La revue de culture protestante

Protestantismes asiatiques

Bien implanté en Corée du Sud, le protestantisme est aussi désormais un des éléments majeurs des transformations en cours dans le monde chinois. Au rythme des nouvelles et des études, cette rubrique va tenter d'ouvrir des fenêtres sur ces églises, milieux et pensées de l'autre bout du continent eurasiatique.

 

Les croix du Zhejiang

Mai 2017
Église (et croix) à Aojiang, Zhejiang (VMenkov)

La forte tension depuis 2013 entre les églises chrétiennes et les autorités du Zhejiang, une province de la côte sud entre HongKong et Shanghai, est le signe à la fois de l'assurance croissante des chrétiens chinois et du raidissement des autorités qui, depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping, semblent ici tester la capacité de résistance de cette minorité de plus en plus active.

Tout semble avoir commencé en 2013 avec le lancement dans le Zhejiang d'une campagne triennale « d'urbanisation et d'embellissement » baptisée « Trois Rectifications et Une Démolition » et enjoignant aux autorités locales de « réviser » les habitats et sites anciens et de démolir les structures illégales. Résultat dans cette province où les chrétiens sont nombreux et dont le gouverneur est connu pour son hostilité à leur égard : plus de 1000 croix auraient été enlevées des églises, nombre d'entre elles détruites, dont la megachurch de Sanjiang à Wenzhou.

 

Devant les contestations des Églises, les autorités provinciales ont publié une réglementation particulière concernant les bâtiments religieux qui précise entre autres qu'ils ne doivent pas dépasser les 24 mètres de hauteur et être « à une distance convenable des écoles, garderies, quartiers résidentiels et autres zones où s'appliquent des restrictions sonores », que les croix doivent être accolées à la façade principale du batiment principal et leur couleur être « en harmonie avec l'ensemble du bâtiment et l'environnement alentour » (1).

 

Selon le rapport annuel sur la liberté religieuse publié par l'USCIRF américaine, « de nombreux fidèles du Zhejiang, particulièrement les chrétiens, ont estimé que cette campagne s'attaquait directement à leur religion. La ville de Wenzhou, qui abrite la plus importante communauté chrétienne de Chine et qui est surnommée la Jérusalem chinoise a connu un nombre particulièrement élevé de démolitions. Les Églises établies ont aussi connu des démolitions à Wenzhou, comme l'église protestante Wuai et les églises catholiques Liushi et Longgangshan. » (2) Une campagne qui a aussi entrainé des arrestations : ainsi celle du pasteur Joseph Gu (Gu Yuese), de l'église Chongyi à Hangzhou (l'une des plus importantes églises officielles chinoises) qui, après avoir marqué son opposition, a été démis de ses fonctions et emprisonné deux mois début 2016 pour « détournement de fonds » puis assigné à résidence et de nouveau arrêté pour le même motif à la fin de la même année (3). Selon China Aid, c'est l'ecclésiastique de plus haut rang arrêté depuis la Révolution culturelle (4).

 

Cette montée des tensions entre églises chrétiennes et autorités suscite des jugements différents parmi les protestants chinois, d'autant que la campagne anti-chrétienne s'attaque plutôt aux Églises établies et laisse de côté les très nombreuses Églises de maison (les églises non reconnues) qui représentent une grande part du protestantisme chinois. Selon le professeur Carsten Vala, spécialiste américain de la Chine cité par le site ChinaSource (5), « l'offensive à grand spectacle contre les croix est liée au christianisme à grand spectacle du Zhejiang, particulièrement dans la ville de Wenzhou où, depuis des décennies des immenses églises surmontées de croix dominent l'horizon. Lorsque le chef du Parti Communiste de la province du Zhejiang a visité la ville il y a quelques années, il a été atterré par cet étalage flagrant de religion qu'il a vu comme un affront à l'image du Parti. »

 

