain, un lieu d'absences, de numéros de téléphones non attribués, de noms de rues, de gens qui ne sont pas là, qui ont déménagé, qui se croisent sans se reconnaitre (ou en faisant semblant de ne pas se reconnaitre), qui ont peur, sont recherchés, sont seuls. Lieu administratif, capitale d'une administration qu'il craint et abhorre. L'administration qui participe sans état d'âme à l'arrestation des Juifs pendant l'Occupation, qui recherche les jeunes gens pour les envoyer faire la guerre en Algérie, qui lui conteste le prénom de sa fille lorsqu'il vient la déclarer à l'état civil. Écrivain si peu français, non seulement parce qu'il est fils d'un père juif italo-grec et d'une mère flamande, mais aussi parce que, comme, encore, les quelques auteurs intéressants qui nous restent (on pense à Houellebecq ou à Ndiaye), il sait à merveille décrire la sècheresse, la froideur, le goût des fausses apparences, le sinistre, la grisaille, la prétention qui sont l'une des grandes traditions de ce pays qui n'est après tout qu'un État. 

 

Et puis, en y repensant, je me suis dit que le titre de La Croix n'était pas si faux, qu'après tout « être français » était un peu cela : se sentir de nulle part, étranger partout où l'on vit, regardé avec suspicion.

 

En 2013, Patrick Modiano, sur demande de son éditeur Gallimard, a accepté de réunir un choix de ses livres au sein d'un gros volume de la collection Quarto. Recueil qui a été titré Romans avec une certaine ironie (dans sa préface, Modiano met d'ailleurs « romans » avec des guillemets) car ce sont peut-être les moins romancés de ses livres, ceux qui touchent au plus près la matière dans laquelle il puise incessamment : l'Occupation qui a réuni ses parents, ses parents durs et absents, son enfance ballottée, sa jeunesse solitaire. Toute la matière est là qui donne son unité à son œuvre, cette unité qui lui fait dire qu'il écrit toujours le même livre. C'est effectivement le sentiment plaisant qu'on éprouve lorsqu'on lit pour la première fois ses livres, lorsqu'on le découvre : comme ses souvenirs, la mémoire qu'on garde de ses livres est indistincte et on a bien du mal à individualiser telle ou telle de ses œuvres à part celles qui, comme Dora Bruder, semblent clairement à part (s'il y a un livre à lire de Modiano, c'est celui-là, où il parle le moins de lui et pourtant tellement). Cependant, même dans celles-ci, on retrouve les noms de rue, les traces, la solitude, les beaux ciels de février (ces « printemps d'hiver », seuls moments où Paris donne un peu d'espoir). Et c'est en les relisant à l'occasion de ce recueil que le fil apparait, que les livres s'individualisent, que la cohérence (plus que l'unité d'ailleurs) de l'œuvre devient évidente. Et que l'on comprend le choix des Nobel.

 

Un protestant « français » qui a vécu son enfance et sa jeunesse à Paris dans les années 60 et 70 se sent tout de suite chez lui dans cette œuvre apatride : même sentiment d'étrangeté, d'être d'ailleurs, de ne pas faire partie de ce tout, même incompréhension du monde des adultes, rude et fermé, même froideur de la ville. À Jouy-en-Josas, en 1952, le petit « Patoche » et son frère sont confiés à des jeunes femmes qui ne vont pas tarder à se faire arrêter pour cambriolages. La maison est gouvernée par la mère de l'une d'entre elles, Mathilde, une Gardoise revêche qui ne cesse d'appeler l'enfant « imbécile heureux »

 

«Quelques phrases vous restent gravées dans l'esprit pour toujours. Un après-midi, se tenait une sorte de kermesse dans la cour du temple protestant, en face de la maison. De la fenêtre de notre chambre, nous avions une vue plongeante sur les petits stands autour desquels se pressaient des enfants et leurs parents. Au déjeuner, Mathilde m'avait dit :

 

- Ça te plairait d'aller à la fête du temple, imbécile heureux ?

 

Elle nous y avait emmenés. Nous avions pris un ticket de loterie et nous avions gagné deux paquets de nougatine. Au retour, Mathilde m'avait dit :

 

- On vous a laissés entrer à la fête parce que, moi, je suis protestante, imbécile heureux !

 

Elle était aussi sévère que d'habitude et elle portait son camée et sa robe noire.

 

- Et dis-toi bien une chose : les protestants voient tout ! On ne peut rien leur cacher ! Ils n'ont pas simplement deux yeux ! Ils en ont un aussi derrière la tête ! Tu as compris ?

 

Elle me désignait du doigt son chignon.

 

- Tu as compris, imbécile heureux ? Un œil derrière la tête !

 

Désormais, mon frère et moi, nous nous sentions gênés en sa présence, et surtout quand nous passions derrière elle. J'ai mis longtemps à comprendre que les protestants étaient des gens comme les autres, et, chaque fois que j'en rencontrais un, à ne pas changer de trottoir. » (Remise de peine, 1978)

 

Un « œil derrière la tête » auquel cherchent à échapper Dora Bruder, dans ses fugues de 1941 et 1942, la Louki du Café de la jeunesse perdue ou Margaret Le Coz dans L'horizon. Ou encore le photographe Jansen dans Chien de printemps, si soucieux de disparaitre : comme Modiano, ils ne se sentent pas d'ici, ils vivent « en fraude », « en transparence ». En 1968, Modiano réussit à faire publier son premier livre et il a envie de revoir Jansen avec qui il avait parlé littérature, il feuillette l'un de ses recueils de photographies :

 

« À mesure que je tournais les pages, je ressentais de plus en plus ce que Jansen avait voulu communiquer et qu'il m'avait mis gentiment au défi de suggérer moi aussi avec les mots : le silence. Les deux premières photos du livre portaient chacune la même légende : Au 140. Elles représentaient l'un de ces groupes d'immeubles de la périphérie parisienne, un jour d'été. Personne dans la cour, ni à l'entrée des escaliers. Pas une seule silhouette aux fenêtres. Jansen m'avait expliqué que c'était là où avait habité un camarade de son âge qu'il avait connu au camp de Drancy. Celui-ci, quand le consulat d'Italie avait fait libérer Jansen du camp, lui avait demandé d'aller à cette adresse pour donner de ses nouvelles à des parents et à une amie. Jansen s'était rendu au « 140 » mais il n'y avait trouvé personne de ceux que lui avait indiqués son camarade. Il y était retourné, après la Libération, au printemps de 1945. En vain.

 

Alors, désemparé, il avait pris ces photos pour que soit au moins fixé sur une pellicule le lieu où avaient habité son camarade et ses proches. Mais la cour, le square et les immeubles déserts sous le soleil rendaient encore plus irrémédiable leur absence. »

 

Toute l'œuvre de Modiano est là.

 

Jean de Saint Blanquat

 

Romans (Villa triste, Livret de famille, Rue des boutiques obscures, Remise de peine, Chien de printemps, Dora Bruder, Accident nocturne, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue, L'horizon)
Patrick Modiano
Gallimard (Quarto), 2013

 

 

 

Aphorismes du cerveau blessé

Septembre 2014

La littérature orale existe encore. Et la pensée n’est pas toute publiée dans des livres écrits par des auteurs patentés. Je suis dépositaire de quelques aphorismes inventés au fond du val d’Anduze.

 

Lili-Marraine m’a donné ces paroles, après son troisième accident vasculaire cérébral, au cours d’une visite que je lui ai faite, dans sa maison de retraite. Elle avait toute sa tête, dans son fauteuil roulant ; plus de profondeur philosophique et de fantaisie poétique que jamais ; plus vraiment tous ses mots, cependant. Elle a été si heureuse quand j’ai eu l’idée de prendre des notes, au fil d’une interview cocasse, décousue et joyeuse, menée avec Fanou, dans de grands éclats de rire. Un festival de réflexions a alors fusé. C’est un héritage cévenol de Foi et de Vie, à partager.

 

J. A.

 

J’ai eu la grâce d’avoir largué le « je ».

 

Le mystère de la vie, il me fait tourner la tête.

 

Je ris à hautes dents.

 

*

 

La grâce, c’est l’homme au coin du cœur.

 

Mais d’où vient la grâce ? Qui nous le dira ? Il n’y a que la guerre et ces jolis enfants écrasés …

 

Le dessein de Dieu, tu y as déjà pensé ?

 

La nouba des fils de Dieu.