Deux pasteurs responsables d'Églises de maison interrogés par ChinaSource (6) livrent des analyses divergentes de cette actuelle « mutation de la politique religieuse » chinoise. Selon le premier, actif dans une Église rurale et qui a plutôt constaté un assouplissement du contrôle des autorités depuis quelques années, « on a beaucoup parlé de la démolition des croix ces deux dernières années. Il y en a même qui ont dit que l'Église en Chine entrait dans un rude hiver. Cela donne l'impression déséquilibrée que la persécution est un phénomène habituel en Chine. (…) En même temps, la majorité des Églises continuent leurs assemblées et leurs ministères dans une liberté qui n'a jamais été aussi grande. Permettez-moi de faire une analogie. De temps en temps, le gouvernement arrête des gens suspectés d'avoir enfreint la législation financière mais cela ne veut pas dire que le gouvernement veut interdire toutes les activités des marchés financiers. De la même façon, des faits de persécution se produisant en Chine n'impliquent pas un rude hiver pour l'Église ou une répression contre le christianisme dans tout le pays. » Selon le deuxième pasteur, actif dans une Église urbaine, le Parti relie toujours le christianisme à « l'infiltration par des forces étrangères » et « certains officiels voient le christianisme comme un facteur de déstabilisation. En plus, le mouvement Occupy Central Hong Kong au deuxième semestre 2014 (7) dans l'organisation duquel des chrétiens ont joué un rôle majeur et qu'ils ont activement soutenu a été vu comme une menace par le Parti Communiste Chinois. La conséquence apparente en a été que le christianisme pourrait initier des mouvements sociaux et y participer. Cela inquiète beaucoup le pouvoir. » Sceptique sur l'avenir (« En conséquence, nous devrions réfléchir à cette situation et nous préparer au pire »), ce pasteur ne voit pas que des inconvénients à une nouvelle persécution : « L'histoire de l'Église chinoise nous enseigne que les rudes hivers forcent les églises à se transformer, éprouvent les fondations de leur foi et permettent aux croyants de montrer leur fidélité au Seigneur. (…) Si la situation empire, les Églises locales seront forcées de se scinder en plus petites unités. La dispersion des croyants aidera à répandre l'Évangile, comme dans la première Église. Comme le gouvernement se prépare à légiférer durement sur les offrandes, les Églises pourraient avoir des problèmes de ressources. Ce qui empêchera les Églises locales « d'accumuler des trésors » sur leurs comptes en banque. Plus besoin d'épargner de l'argent pour construire de magnifiques églises. Les offrandes seront aussitôt données aux pauvres, aux facultés et aux œuvres ... » Et de conclure : « Finalement, le rude hiver est une période d'épreuves mais aussi une saison d'espoir. Les paysans auront le temps de se reposer, de réfléchir et de se préparer pour l'énorme moisson du printemps suivant. »

 

Pierre Bod

 

(1) Voir « Now, about Those « Cross Size » Regulations », traduction du commentaire d'un pasteur du Zhejiang dans le Gospel Times (Fuyin Shibao) du 12 mai 2015 publiée sur le site ChinaSource le 9 juin 2015.

(2) Rapport 2015 de l'USCIRF (United States Commission on International Religious Freedom, Commission des États-Unis sur la liberté religieuse internationale), p. 35. L'USCIRF est une agence fédérale américaine bipartisane.

(3) Voir l'article de Hong Kong Free Press du 11 janvier 2017 : « Hangzhou pastor who opposed cross removal arrested for embezzlement again ».

(4) China Aid, 10 janvier 2017 : « Authorities arrest highest-profile pastor since Cultural Révolution ». China Aid (une « organisation chrétienne internationale qui se consacre à la promotion de la liberté religieuse et de la légalité en Chine ») précise que Gu a été président du CCC (Conseil Chrétien de Chine, l'une des deux églises protestantes officielles chinoises) de Hangzhou.

(5) « Why Crosses ? Why Zhejiang ? », article de Brent Fulton dans ChinaSource le 24 août 2016.

(6) « Is Persecution Worsening ? Perspectives on the Changing Religious Policy Environment in China », ChinaSource Quarterlies, Vol. 19, N°1, mars 2017.

(7) Lancé par des étudiants, le mouvement Occupy Central, appelé aussi la Révolution des parapluies a duré de septembre à décembre 2014 en réaction à un projet chinois de réforme du système politique hongkongais.

 

 

 

Chine : la révolution protestante

Avril 2015

Le développement économique à marche forcée qu'a connu la Chine depuis les années 1980, ses soubresauts politiques, ses choix stratégiques et sa montée en puissance, ont caché la progression spectaculaire qu'y connaît le christianisme et plus particulièrement le protestantisme. Une mutation aussi importante pour la Chine que pour le protestantisme et sur laquelle se penche un récent numéro de The Ecumenical Review, la revue du Conseil Œcuménique des Églises (1).

 

(1) Christianity in China, The Ecumenical Review 67.1 mars 2015.

 

Déjà près d'un Chinois sur dix ?

 

Les chiffres sont flous mais éloquents : le nombre de protestants chinois était estimé à 700 000 à la prise du pouvoir par les communistes en 1949, à 1,5 million en 1976 après les persécutions de la Révolution culturelle, à 3 millions en 1982, 6,7 en 1986, 9,4 en 1992, 16,7 millions en 1998. La progression pendant la décennie 2000 semble stupéfiante : les estimations actuelles comptent en 2009-2010 de 18 à 30 millions de membre des églises protestantes reconnues officiellement, de 45 à 70 millions dans ce qu'on appelle les églises de maison, c'est-à-dire les églises et communautés non reconnues. Soit un total de 63 à 100 millions de protestants chinois correspondant à une proportion plus tout à fait négligeable de 4,6 à 7,4 % des 1,35 milliard d'habitants du pays. En comparaison, les catholiques chinois seraient un peu moins d'une quinzaine de millions (2). Ces chiffres, même dans leurs minima, font du protestantisme chinois le deuxième du monde après le protestantisme américain et, s'il continue son expansion à ce rythme, très prochainement le premier ... Une révolution pour la Chine et une révolution pour le protestantisme.

 

(2) Chiffres cités par Sigur Kaiser (p.36) dans son article Church Growth in China - Some Observations from an Ecumenical Perspective. Les chiffres cités par le professeur Xu Yihua dans son article Understanding Protestant Christianity in Contemporary China sont nettement inférieurs : 23 à 40 millions de chrétiens, soit 1,7 à 2,9 % de la population. Mais il reconnait qu'« une des plus grandes difficultés lorsqu'on cherche à comprendre le christianisme protestant dans la Chine contemporaine est le manque ou l'ambiguïté des statistiques ». Ainsi pour le nombre de lieux de culte : 130 000 autorisés par les autorités dont 44 000 chrétiens mais 57 000 pour ces derniers selon la très officielle Église des Trois Autonomies et même beaucoup plus de 300 000 en tout selon l'auteur « si nous prenons en compte les lieux de culte non autorisés par les autorités » (p.11).

 

Une communauté qui prie et qui témoigne

 

Je cite des passages de l'article de Sigurd Kaiser, professeur de Nouveau Testament au Séminaire de Théologie de Nankin de 2007 à 2014 (3). Son regard étranger sur le protestantisme chinois est particulièrement éclairant. Kaiser distingue plusieurs traits qui caractérisent cette église composée aujourd'hui massivement de convertis. D'abord l'habitude de la prière.

 

« J'ai toujours été très impressionné d'entendre qu'une bonne partie de mes étudiants du Séminaire de Nankin se levait à 5h30 le matin pour prier. Chaque matin, ils priaient ensemble pour leurs familles, leurs professeurs, leur école et leurs études. Lorsque je mentionnais par hasard un problème, si petit soit-il, ils me disaient : « Nous allons prier pour vous ». Quand ils venaient me voir pour décider du sujet de leur thèse, certains me disaient : « Nous allons prier pour ça et nous vous dirons après les vacances d'été ». Et cela me touchait beaucoup quand certains de mes étudiants me demandaient, en passant ou après de plus longues conversations : « Priez s'il vous plait pour moi et pour ma famille ». Et ce n'était pas qu'avec les étudiants : il y a même eu parfois des dirigeants d'églises qui m'ont demandé de prier pour eux. Si la prière individuelle est forte, la prière publique l'est tout autant. Elle est énergique et pleine d'espérance. On me dit que dans certaines églises, il y a de longues réunions de prière, particulièrement entre dirigeants et avant de prendre d'importantes décisions. Ils savent qu'ils ont besoin d'être guidés par Dieu lorsqu'ils sont responsables de milliers de gens et pensent que la prière est la plus importante source d'unité dans l'église. La prière a aussi été leur source de force et de persévérance et elle a permis de conserver l'unité des chrétiens pendant la difficile période des persécutions. Pendant plus de 10 ans, au moment de la Révolution culturelle et plus tard, la seule action possible pour les croyants était la prière puisque le ministère était devenu presque impossible. (...) S'il est possible d'apprendre comment prier (voir Luc 11,1 (4)), alors les chrétiens chinois ont appris à prier. » (5)

 