 

*

 

Elle est complètement fraîche, neuve, et l’autre complètement désordonnée dans sa tête, désincarnée, détachée …

Le dessein de Dieu, on ne le saura jamais.

 

Le temps est impensable. C’est ce qui nous donne le vertige.

 

Elle prend des notes. Mon vertige est parti. J’atteins une espèce de légèreté, comme l’approche d’une prière.

 

*

 

Comment se sépare-t-on ?
Le dernier regard sur la terre …
Je me rappelle des premiers regards sur la terre … Qu’est-ce qu’ils nous apportent ?

 

*

 

Euripide mesurait le temps.
On a tout le stade français, tout l’espace.

 

*

 

La révolte ne démolira pas le Royaume de Dieu. Ce n’est pas méchant.
Je le prends à la désinvolture. En plus, ça amuse les autres.

 

Il y a des choses pas assez lisibles, mais presque logiques.
Alors, qu’est-ce qu’on va devenir dans cette incertitude ?

 

*

 

Je ne comprends pas comment les gens parviennent au désespoir et comment ils peuvent s’en servir.

 

(FANOU : On dit que c’est du néant que Dieu tire les âmes.)

 

Dépasser le désespoir, c’est la lutte essentielle de la vie.
Il y en a qui épuisent toutes les formes de la pensée, qui parviennent au désespoir et qui le dépassent ; d’autres qui sont fragilisés …

 

*

 

On est à mi-chemin. On n’a pas le fond de la chose.

 

Moi j’en suis à la question de la cruauté.

 

*

 

« Direction » ne veut rien dire. Mais les mots trahissent.
Je cherche au petit bonheur. Je ne suis pas sérieuse.
On va se tortionner jusqu’à la fin pour avoir la vérité. On ne l’aura jamais.

 

*

 

Peut-être…
Rien n’est à l’affirmative.

 

Anduze, 27 juillet 2006

 

Vivre Babel

Août 2014

« Ce qui se passait était différent de tout ce qu’on avait connu. Le présent n’existait pas. Maintenant il n’y avait rien. Mais puisqu’ils n’étaient pas exterminés, quelque chose allait se poursuivre, que personne ne pouvait imaginer. » (Andrée Ferrier-Mayen, Nem)

 

Le schéma du récit de Babel s’inscrit dans le texte de la Genèse (11, 1-9) comme une réplique de la chute d’Adam, puis du Déluge, juste avant que Dieu fasse alliance avec Abraham qui deviendra le père des croyants.

 

Ainsi, dans la tradition et dans l’imaginaire collectif, la destruction de la tour de Babel a longtemps représenté la punition infligée par Dieu à une humanité pécheresse, coupable de démesure, qui veut usurper son pouvoir et s’assurer la puissance et la sécurité par ses propres moyens. Pour y aboutir, elle s’unit et réussit à parler la même langue.


La réflexion théologique plus récente s’est surtout focalisée sur ce phénomène d’uniformité du langage. Dans la période immédiatement postérieure aux immenses échecs sanglants de tous les totalitarismes modernes, ce monolinguisme est apparu comme un danger pour l’épanouissement de l’humanité en tant que telle. La multiplication des langues est alors accueillie comme une bénédiction permettant de capter les richesses de l’altérité.


Théologie de la rétribution contre théologie de la grâce, à propos de la lecture d’un même épisode biblique dont l’interprétation est infiniment ouverte …


Andrée Ferrier-Mayen ne propose pas une méditation ou l’abstraction d’une théorie qui viendrait élucider le sens de ce texte. Elle choisit plutôt de vivre Babel, en quelque sorte, à travers la créativité de l’écrivain. Elle se glisse ainsi dans la peau d’un personnage censé avoir vécu cette aventure de la dégringolade de la tour et de l’égarement dans la nouvelle jungle des paroles inconnues, qui goûte peu à peu toujours plus vivement la diversité et le flux d’avenir du monde. Elle adopte ainsi la seule méthode, sans doute, pour découvrir, sentir, éprouver une foi personnelle, au sens religieux ou non du terme, dans la vie (ou la Vie) et dans les ressources de l’humanité.


Il est étrange que, dans cette narration qui se réfère à la Genèse, aucune parole ne soit échangée avec Dieu, ni les mots de cette langue unique, bien sûr, qui n’a qu’un but utilitaire visant à édifier la tour dressée comme un défi au pouvoir de l’Éternel, ni les phrases prononcées dans les langues sensibles des peuples qui se différencient, comme des nuances de l’humain reflétant, dans l’esprit des croyants, le kaléidoscope de la Création. Dans ce texte littéraire, non confessionnel, une Pentecôte se produit cependant, que la conscience du lecteur est libre d’interpréter comme humaniste ou divine, quand l’aventure de la fragmentation des langues et des parcours, à l’horizontale de la terre, conduit à s’émerveiller et à se constituer soi-même, poétiquement, de la connaissance de l’autre.


Littérairement, par essence la poésie est création. Bibliquement, l’autre, et l’Autre, c’est tout Un.


La puissance concrète du texte d’Andrée Ferrier-Mayen consiste à suggérer un symbolisme, éclairant la pensée biblique, selon lequel la langue est en définitive la manifestation d’une spécificité individuelle, étrangère, secrète et précieuse qu’il s’agit de doucement s’approprier dans l’échange et le partage impalpables des syllabes. Dans l’épisode néotestamentaire de la Pentecôte, la joie surgit alors de la conjugaison des langues, qui se réalise comme communion spirituelle. Dans cette nouvelle, Nem, l’allégresse se propage dans la découverte de cette vertu poétique des langues, vertu de cohésion qui invente le monde dans la conscience des hommes et qui élargit leur existence.


J. A.


Andrée Ferrier-Mayen : Nem

 

Le sommet de l’édifice atteignait les nuages. Bientôt on toucherait au ciel.

 

C’était dans les temps où le dieu unique émergeait à peine de l’Éternité. Il essayait de naître parmi les peuples nomades.

 

Tous les hommes s’étaient arrêtés dans une vallée pour y bâtir leur ville, pour y élever leur monument. L’ouvrage aux galeries splendides poussait comme une plante monstrueuse.

 

Nem, la truelle à la main, écoutait le vacarme qui montait jusqu’à lui, de l’immense chantier. Il travaillait dans les hauteurs. Il dormait et vivait sur le dernier étage. Parfois il dégringolait le monumental colimaçon qui enveloppait l’édifice pour aller voir son père qui dirigeait des travaux plus bas. Mais à peine arrivé, il n’avait qu’une idée, remonter là où aucun homme n’était encore parvenu, atteindre le ciel. C’était cela leur but.

 

Les bruits montaient à ses oreilles, raclements des poulies, craquements des brouettes, chute des sacs de mortier, appels des ouvriers, voix humaines, chants d’allégresse ou de triomphe, et même les cris des ânes qui amenaient les matériaux dans la plaine. Il dominait ce grand œuvre, enivré par sa position, par l’entreprise monumentale, par cet orgueil qui n’en finissait pas de s’élever. La fièvre les tenait tous. On disait qu’en bas, les femmes qui venaient d’accoucher n’arrêtaient qu’un instant, puis reprenaient le travail, leur petit dans la ceinture. Parfois il promenait son regard sur le pays qu’il avait atteint, ce pays riche et plat où l’eau coulait en abondance, sur cette vallée de Shinéar. Puis il revenait à ses compagnons. Les mots volaient entre eux tous, si unis, pour demander une brique, de l’eau, du bitume, une main secourable. Ils étaient des milliers. Tout le peuple de la Terre. Et Nem faisait partie de cette cette humanité, race élue qui ajoutait au monde ce qu’il ne produisait pas, qui édifiait des prodiges.

 

Ce soir-là, il s’était endormi dans les nuages.

 

Nem se réveillait. Le soleil allait paraître sur la plaine encore couverte de voiles. Bientôt le premier rayon toucherait ses yeux. Des ronflements s’agitaient autour de lui ou montaient des étages, des raclements de gorge, déjà quelques jurons. Le grand corps se mettait à bouger. Nem attendait le soleil sans impatience. Il savourait le moment. Mais il avait hâte aussi que ses compagnons innombrables se réveillent, du haut en bas, que les petits ânes reprennent leur ronde, que les voix retentissent, qui menaient le travail fabuleux.

 

Le premier rayon frappa ses yeux, rouge, ardent, déjà insupportable. Il fallait baisser la paupière. Et le soleil monta.