Kaiser cite aussi l'anecdote de visiteurs étrangers qui demandent le chemin du Séminaire où il travaille à une vieille dame en ville, leur premier contact avec des habitants du pays. « Oui, le Séminaire n'est pas très loin, leur répond la vieille dame. Il faut que vous alliez par là. Vous connaissez déjà Jésus ? ». « Le témoignage personnel joue un rôle central dans la chrétienté chinoise, explique Kaiser. Poussés par leur foi biblique, les gens pensent qu'il est de la responsabilité personnelle de chaque chrétien de partager l'Évangile avec ceux qui sont autour d'eux. À côté du culte à l'église, c'est là la principale manifestation de leur évangélisme puisque les chrétiens n'ont pas le droit d'organiser quoique ce soit hors de leurs locaux. Leur témoignage est simple, clair et très personnel. Ce qui fait qu'ils peuvent efficacement transmettre l'Évangile. Le contact personnel avec Jésus dans la vie de tous les jours joue un rôle central dans la chrétienté chinoise. Presque tous les sermons contiennent des récits vécus par les chrétiens. C'est pour cela que beaucoup de cultes comprennent des témoignages personnels. Cela rend le message chrétien personnel et pratique et donc convainquant et séduisant. Quand je demandais à mes étudiants ce qu'ils préféraient dans les journaux d'églises, ils répondaient tous : « Les témoignages ». » (6)

 

(3) Church Growth in China, pp.35 à 47.

(4) « Jésus priait un jour dans un certain endroit. Quand il eut fini, un de ses disciples lui dit : « Seigneur, enseigne-nous à prier, tout comme Jean l'a enseigné à ses disciples. » Il leur dit : « Quand vous priez, dites : Notre Père céleste ! Que la sainteté de ton nom soit respectée ... »

(5) Church Growth in China, pp.37 et 38.

(6) Church Growth in China, p.38.

 

Une communauté autonome, bien considérée, très féminine et très peu cléricalisée

 

Les trois autonomies définies par le missionnaire Henry Venn (7) au milieu du 19e siècle restent à la base du protestantisme chinois actuel et lui ont sans doute permis de mieux supporter les années de persécution que les autres religions. Jusqu'à l'expulsion des missionnaires en 1949-52 après la prise du pouvoir par les communistes, le christianisme chinois, bien que très présent dans l'éducation et les hautes sphères, souffrait d'être une religion d'étrangers, et d'étrangers dominants et colonisateurs. Le communisme a forcé à couper totalement les ponts jusqu'aux années 1980 et entraîné, bien malgré lui, une sinisation très profonde du message qui n'est désormais plus perçu du tout comme étranger mais comme le mode d'expression chinois d'une vérité universelle. 

 

D'abord hostile, le milieu chinois ambiant est ainsi devenu accueillant et curieux, l'importance du christianisme dans la culture occidentale est même aujourd'hui souvent vue comme un motif supplémentaire d'intérêt, une « recette » de succès qui manque encore à la culture chinoise. À la différence des cultes traditionnels et du bouddhisme, « qui exigent d'abord l'amélioration individuelle afin d'atteindre un état divin mais qui ignorent la relation à un Dieu vivant, créateur et mainteneur de l'univers », le christianisme vient combler le terrible « besoin d'accompagnement, de direction spirituelle et d'instruction éthique » qu'éprouvent les Chinois actuellement. « Certains cherchent un sens à leur vie et sont attirés par l'amour chrétien ; d'autres ont fait la connaissance du Dieu vivant par l'expérience de son pouvoir guérisseur ; et un troisième groupe admire l'enseignement éthique chrétien qui couvre tous les aspects de l'existence humaine et pas seulement les liens familiaux, à la différence des enseignements de la tradition. » (8) Kaiser raconte : « En revenant d'une visite d'église avec un de mes collègues chinois, le chauffeur de la voiture lui a demandé : « Je vois que vous êtes chrétiens. Pourriez-vous me dire quelque chose sur le christianisme, s'il vous plait ? Comment ma vie peut-elle continuer après la mort ? » Dans les 30 minutes qui nous furent nécessaires pour arriver à notre destination, mon collègue a expliqué au chauffeur les principes élémentaires de la foi chrétienne. J'avais été très surpris par cette question car je n'avais pas l'expérience d'un tel intérêt pour le christianisme dans les pays occidentaux. Plus tard, il est vrai, j'ai remarqué que des gens venaient régulièrement me voir pour me poser des questions sur ma foi chrétienne. » (9)

 