 

Les appels déjà commençaient. Et Nem se réjouissait dans son cœur tandis qu’il gonflait sa poitrine, respirait l’air du Monde.

 

À sa première parole, son voisin le regarda, bouche ouverte, puis il laissa échapper des sons étranges, sans raison. Nem se moqua de lui. L’autre, l’œil rond, restait muet. « Eh bien ! Mettons-nous au travail ! Fais-moi passer des briques ! » L’autre ne bougeait pas. Ses yeux cherchaient de l’aide, fuyant le visage de Nem.


Et à partir de là, plus rien ne fut pareil. Ils s’écartaient les uns des autres, le regard fou, s’injuriant, prêts à se battre. Les clameurs gagnaient tout l’édifice. Nem regarda au-dessous de lui. Il vit une fourmilière affolée. Pour la première fois il eut le vertige.

 

Puis on entendit des craquements. Nem se précipita vers le vaste escalier, dévala jusqu’à son père. Il l’entendit crier : « Malédiction ! Personne ne me comprend plus ! » La base du monument semblait aspirée par la terre tandis que le sommet s’écroulait.

 

Nem se retrouvait en bas parmi la multitude tombée des hauteurs, dans l’ombre monstrueuse que l’édifice estropié projetait sur la terre, pareille à celle d’une montagne. Lui, le guetteur de l’infini, il était plaqué à ras d’un sol qu’il avait oublié, dans un crépuscule qu’il ne connaissait pas.

 

Presque tous avaient été épargnés. La tour les avait secoués comme un animal qui s’ébroue, mais sans les écraser. Leur langue avait volé en éclats. On aurait cru des bêtes.

Certains groupes déjà s’éloignaient. La plupart demeuraient, hébétés.

 

Nem était avec sa famille. Le jour continuait. Après le tonnerre de l’effondrement et des cris, on entendait de nouveau les bruits anciens. Le roulement du fleuve, les clochettes des animaux. Mais on n’avait plus rien à faire. On n’osait pas parler.

 

Le soleil avait tourné. L’ombre glissait loin d’eux. Nem se leva.

 

Maintenant il se tenait au milieu d’un marché presque désert, où l’on vendait encore quelques olives et des bouquets d’herbes. Il s’approchait, demandait. Les autres ouvraient la bouche. Puis ils se regardaient, effarés. Nem ne reconnaissait plus le visage des hommes. Il eut envie de pleurer.


Et ce fut la première nuit.

 

En s’éveillant, il se dit : « Puisque je ne peux pas comprendre, je vais seulement écouter. » Un groupe s’éloignait avec ses chèvres noires. Les voix claquaient, montaient, s’arrêtaient net, comme coupées, à bout de souffle tout à coup. D’autres s’approchaient. Elles glissaient, molles, traînantes. D’autres roulaient comme de la rocaille. D’autres modulaient des courbes et dansaient. Seul le rire n’avait pas changé, ni les pleurs des enfants. Des gens semblaient tout de même se comprendre. Ces chocs et ces glissements avaient un sens. Ils se disaient peut-être : « J’ai mal dormi » ou « Aide moi à charger ce sac ». C’est pour cela qu’on parle. Nem ne découvrait que des sons. Certaines voix produisaient même une sorte de musique.

 

Nem avait toujours vécu comme tous, dans le moment, tranquille : on mange, on obéit, on se met en route, on porte des briques, on construit une tour. Maintenant le travail avait cessé. La tour s’écroulait. À son ombre on ne se comprenait plus. Les groupes se fuyaient. Ce qui se passait était différent de tout ce qu’on avait connu. Le présent n’existait pas. Maintenant il n’y avait rien. Mais puisqu’ils n’étaient pas exterminés, quelque chose allait se poursuivre, que personne ne pouvait imaginer. Nem secouait la tête, inquiet de ce qu’il sentait naître en lui. Son esprit venait de sortir du présent, de faire un saut dans l’inconnu. Il voyait les jours se succéder, un vertige de temps à venir. Tous ces hommes qui se dispersaient, devenus étrangers les uns aux autres, dans sa tête il les projetait loin sur l’espace de la terre, mais surtout dans les temps à venir. Nem découvrait qu’il existe une suite des jours, un développement qui n’en finirait pas. Cette idée l’accablait.

 

Tout le jour on avait marché dans les bêlements et la poussière. Parfois on s’arrêtait à un point d’eau où on rencontrait un fouillis de paroles sauvages. Puis on se séparait.

Maintenant la fraîcheur vous enveloppait. Le soleil avait abandonné les dernières montagnes. L’air était gris. Les femmes allaient, venaient, préparaient le repas du soir. Nem pensait, étendu sur le sol. Des voix approchaient. Rien qu’il pût comprendre. Seulement des intonations. Encore un langage muet. Quelles étaient ces femmes qui modulaient ce chant, qui habitaient ce langage inconnu ? Dans le soir il ne distinguait que des silhouettes. Puis ces voix s’adressèrent à lui, et il les comprenait. C’étaient sa mère, sa sœur, les filles de son oncle. Il avait entendu leur chant ! La parole était aussi cela ?

 

Jour après jour Nem voyait les groupes se disperser. Comment cheminer ensemble quand on ne se comprenait plus ? Certains se croyaient insultés. On se traitait de chiens glapissants. Des hommes en arrivèrent à se tuer. Nem était pris d’angoisse, quand il voyait disparaître à l’horizon ses frères d’hier, devenus plus étrangers que des renards ou des onagres.

 

Un jour ils furent seuls. Il arriva ceci, que les paroles barbares, que ces musiques brusquement découvertes, lui manquèrent. Il lui restait seulement les échos de ces voix. Il en retrouvait aussi, certains soirs où l’on s’arrêtait près d’une eau. Il s’approchait des groupes inconnus. Il se fondait dans l’ombre pour écouter.

 

À mesure que les peuples s’éloignaient de la termitière effondrée, ils couvraient toute la terre de langages inquiétants. On se sentait égaré dans un monde où tout bougeait et miroitait. Un monde interdit. C’étaient des feuilles de tremble dans l’orage, des arcs-en-ciel perdus.


Une tribu s’était déjà installée près du ruisseau. Nem reconnaissait la couleur des tentes et la façon dont les femmes nouaient leurs cheveux. Il avait entendu sortir de leur bouche un son, toujours le même, quand elles puisaient l’eau, quand elles venaient boire ou bien laver leurs pieds.

 

Ce mot étrange, si différent du seul qui pour lui désigne l’eau, il va le prononcer. Il s’approche des femmes. Il pousse hors de son gosier le son. Une fille lui tend sa cruche. Il est si stupéfait qu’il reste immobile, et les autres rient. Puis il boit. Mais que peut-il lui dire ? Il va lui faire cadeau du mot de sa tribu. La fille le regarde, attentive. De ses lèvres, elle tire un son appliqué, malhabile. Et c’est lui qui se met à rire.

 

Il marchait lentement vers sa tribu, et pensait. Il avait jeté, sans y croire, un son barbare qu’il n’aurait pas osé prononcer devant les siens. Et le son, devenu magique, avait amené de l’eau à ses lèvres.

 

Les jours et les nuits passaient. Les saisons coulaient. Bientôt il faudrait s’arrêter, s’installer quelque part.


L’horizon était barré d’une montagne aux arêtes sombres. Des nuages immenses, blancs, avec des touffeurs de gris bleuté, la coiffaient tout du long. C’est vers eux qu’on marchait. Dans une percée, sur le dos noir de la montagne, des blancheurs plus nettes, plus pures, étincelaient. Ceux qui avançaient là-bas, loin devant eux, s’étaient arrêtés. Maintenant on entendait leurs voix. Ils poussaient des cris. À mesure qu’on approchait, on voyait qu’une joie formidable éclatait. Ils montraient les grandes plaques qui brillaient sur les pentes. Un son jaillissait, répété par toutes les bouches. Nem l’entendait. Il disait cette blancheur.

 

Une fenêtre venait de s’ouvrir. Cette chose blanche que sa langue ignorait, une langue étrangère la lui offrait. Des filles dansaient, et le mot revenait dans leur chant, comme une note d’allégresse. Nem connaissait cet air. Dans sa langue il parlait de troupeaux, du soleil qui disparaît, du soir.

 

La chanson avait voyagé. Dans une autre langue, l’apparition blanche était connue par un son. Il n’y avait qu’un instant, rien n’existait pour lui de cela. Maintenant cette blancheur lointaine était nommée. Et le nom la faisait être. Ces gens qui criaient et dansaient leur joie lui donnaient vie.

 

Sa langue ne savait pas la chose blanche qui brille.

 

Il essaierait d’autres sons dans sa bouche. Il saurait leur goût, et les rythmes qui les emportent. Son instrument natif ne lui suffirait plus. Il pourrait en habiter d’autres, qui lui donneraient plusieurs vies.

 

Ces chants qu’il entendait, que disaient-ils ? Quels mondes pouvaient être inventés par les mots ?

 

Au cours des nuits, au cours des marches, Nem voyageait dans les langues. Elles s’étaient répandues sur la terre comme des plantes ou des ruisseaux. Elles avaient des couleurs, des roux pleins d’éclats, des verts drus comme des cyprès, des aubes vaporeuses mêlées de bleus et de jaunes, des cailloux noirs, des bulles qui retombaient en eau transparente.

 

Quelque chose était arrivé aux hommes. Les journées, qu’ils avaient toujours simplement vécues, plates et mortelles, se transfiguraient.

 

La langue d’autrefois servait à se comprendre. Elle avait éclaté en langages divers qui n’avaient plus à servir seulement. Ils chantaient leur propre musique. En disant, ils avaient le pouvoir de créer. Un poème naissait quelque part sur la terre. Des échos le reprendraient, sur un ton différent, comme un message. Des reflets jumeaux le dispenseraient, à l’infini.

 

Nem s’était assis à l’écart. Il lui semblait entendre des souvenirs très lointains, plus lointains que l’enfance.

 

« Amor, ch’ al cor gentil ratto s’apprende,
Prese costui de la bella persona
Che mi fu tolta ; e’l modo ancor m’offende. »

 

Il se rappelait avoir compris ces mots peut-être, ou qu’il les comprendrait un jour. C’était le goût ancien de langues perdues, ou de langues à naître.

 

« La nuit tire du fond de gouffres inconnus
Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,
Et pendant que les heures sonnent,
Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs,
Et dans ses mailles d’ombre et dans ses réseaux noirs
Les constellations frissonnent. »


Nem frissonnait aussi.

 

Du fond de sa mémoire du futur, une autre voix montait. Nem se rassemblait en lui-même, enserrant ses genoux de ses bras, pour l’accueillir, les yeux grands ouverts sur la nuit.

 

« There are more things in heaven and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy. »

 

Andrée Ferrier-Mayen

 

Cette nouvelle, Nem, a été publiée dans une première version, dans la revue Sud, hors série 1994.

 

Andrée Ferrier-Mayen est novelliste et romancière. Elle a été membre du comité de rédaction de la revue Sud. Elle est l’auteur du livre Jean-Baptiste de Peyresq publié aux éditions du Cabri, en 2001.

 

Petite bibliographie sur Babel

 

Hubert Bost, Babel. Du texte au symbole, Genève, Labor et Fides, 1985.
Georgette Chéreau, De Babel à la Pentecôte. Histoire d’une bénédiction, Nouvelle Revue de Théologie 122, 2000, p. 19-36.
Marc de Launay, Babel, Revue de Métaphysique et de Morale 94, 1989, p. 93-106.
François Marty, La bénédiction de Babel, Paris, Cerf, 1990.
André Neher, L’exil de la parole (du silence biblique au silence d’Auschwitz), Paris, Seuil, 1970.

 

 

Un poète a cent ans : Georges-Emmanuel Clancier

Mai 2014

D’une guerre à l’autre, la remise en cause de l’existence de Dieu

Bribes de renseignements sur une vie de poète

 

Georges-Emmanuel Clancier est né le 3 mai 1914, à Limoges. Les poètes ne font pas beaucoup de bruit et son centenaire ne fait pas les gros titres de la presse. Pourtant, cet écrivain issu de milieux populaires a commencé à publier de la poésie en 1933, époque à laquelle il a fait paraître ses premiers textes dans la revue Les Cahiers du Sud. Pendant la Seconde Guerre mondiale il devient membre du comité de rédaction de la revue Fontaine, dirigée à Alger par Max-Pol Fouchet et il transmet clandestinement des textes de poètes résistant dans la France occupée. Puis son action a été constante, au centre de la création artistique et radiophonique en France. Son œuvre sans doute la plus connue est la suite romanesque intitulée Le pain noir, publiée en plusieurs tomes, de 1956 à 1961, dans laquelle il raconte l’histoire de sa famille maternelle, notamment celle de sa grand-mère, bergère illettrée ; cette œuvre a ensuite été adaptée pour la télévision, en 1974. Mais sa production poétique n’a jamais cessé de s’enrichir et d’enrichir la littérature. En 1992, Georges-Emmanuel Clancier a été lauréat du prix Goncourt de la poésie. Par ailleurs, l’homme n’a jamais cessé d’œuvrer aussi, en particulier au sein du Pen Club, pour défendre les écrivains menacés, détenus ou exilés dans le monde.

 

« Et heureusement qu’il n’y a pas de Dieu ! »


Il n’est pas possible, dans le cadre d’un article, de rendre compte des apports d’un écrivain qui a ainsi produit avec ampleur, dans la durée. Dans une réflexion sur la foi pour la rubrique littéraire de Foi&Vie, le parcours de Georges-Emmanuel Clancier présente notamment l’intérêt, après une naissance située quelques semaines avant la déclaration de la Grande Guerre, d’avoir traversé la Seconde Guerre mondiale entre 1940 et 1944. Car le poète a conservé un tremblement d’horreur devant ses massacres et il n’a désormais plus imaginé qu’un univers nécessairement dépouillé de toute présence et toute bienveillance créatrices. Sous son regard, l’humain émerge donc seul dans ce monde, dans la nature brumeuse d’une genèse matérielle, intensément poétique.


Cette évolution de la pensée, après une « espèce de conversion » à l’âge de dix-huit ans et après une première communion effectuée tard au moment de son mariage 1, reflète dans ses grandes lignes le cheminement d’autres poètes qui ont été ses contemporains. Frédéric Jacques Temple, par exemple, éduqué dans la piété d’un collège religieux, fut lui aussi profondément ébranlé, à l’âge de vingt ans, par la tuerie de Monte Cassino et par les autres événements de la Seconde Guerre mondiale 2.


Cette analyse et cette généralisation pourraient paraître hâtives. Le poids de l’histoire est-il si déterminant en matière de foi ? En tout cas, Georges-Emmanuel Clancier en témoigne, pour sa part : « Non, je n’ai pas la foi. L’histoire du vingtième siècle m’a complètement révulsé. Et heureusement qu’il n’y a pas de Dieu ! Si jamais il existait, si je devenais un jour croyant, je dirais que c’est Satan qui est responsable de nos vicissitudes. Il existe peut-être une force qui est tenace, mais va vers autre chose. S’il était une volonté derrière l’horreur que nous vivons, elle serait d’une telle duplicité que nous pourrions véritablement parler de perversion et de sadisme. ?J’ai parfois discuté de cela avec Vercors. Je suis né quelques semaines avant la guerre de 14. Pour nous tous, poètes, qui sommes nés entre 1914 et 1919, la guerre fut un fait marquant. Nous avions tous un père qui se battait sur le front. J’en ai conçu très tôt un rejet de l’histoire, qui n’est qu’une succession de crimes et d’infamies. Bien avant que je sois né, on avait rêvé d’un monde nouveau qui irait de mieux en mieux. Lors de ma seconde naissance, à l’adolescence, me fiant à la puissance de l’art et de la poésie, j’ai pensé, avec une certaine euphorie, de l’enthousiasme en tout cas, entre la promesse rimbaldienne et les relents de surréalisme, que l’homme était en bonne voie. Et puis est venue la guerre d’Espagne. Quand ils ont tué Lorca, cela a sonné pour moi le glas. L’élan poétique, en ce qui me concerne, ne s’est jamais trouvé dissocié d’une ambition de vie. Et le poète n’existe pas seulement pour soi, mais pour tous. Pourtant il a fallu faire face à la montée de l’horreur, au nazisme, et au stalinisme 3. » Ses déclarations évoquent la confrontation avec la souffrance, avec le mal, mais elles mettent aussi en évidence la dimension généreuse de ce rejet de l’idée de la puissance bienveillante de Dieu, dans une telle situation où tant d’hommes tombent cruellement.