Le long isolement et l'incroyable développement actuel font des églises protestantes chinoises des communautés quasiment sans pasteurs. Il n'y a longtemps eu qu'une seule faculté de théologie autorisée (le Séminaire de Nankin, qui a même dû fermer pendant la Révolution culturelle, entre 1966 et 1976) et s'il y en a aujourd'hui 21, c'est très loin des besoins qui font que les villes de plusieurs millions d'habitants (et donc avec des dizaines de milliers de fidèles) n'ont jamais plus de 4 à 5 pasteurs, la proportion étant encore plus déséquilibrée dans les campagnes. D'où le rôle majeur des anciens, diacres et prédicants qui font vivre les églises au jour le jour. Et des femmes qui forment des deux tiers aux trois-quarts des fidèles. Selon Caroline Fielder (10), « l'église leur offre un endroit où leur voix compte, une impression de communauté, une nouvelle famille et, pour beaucoup de femmes, en faire partie leur permet de bénéficier d'une position sociale plus élevée que celle qui est la leur hors de la communauté chrétienne. » Et Kaiser d'ajouter : « Mais ce n'est pas la seule raison de ce déséquilibre numérique. Le fait que les femmes aient envie de faire partie de l'église devient un problème pour beaucoup d'hommes. Responsables du foyer et assurant la plus grande partie du revenu familial, beaucoup d'hommes ont peur, s'ils font partie d'une église, de mettre en danger leur carrière publique ou exécutive ou même de perdre leur emploi. Soit ils ne deviennent pas chrétiens, donc, soit ils gardent leur foi secrète, comme ce professeur de religion de la province du Shaanxi qui n'est pas baptisé et ne va que rarement à l'église pour « raisons universitaires » mais qui n'oublie jamais de prier avant chaque déjeuner. C'est pourquoi l'église chinoise est une communauté de laïcs nombreux et très actifs dont les femmes composent la majorité car elles peuvent partager et répandre l'Évangile plus librement, principalement auprès d'autres femmes. » (11)

 

Si beaucoup de traits sont communs entre les églises rurales et urbaines, la guérison et ses pratiques sont un des aspects fondamentaux du protestantisme des campagnes. Toujours selon Caroline Fielder, « beaucoup de Chinois ruraux se sentent piégés à la fois spirituellement et financièrement dans une spirale de dépendance au rituel imposé par certaines pratiques animistes locales, dont une grande partie sont intrinsèquement liées à la vie villageoise. Dans les régions où l'animisme a une grande influence, la possession démoniaque est considérée comme réelle et on m'a fait part de plusieurs cas de possession et donc d'exorcisme. Le christianisme est de plus en plus regardé comme un moyen d'y échapper et peut être perçu comme une force permettant aux communautés rurales traditionnelles de progresser. » (12) « Comme dans le christianisme des origines, dit Kaiser, beaucoup de pasteurs itinérants vont aujourd'hui de village en village pour proclamer l'Évangile. À cause de l'absence de services médicaux dans ces régions, les pasteurs prient aussi pour la guérison (...). Si une personne malade est guérie, il est habituel que les autres membres de sa famille commencent eux aussi à croire à l'Évangile et souvent, c'est tout le village qui devient chrétien. Si toute une famille ou un village accepte Jésus, c'est remarqué par les gens autour. Les cercles chrétiens augmentent et il commence à y avoir des réunions dans les maisons, puis un réseau d'églises de maison et la fondation d'églises plus importantes. C'est cette dynamique, avec les visions, les rêves et la lecture individuelle de l'Écriture, qui explique la croissance rapide du christianisme dans les campagnes. Souvent, quelques années seulement après une première conversion, on trouve des églises dans tout un territoire, par exemple un comté, avec des centaines et même des milliers de membres. » (13)

 

(7) Henry Venn (1796-1873), pasteur anglican et longtemps secrétaire de la Church Missionary Society anglaise. En réaction aux excès du paternalime missionnaire occidental, il théorisa les principes de l'église « indigène » qui doit être self-supporting (autonome dans son financement), self-governing (autonome dans sa gouvernance) et self-propagating (autonome dans sa capacité à se multiplier).

(8) Church Growth in China, pp.44 et 45.

(9) Church Growth in China, p.43.

(10) Cité par Kaiser pp.42 et 43 à partir de son article The Growth of the Protestant Church in Rural China, China Online Study Centre.

(11) Church Growth in China, p.43.

(12) Cité par Kaiser p.40.

(13) Church Growth in China, pp.40 et 41.

 

Une « Chine croyante » et « post-dénominationnelle » ?