Dans la Bible, Moïse lui-même ne peut pas s’accommoder d’admettre l’extermination de son peuple, que Dieu jugerait idolâtre et il le convainc de renoncer à toute violence envers ces hommes 4. Sa revendication autorise, en un sens, toutes les révoltes contre les massacres de l’histoire. Elle est bien fondée, puisqu’elle se bat pour les autres. Comment se contenter d’objecter que de telles révoltes font intervenir une image de Dieu qui n’est pas la bonne ; que Dieu a créé le monde, puis qu’il a voulu abdiquer sa puissance pour favoriser l’avènement de notre liberté ; que les massacres qui lui sont reprochés sont le fait des hommes et de leur responsabilité, non pas de la sienne ?… Si Dieu abdique, il le fait au risque de perdre, à tous les sens du terme, les poètes et tous ceux dont la sensibilité aux malheurs d’autrui est vraie, profonde et vive.

 

Bien sûr, il y a l’argumentation de Kierkegaard, renonçant à mettre en cause un Dieu qui s’incarne en Jésus, sur la croix 5 ; il y a aussi la réponse d’Élie Wiesel qui, dans un camp de la mort, devant le spectacle d’une pendaison qui le pousse à interpeler Dieu, a une réaction de foi : « Et je sentais en moi une voix qui (…) répondait :?? Où Il est ? Le voici – Il est pendu ici, à cette potence » 6 ; il y a aussi les phrases d’Armand Abécassis, il me semble, qui disait un dimanche matin à la radio que ce n’est pas être solidaire des croyants qui se sont fait gazer en priant les psaumes que de nier l’existence de Dieu. Il y a donc les réponses de la foi qui raisonne à partir de son amour et de sa connaissance de Dieu, complétant l’invitation : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » par celle qui est déclarée lui être équivalente : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu… ». Mais il est impossible de convaincre qui que ce soit d’être sensible et d’aimer comme un poète ou d’avoir la foi et d’aimer comme un croyant, ces états n’étant d’ailleurs pas incompatibles…


Toutefois, tout en étant placé dans la conviction et dans le sentiment de la foi, il vaut la peine de lire la poésie d’une Genèse sans Dieu, ne serait-ce que pour apprendre à connaître les différences entre les visions du monde, et pour repérer le point d’écartement où la perception d’une présence transcendante surgit avec joie et par grâce dans l’esprit d’un croyant.

 

« Une Bible où l’homme devancerait la Genèse »


Georges-Emmanuel Clancier invente une « Bible où l’homme devancerait la Genèse » 7. Le poème suivant ouvre un recueil qui s’intitule Le paysan céleste, avec une belle association de mots qui porte les êtres attachés à la glèbe dans l’enthousiasme d’une élévation infiniment poétique, dans l’émerveillement d’une création maternelle et douce, au sein de la matière, et dans la difficulté inquiète d’un abandon à soi-même :


ADAM

 

L’épaule, gauche, épouse l’eau, le feu, la terre ;
Elle a le poids des nuits dont la foule viendra
Plus tard. Elle durcit au roc, elle est frontière,
Elle a le bleu des chutes où l’orgueil mordra.

Le visage d’enfant doucement est lancé
Vers elle, ébloui, fier, colline humide d’aube.
Lac au soleil, le front dans la paix des pensées
Se croit encor divin et d’un cri se dérobe.

Un doute, un fil, une lassitude des gloires
Rompt le sang de l’homme du tendre sang du ciel (...) 8.


Georges-Emmanuel Clancier invente un regard de poète qui découvre l’instant où l’humanité se forme, comme par l’effet d’une coagulation, d’un affermissement des substances de l’univers. Il suggère la métamorphose de cet instant indistinct où les éléments du monde deviennent la chair des hommes. Le texte dessine l’esquisse d’une aquarelle où les contours conservent une nuance d’indéfini. Les traits sont ceux d’un acte rêvé.


Pourtant l’évocation recèle aussi une force et une puissance, car les délimitations d’un corps s’opèrent, et la perspective s’ouvre vers le futur de toute une chaîne de générations.

 

Qui naît ainsi, d’abord ? Le titre du poème indique le nom d’Adam, mais le dessin suggère la courbe féminine d’une épaule originelle. Adam, « visage d’enfant », se blottit contre la douceur de cette nature féconde.


L’humanité est ainsi « lancée », mise sur orbite, dans l’espace et le temps de la terre. Elle est peinte comme un reflet du paysage d’où elle émerge, avec son épaule comme « une colline humide d’aube » et son front comme « un lac au soleil ».


Son histoire est déjà contenue dans les énoncés secrets du poète, car le « bleu des chutes » sur les chairs de cette nature porteuse de vie comme une femme, et la notation de l’orgueil qui menace, préfigurent le récit d’une vie sans innocence, tout en allusions estompées à la référence biblique de l’éviction du paradis.


Et parmi les sensations de cette naissance, tout est mêlé : l’émerveillement de la lumière et la blessure de ce commencement, une quiétude initiale aussi, et la liberté à l’échelle des hommes, « lassés » de l’infini. Une aventure s’ouvre et elle est cernée de beauté. Cependant la délicatesse de l’expression poétique laisse filtrer l’idée de l’inconscience d’une déchéance, et deviner comme une nostalgie du « tendre sang du ciel ».


Il faut lire la suite du poème pour mesurer l’étrangeté ou la proximité de cette imagination de la Genèse produite par Georges-Emmanuel Clancier. Il faut lire toute son œuvre…


Miroir du peintre

 


Les poètes et les peintres créent tous leur propre Genèse. Le premier poème du Paysan céleste me rappelle le tableau de Giorgio Guaini qui porte lui aussi précisément ce titre, Genèse. En 2002, il a fait partie d’une exposition, à Valbonne : Colore disturbato, « Perturbation de couleur ». Effectivement, le bleu froid de sa partie élevée surplombe la frange douce et profonde des vagues et de l’écume, dans le bouleversement surprenant de cette zone centrale où les tons s’entremêlent. Ils accouchent d’une ligne de printemps prête à se brûler au rouge intense et lumineux des plages humaines. La radicalité de cet art abstrait révèle la vision d’une genèse strictement matérielle où les couleurs existent par elles-mêmes, inconcevablement seules dans l’espace du tableau.


Jacqueline Assaël

 

(1) Cf. Anne Mounic, « Entretien avec Georges-Emmanuel Clancier, ‘passager du temps’ », Revue littéraire et artistique Temporel 6, 28 septembre 2008, en ligne.
(2)  Cf. Frédéric Jacques Temple, La route de San Romano, Arles, Actes Sud, 1996.
(3) Cf. Anne Mounic, « Entretien avec Georges-Emmanuel Clancier, ‘passager du temps’ », loc. cit.
(4) Cf. Exode 32.
(5) Cf. Les miettes philosophiques.
(6) La Nuit, Paris, éd. de Minuit, 2007, p. 122.
(7) L’expression est de Pierre Gascar, dans sa préface au Paysan céleste, de Georges-Emmanuel Clancier, Paris, Poésie Gallimard, 1984, p. 15.
(9) Georges-Emmanuel Clancier, Le paysan céleste, p. 23.

 

 

Les Camisards au 21e siècle

Avril 2014

Ce n'est pas de pain seulement que l'homme vivra, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Deutéronome 8,3 / Matthieu 4,4.

Les Camisards connaissent quelque actualité artistique et culturelle. Depuis 2008, une pièce de théâtre qui représente leur geste, La Nuit des Camisards, écrite par Lionnel Astier, a été jouée plusieurs fois, l’été, dans les Cévennes, tout d’abord dans le bois du domaine de Cabrières à Saint-Jean-du-Gard, puis en juillet et en août derniers sur les pentes du Mont Ricateau, à Alès. Par ailleurs, dans le cadre des manifestations de « Marseille, capitale culturelle 2013 », plusieurs projections du film Les Camisards de René Allio, l’enfant du pays, ont été données, avant que l’œuvre sorte de nouveau sous forme de DVD numériquement restauré, à partir du 2 janvier 2014 1.

  

L’esprit qui anime ces deux œuvres est étonnamment différent, au point qu’il vaut la peine d’analyser de quelle manière l’histoire a pu être traitée, dans un cas et dans l’autre, pour aboutir à des résultats si éloignés. D’ailleurs, un spectacle théâtral ou une œuvre cinématographique appartiennent à des genres de création libres, par rapport à la connaissance historique. Donc ces événements culturels nous font découvrir le regard personnel que des artistes du 20e et du 21e siècles portent sur la guerre des Cévennes et sur ses acteurs. Comment ceux que Jean-Pierre Chabrol nommait les « fous de Dieu » sont-ils perçus de nos jours ?

 

La Nuit des Camisards, fiction de Lionnel Astier

 

Le Pont de Montvert (photo Phillip Capper)La pièce de Lionnel Astier se présente comme une « fiction » 2, l’auteur ne cherchant pas à créer un consensus cévenol sur sa vision de l’histoire : « J’ai voulu éviter d’écrire une pièce avec laquelle tout le monde serait d’accord par avance : une pièce avec de méchants catholiques et d’héroïques protestants inspirés » 3. Pourtant ces représentations ont reçu un accueil très largement enthousiaste de la part des 10000 spectateurs réunis tout au long de l’été dans la clairière du Mont Ricateau et les commentaires critiques conservés sur la toile ou ailleurs sont unanimement favorables. Dans L’audace en Cévennes, un titre la présente ainsi comme « une histoire que l’on raconte avec ferveur, pour un public qui l’écoute avec ferveur ».  Étrange, pour une pièce qui se veut au moins relativement provocatrice.

 

Est-ce le charme de cette représentation in live, la nuit, dans les bois, parmi l’élan des psaumes, qui paralyse la protestation ? Pourtant, la pensée de Lionnel Astier est bel et bien contestable, à plusieurs égards…

 

L’instinct maternel comme idéal de sagesse

 

Marie Durand est bien évidemment la grande figure féminine de la mémoire protestante, avec son mot d’ordre : « Résister ». Rien de tel dans La Nuit des Camisards. La pièce est pourtant placée sous le signe de la femme, plus précisément de la mère. La dédicace, en exergue, en atteste : « À toutes les mères et à la mienne, donc… ». D’autre part, la dernière réplique et la dernière scène sont très symboliques : Élise Bonnal, seul personnage féminin en dehors de Marie la Noire, une prophétesse inspirée qui pleure du sang, s’y tient désemparée et elle s’interroge, sans savoir si elle doit encore suivre ses deux fils dans la guerre : « Tu vois pas qu’ils aient besoin de moi ? Même une fois. » De plus, l’auteur ajoute une didascalie : « Élise regarde dans toutes les directions. La chèvre bêle ». La proximité de la mère et de l’animal est expressive, pour souligner la valeur du lait nourricier et la maternité animale d’Élise.

 

Effectivement, c’est sur ce plan que se situe son intervention, tout au long de la pièce. Un moment, l’auteur donne à penser que son personnage peut incarner une idéologie pacifiste ; en effet, Élise se convertit, face aux brutalités de la répression, et elle s’en explique sereinement : « C’est pas grave ça. C’est juste pour ne pas avoir d’ennuis. Je recrache l’hostie en sortant et voilà » 4. La réaction de son fils n’est alors pas loin de sembler naïve : « Cracher sur sa terre, c’est se cracher dessus ! […] On préfère crever que d’aller à la messe ! » ; car, face à lui, Élise exprime une foi personnelle, protestante, en somme : « Je crois en Dieu, c’est ça qui compte. Lequel, ça me regarde. Moi, avec Dieu, je m’arrange. Je lui parle, il m’écoute, on se comprend. […] Il vaut mieux la messe que la guerre » 5. Cet antimilitarisme peut sembler tout à fait présentable et de bon sens, hors contexte.

 

Toutefois, le dramaturge ne donne à son personnage aucune vraie consistance ni cohérence idéologiques. En effet, ses prises de position ne sont que des réactions fluctuantes, déterminées par les événements qui se produisent et qui l’intéressent directement. Élise se déchaîne lorsque l’un de ses enfants est menacé : « S’il faut une guerre pour délivrer mon fils, il y aura une guerre. Même si je dois la faire toute seule » 6. Élise représente une maternité viscérale. Devant le danger encouru par ses fils, non seulement son pacifisme tombe, mais aussi son respect de Dieu. Car, cherchant à s’associer dans sa lutte avec Peïré, un cardeur de laine, pour pousser la troupe des Camisards au combat, elle l’incite à feindre l’inspiration, lui qui, se coiffant, a déjà révélé en comptant les poux tombant de sa tête le nombre de pasteurs en exil qui reviendraient au pays : « Faisons comme je dis. Toi, après ton histoire de pou, c’est sûr qu’ils t’écouteront. Donc, tu brodes comme quoi il leur est donné l’ordre d’aller délivrer les prisonniers, mais surtout tu ajoutes que l’Esprit est très en colère qu’ils n’y aillent pas » 7. Ainsi, le personnage de Lionnel Astier n’hésite pas à substituer sa volonté à la parole de Dieu et à discréditer le prophétisme.

 

Le rôle de ce personnage féminin est très important dans la pièce et le dramaturge a beaucoup commenté la valeur qu’il veut lui donner : « Le personnage de la mère, Élise Bonnal, est directement inspiré de ma grand-mère. C’est à la fois la quintessence de la figure féminine protestante, et quelqu’un qui est hors époque, qui pense d’abord à la survie de ses enfants, qui est animée de bienveillance et d’une forme de bon sens. Qui se demande : ‘Est-ce que ça vaut la peine de faire une guerre ?’ » 8. Mais y a-t-il un sens à essayer de définir l’essence atemporelle d’une mère, à dessiner une nature féminine absolument unique ? Il n’est pas sûr que Lionnel Astier exprime sur ce point autre chose qu’une aspiration personnelle finalement assez dégradante pour les femmes réduites à la puissance exclusive de leur instinct maternel.

 

Il est en tout cas hasardeux de sa part de soutenir que son héroïne représente la « quintessence de la figure féminine protestante ». Il suffit de feuilleter quelques pages d’une histoire de la guerre des Camisards pour observer des réactions bien différentes de la part des femmes de ce pays. André Ducasse, par exemple, signale l’audace frondeuse et iconoclaste de toute une population féminine : « Françoise Brès, du Pont-de-Montvert, vaticine dans les granges, sur les hauts pâturages de Meyrueis et de l’Espérou. Elle dénonce l’Église romaine, ‘plus venimeuse qu’un basilic’. Les femmes promettent de ne plus aller à la messe, attachent sur une croix le cadavre d’un gros chien » 9. Françoise Brès est une inspirée, sans doute le modèle, avec Marie la Boiteuse, du personnage de Lionnel Astier, Marie la Noire. Mais les autres figures féminines évoquées ne sont pas forcément des illuminées. Elles ne fuient pas le danger, par conviction. Bien d’autres exemples pourraient être cités : « Une vieille femme de Sainte-Croix-de Caderles, âgée de soixante-quatorze ans, entraînée par sa fille, couche pendant huit ans dans les hautes bergeries, plutôt que de se soumettre » 10. Certes Élise Bonnal est sans doute tout aussi vraie que les autres femmes. Mais elle ne les représente pas toutes. En la portant au premier plan, avec ses caractéristiques, le dramaturge effectue donc un choix, qui engage sa vision humaine. A. Ducasse suggère pour sa part l’engagement des femmes du peuple dans la foi et dans la révolte : « Malgré les soins du ménage, des bêtes et des champs, la paysanne prenait le temps d’instruire ceux qui seraient demain Pierre Laporte ou Jean Cavalier » 11.

 

D’ailleurs, le supposé bon sens prêté à Élise Bonnal dans ses accommodements avec la messe est d’un réalisme assez douteux. Car la représentation de son pacifisme ne peut être convaincante que dans une perspective abstraite, si l’on ne tient pas compte des rigueurs historiques d’une répression intense. Est-il possible de cracher l’hostie, à la sortie de la messe ? Même en cachette ? En fait, les Camisards n’ont pas vraiment eu le choix de la paix ou de la guerre, lorsqu’ils étaient décapités malgré leur abjuration ou massacrés parce que, trouvés absents de chez eux à l’heure d’une assemblée clandestine, ils étaient automatiquement soupçonnés de conversion frauduleuse.

 

Certes, Lionnel Astier cherche à ne pas dessiner un personnage veule, à travers son Élise Bonnal. Au cours d’une rencontre, elle réplique avec quelque insolence à l’abbé du Chayla qui fulmine : « Je n’aime pas cette réponse. Dis ton nom et ne mens pas. Je te connais » 12. Mais le dramaturge présente lui-même le prélat comme « le plus grand tortionnaire des protestants » 13. La psychologie de l’héroïne apparaît donc comme peu crédible et la scène comme relativement invraisemblable.

 

L’édulcoration des scènes de répression et la grandeur de l’abbé du Chayla

 

De fait, à propos des réactions de l’abbé du Chayla notamment, la représentation de Lionnel Astier édulcore notablement l’histoire. La cruauté des dragonnades, celle de l’intendant Basville servant le roi, ou du capitaine Poul, etc. sont bien établies. Mais le dramaturge flanque l’abbé du Chayla, lui aussi illustre pour son comportement d’inquisiteur, de deux autres ecclésiastiques dont l’un a notamment pour rôle, dans cette mise en scène, de tempérer ses violences. Dans la distribution, le frère Mathias est dépeint comme un jeune capucin à la foi exaltée et mystique, croyant nécessaire d’exorciser les prophètes cévenols habités par le diable. Sa présence contrebalance, en quelque sorte, l’illuminisme des Camisards. Mais le père Gabriel n’a pas d’autre fonction que de freiner la brutalité de l’abbé du Chayla et d’épargner ses gifles à Marie la Noire ou ses coups de fouet à Bastide, le pasteur renégat. Cette délicatesse apparaît comme tout aussi improbable que l’impertinence d’Élise Bonnal. Le souci d’impartialité de l’auteur l’amène manifestement à réécrire une histoire bien adoucie.

 

A. Ducasse résume ainsi l’action de l’abbé dans les Cévennes : « Dictateur et inquisiteur, ‘sultan de la montagne’, il aimait à interroger suspects et prisonniers. Antoine Court prétend qu’il leur arrachait avec des pincettes le poil de la barbe et des sourcils, leur mettait des charbons ardents dans les mains, leur revêtait les doigts avec du coton imbibé qu’il faisait brûler ensuite jusqu’à l’os. Court est protestant. Ce qui est certain - le comte Peyre l’écrit à Chamillart – c’est que ce prêtre donnait les étrivières à ses victimes, bloquait leurs pieds dans la fente d’une grosse poutre ‘qui les obligeait à dormir tout droit’. Le procédé était fréquent à cette époque ». Même si les mouvements sont souvent violents sur scène, dans La Nuit des Camisards l’évocation des tortures est traitée avec une espèce de légèreté dont l’humour paraît insolite, en rapport avec la dureté avérée de l’histoire. Ainsi, Lionnel Astier introduit dans sa distribution un médecin, nouveau converti, chargé par l’intendant du Languedoc d’un rapport sur les cas de prophétisme en Cévennes. Pour cela, il lui faut disséquer les corps, afin de savoir si la constitution des huguenots est physiologiquement différente de celle des catholiques. La définition de sa mission fait froid dans le dos, mais son rôle est plutôt plaisant dans la pièce, car du fait de ses origines protestantes, il fait tout ce qui est en son pouvoir pour favoriser la fuite des prisonniers menacés. L’atmosphère se détend complètement quand l’un d’eux, plutôt simple, regrette de n’être pas disséqué, car ainsi la différence entre catholiques et protestants ne pourra pas être mise en évidence. Atmosphère humoristique assez inédite dans cette Nuit des Camisards !

 

Quant à l’abbé du Chayla, l’auteur ajoute à son panache. D’après les renseignements historiques, au moment d’être capturé par les insurgés, le personnage cherche à ruser, puis il s’enfuit d’une maison en feu en glissant par la fenêtre au bout d’un drap. Mais Lionnel Astier invente avant cela une scène chevaleresque dans laquelle l’abbé met au défi ses prisonniers, Marie la Noire puis Samuel Bonnal, de le tuer en leur confiant un pistolet chargé. Cette bravade gratuite atteste l’ascendant et le pouvoir de fascination, le courage et le détachement que le dramaturge choisit de conférer à son personnage.

 

L’inconsistance de la foi des Camisards

 

Face à la gloire âpre de ce prélat qui se veut serviteur de Dieu, la représentation des Camisards est plutôt désavantageuse. Leur troupe se divise en deux groupes dirigés par les deux frères Bonnal. Salomon suit les inspirations d’Abraham, qui n’est pas nommé plus précisément dans la pièce, mais qui rappelle évidemment la figure d’Abraham Mazel. L’abbé du Chayla considère cette cohorte comme un ramassis de couards et Élise Bonnal elle-même finit par dénoncer leurs hésitations au combat. Leur absence de détermination ne témoigne donc pas d’une foi affermie. Quant à Samuel, l’autre fils d’Élise, il brûle au contraire d’entrer en lutte armée, pour venger notamment son père, mais il manifeste ainsi une motivation bien peu évangélique.

 

Le mouvement des Camisards est d’ailleurs représenté comme désorienté, en l’absence de pasteurs que Samuel accuse avec véhémence de les avoir abandonnés, pour fuir à l’étranger en ces temps de persécution. Pourtant, naguère, Vivent, Brousson et plusieurs autres étaient rentrés de Suisse en France, risquant la mort pour exercer leur mission, et par ailleurs, imbue de sacerdoce universel, même en l’absence de ministres réguliers, la population protestante ne manque pas d’instruction et de formation religieuses.

 

Mais, contrastant avec l’autorité de l’abbé du Chayla et avec l’affirmation de sa foi intraitable, le camp protestant paraît erratique. En effet, il est représenté notamment dans une des scènes finales de la pièce par Bastide, faussement accusé d’avoir tué un prêtre, envoyé dix sept ans aux galères, censément converti à l’annonce de la survie de sa fille, pasteur devenu incroyant devant le spectacle du mal. Ainsi, la pièce s’achève à peu près sur cette question : « Pourquoi le Mal existe, l’abbé ? Et pourquoi ton Dieu ne le supprime pas ? », suivie de cette didascalie : « Surgissant de la fumée, un groupe de camisards armés vient encercler Du Chaila qui brandit la bible. Tous s’apprêtent à le frapper ». Les éléments de cette scène dénoncent finalement l’absurdité de cette guerre de religion, menée par des illuminés sans berger ou des fanatiques au service d’un roi, tous assassins, violents adeptes du Christ.

 

La déconstruction d’une fresque

 

Les dernières images de la pièce sont celles d’Élise Bonnal, sans repère, et de Bastide qui, sans plus de foi, désespérant de se faire entendre de sa fille inspirée, part on ne sait où. La mise en scène, sur les pentes du Mont Ricateau ne manquait pas de puissance, car l’aventure est violente et portée par les cantiques dans la nuit. Cependant, Lionnel Astier n’a pas réalisé à proprement parler une fresque de la geste des Camisards. Car il a choisi de privilégier la psychologie individuelle de quelques personnages ruinant un dessin d’ensemble qui s’efface. Seule l’excitation des Camisards les unit : « Les cerveaux sont en ébullition, mourir n’a plus vraiment d’importance. Mieux vaut résister  que subir et s’il faut mourir, tant pis ! » 14. D’après cette interprétation, le sens transcendant de l’épopée cévenole est malmené et se perd. Est-ce la caractéristique d’une vision moderne de cette histoire, à une époque où la dimension de la foi, plus encore que de la religion, devient inconnue, étrange, inconcevable, quand il ne s’agit pas de dénoncer ses failles ou ses erreurs ?

 

(1) Lionnel Astier, La Nuit des Camisards, Nîmes, éd. Alcide, 2010. René Allio, Les Camisards, éd. Shellac Sud, DVD couleur, stéréo, 100 mn.

(2 Midi Libre. Édition spéciale du mardi 2 juillet 2013, p. 3.
(3) In L’audace en Cévennes, Alès Agglomération, 24 avril 2013.

(4) La Nuit des Camisards, p. 60.

(5) La Nuit des Camisards, p. 72.

(6) La Nuit des Camisards, p. 137.

(7) La Nuit des Camisards, p. 139.

(8) Midi Libre. Édition spéciale du mardi 2 juillet 2013, p. 3.

(9) A. Ducasse, La guerre des Camisards, Paris, Hachette, 1978, p. 60. Sur les événements de la guerre des Camisards, cf. aussi P. Joutard, Journaux Camisards 1700-1715, Paris, coll. 10/18, 1976, dont se sont inspirés R. Allio et L. Astier.

(10) A. Ducasse, op. cit., p. 40.

(11) Op. cit., p. 38.

(12) La Nuit des Camisards, p. 118.

(13) La Nuit des Camisards, p. 9.

(14) Midi Libre. Édition spéciale du mardi 2 juillet 2013, p. 3.

 

Les Camisards de René Allio

Dans sa volonté de créer un dessin d’ensemble, l’entreprise de René Allio était pour sa part très réussie. R. Pradal a souligné cet objectif dans l’esthétique du cinéaste : « Mettant en scène tous ces protagonistes réels de l’Histoire, le cinéaste a tenu à peindre d’abord un personnage collectif  -le groupe des trente- » 15. Cette technique n’a pas empêché l’artiste de donner une personnalité et une épaisseur à chacun de ses personnages ; elles sont estompées, comme prises dans le mouvement d’ensemble de la fresque, néanmoins, il y a de belles histoires d’amour qui s’esquissent parmi une jeunesse saine et résolue où se rejoignent filles et garçons persécutés, et leurs vies viennent se fondre dans le sens de cette histoire d’une génération.

 

La générosité politique du film

 

René Allio a sorti son film en 1972 et la référence ne peut manquer d’être faite à la guerre du Vietnam. Même si le cinéaste s’est affranchi de la pensée marxiste qui l’a marqué pendant une partie de son œuvre, la dimension politique n’est pas étrangère à ses préoccupations. Isabelle Marinone analyse sa réflexion de manière nuancée : « Cette recherche de transformation interne de l’être, pour, au final, aider à un changement global de la société, semble relever davantage d’une conception libertaire que d’un point de vue marxiste » 16. Dans Les Camisards, R. Allio retient essentiellement l’aspect populaire de la révolte huguenote. Il la regarde avec sympathie et considération. Certaines scènes opposent clairement les paysans protestants et la noblesse que fréquente notamment le capitaine Poul. Par transposition, la résistance des huguenots à l’oppression royale peut illustrer la situation plus contemporaine d’un peuple qui défend sa liberté.

 

En fait, cette lecture permet seulement de comprendre l’intérêt du cinéaste pour l’épisode auquel il s’attache et l’actualité qu’il lui trouve. Autrement, la référence à des situations historiques récentes ne s’impose pas sur le plan artistique. Elle n’est nullement envahissante. Le film a son sens plein en dehors de cette interprétation. Toutefois la prise en compte du contexte politique de cette création cinématographique permet de comprendre que le propos artistique n’est pas totalement abstrait. Il raisonne, et résonne, à partir du réel. La notion de résistance et les images d’un mouvement populaire ont une dignité particulière et un fondement dans une idéologie anti-impérialiste comme celle qui s’est développée pendant cette période où R. Allio a pensé et imaginé son œuvre. La vision politique est alors transcendée par l’idée généreuse d’un partage humaniste.

 

La représentation de la foi dans le film

 

Le film est un chef d’œuvre sans lourdeur imprégné par la poésie d’un travail de la terre et d’une vie quotidienne quelquefois oublieuse des tourmentes religieuses, décrispée dans la fraîcheur du Gardon. Il ne manque pas non plus de cet humour qu’inventent les Camisards lorsque, insultés par le capitaine qui les voit fuir car ils sont en trop petit nombre pour l’affronter, ils claironnent en retour son nom dans la vallée : « Poul mouillé ! ». Le cinéaste sourit aussi aux dépens de Gédéon Laporte, dont l’attrait pour le pillage de quelques grammes d’or risquant de compromettre la pureté et le succès de l’expédition des Camisards est découvert par l’intuition divine d’Abraham Mazel : « Je vous le dis, il y a de l’Interdit au milieu de nous, et Dieu me l’a fait connaître par inspiration » 17. Mais la perplexité déclenchée devant le phénomène de prophétisme est manifestée sans vraie dérision.

 

Car René Allio ne dénature pas son sujet, c’est-à-dire qu’il intègre pleinement la dimension de la foi dans la représentation des événements de cette guerre. Certes les transes d’Abraham Mazel sont impressionnantes et inquiétantes. Mais R. Allio ne réduit pas les manifestations de ses Camisards à ce spectacle. Par ailleurs, la voix off, tranquille et pondérée, de Jacques Combassous par exemple indique la valeur qu’il juge édifiante des prédications du Désert et la vivification qu’elles lui procurent : « Pour la première fois, je ressentis dans mon cœur une grande paix... » 18. Les signes de la religion n’apparaissent donc pas seulement sous leur forme exaltée et exacerbée. R. Allio introduit aussi dans son film des moments cultuels, comme des respirations, qui suggèrent l’intensité d’une foi profonde. D’autre part, un noble nouveau converti, qui a plus ou moins le sentiment de trahir son peuple, règle les tourments de sa conscience par une méditation de la Bible qu’il sort de sa cachette, pour la circonstance, en vue d’un dialogue personnel avec Dieu. Le phénomène de la foi est pris en compte avec finesse et intelligence artistique, à la recherche de son authenticité, ce qui est évidemment indispensable pour évoquer les Camisards avec quelque empathie.

 

Ainsi, sans suivre systématiquement une démarche strictement historique, R. Allio parvient à établir l’équilibre d’une véritable œuvre d’art, profondément actuelle, originale et féconde. R. Prédal en apprécie les qualités en son nom, puis en citant J. Jourdheuil : « Il s’agit en somme de rejeter aussi bien l’archéologie de la vérité du moindre détail que la méthode consistant à accuser les ressemblances avec les préoccupations et la réalité des années soixante-dix. Jean Jourdheuil parle non pas de reconstituer l’histoire mais de ‘viser à la rendre vivante dans son mouvement’. Belle image : ‘ce mouvement de l’Histoire’ serait donc une voie médiane conservant une distance relative – et par conséquent réflexive – entre les deux extrêmes, position difficile d’équilibre entre constat et analyse, éthique et réalisme » 19. Avec toute la richesse de cette « éthique » artistique, René Allio s’approprie ainsi l’histoire de ces Camisards qui, dans son film, interviennent dans le temps d’une guerre de religion exactement datée dans l’Histoire, mais qui ont aussi des mœurs, sexuelles notamment, plus caractéristiques d’une société du 20e siècle.

 

La fresque des Camisards

 

En regardant le film de René Allio, on a une idée de la foi et des convictions qui ont fait entrer les Camisards dans la guerre. Le cinéaste restitue ainsi quelque chose de l’esprit de cette époque, même s’il s’y intéresse surtout par transposition, d’époque, d’histoire, d’idéal humain. Ses personnages sont solides et cohérents, dessinés en empathie, sinon en communion.

 

R. Allio atteint en tout cas la grandeur d’une représentation communautaire et il remplit la condition essentielle pour réaliser une fresque qui illustre le souffle d’un mouvement soulevant toute une population. La nature est différente, entre une impulsion politique ou un élan religieux, mais un artiste peut développer son imagination et son intelligence dans plusieurs dimensions. Le dépassement des psychismesindividuels crée ainsi l’espace d’un mouvement altruiste transcendant les consciences humaines dans des champs que les spectateurs peuvent identifier comme ceux de la politique, de la foi, ou des deux, selon leur sensibilité personnelle.

 

D’ailleurs, le chant des psaumes entonnés sur les pentes du mont Ricateau ou dans les salles obscures peut aussi prendre son autonomie dans un spectacle, et parler directement à la conscience du public… Le souvenir des Camisards est encore manifestement fécond au 21e siècle, quand l’histoire de l’âme et de l’esprit d’un peuple investit l’inspiration des artistes.

 

Jacqueline Assaël

 


(15) Cf. René Prédal, Cinéma sous influence : le cinéma à l’épreuve de l’Histoire, de la littérature et des genres, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 60 et R. Allio, « Continuité dans le changement », L’Avant-scène cinéma n° 122, février 1972, p. 10.

(16) Cf. Isabelle Marinone, « Motifs et expressions libertaires dans l’œuvre filmique de René Allio », Cadrage.Net, déc. 2004.
(17) Scène 49F51, Scénario intégral du film Les Camisards, http://www.reveeveille.net/un_ecrit.aspx?IdEcrit=1220.
(18)Scène 20 F 26, Scénario intégral du film Les Camisards.
(19) R. Prédal, op. cit., p. 61. Citation de Jean Jourdheuil, « À propos du scénario », L’Avant-scène cinéma n° 122, février 1972, p. 11.