 

Symptomatique de l'intérêt récent du monde intellectuel chinois pour les transformations religieuses en cours, le concept de « Chine croyante » a été créé en 2012 par le professeur Xu Yihua (14) : la bientôt première puissance mondiale n'est plus selon lui la « Chine athée », c'est désormais une Chine non seulement riche en traditions religieuses mais vibrante « d'une énergie religieuse nouvelle ». Comme tous les intervenants chinois ayant des postes officiels, le professeur reste très mesuré et soucieux de bonnes relations avec le pouvoir du parti unique auquel il souhaite faire comprendre tout l'avantage que représente pour lui cette transformation, particulièrement sur le plan international. Les mots sont choisis : « Dans le contexte de l'effort stratégique de la Chine pour un développement pacifique, une communication limitée et l'incompréhension avec les autres nations et peuples à propos des questions religieuses sont devenues un obstacle réel pour la Chine dans ses efforts pour s'imposer comme la source d'une importante influence culturelle. (...) Dans ces conditions, la Chine devrait constater et suivre la tendance historique d'un réveil religieux global sur la scène internationale et s'intéresser proactivement aux facteurs religieux dans sa diplomatie au lieu d'être constamment et passivement forcée de réagir à des problèmes religieux. Comment transformer la religion d'un état de fait en une source d'influence dans la stratégie extérieure chinoise, permettant à la Chine de jouer un rôle proactif plutôt que passif sur la scène religieuse internationale, c'est là un choix stratégique que exige dès aujourd'hui toute l'attention des autorités chinoises. » (15)

 

Les particularités du protestantisme chinois et, surtout, sa traditionnelle tendance au non-dénominationnalisme (le fait qu'il ne soit pas friand de distinctions entre les églises sur des bases doctrinales), sont, pour beaucoup d'intervenants, l'un des caractères positifs que le protestantisme chinois pourrait apporter au monde. « D'accord pour être en désaccord, décidés à aimer » (16), cette phrase d'un dignitaire protestant chinois des années 1920 pour expliquer la surprenante indifférence doctrinale des protestants chinois par rapport au goût de la controverse de leurs frères occidentaux, résume bien la tradition post-dénominationnelle des églises locales. L'unification forcée des différentes églises sous le communisme a encore renforcé cette tendance. Et si les organisations officielles sont nationales (17), ce ne sont que des fédérations d'églises qui refusent toute intervention dans la doctrine, laissée à la discrétion des églises locales tant qu'elles respectent le symbole des apôtres et le principe des trois autonomies

 

Comme l'explique l'article sur ce possible christianisme post-dénominationnel (18) : « Historiquement parlant, les croyants protestants chinois n'ont jamais été passionnés par les divisions confessionnelles apportées par les missionnaires occidentaux. (...) Déjà en 1910, à la première Conférence mondiale des Missions à Édimbourg, un fameux dirigeant chrétien chinois, Cheng Chingyi (...), déclarait : « Pour dire les choses clairement, nous espérons voir dans un futur proche une Église Chrétienne unie sans distinctions de dénomination. Cela pourra sembler quelque peu bizarre à certains d'entre vous mais, mes amis, n'oubliez pas de nous regarder en vous mettant à notre place et si vous ne le faites pas, les Chinois seront toujours pour vous un peuple mystérieux ! » (19)

 

Cette indifférence aux désaccords de doctrine tant qu'ils ne touchent pas aux fondements de la foi chrétienne n'est pas synonyme d'uniformité. Le professeur Xu souligne la « tendance à la diversité » (20) qui caractérise le protestantisme chinois. Non seulement dans son type d'organisation, entre églises officielles réellement ou théoriquement affiliées aux structures nationales et églises de maison, ou encore églises indépendantes et professionnelles. Mais aussi dans ses pratiques et dans les publics touchés. Principalement constitué de fidèles âgés, ruraux et analphabètes au sortir de la persécution, le protestantisme est aujourd'hui aussi très urbain, recrutant cols blancs, entrepreneurs, travailleurs migrants et étudiants. Une diversité particulièrement adaptée aux « besoins existentiels des gens » et qui vient remplir le « vide religieux constaté dans la société chinoise depuis les années 1980 »(21)

 

Comme le souligne Philip Wickery, qui s'inquiète des risques de ce développement à tout-va dans une société elle-même extrêmement tendue et fragile, « Aujourd'hui, le christianisme protestant en Chine est d'une grande diversité, et ce peut être une très bonne chose. Selon certains universitaires, cela crée un marché religieux comparable à l'économie de marché chinoise. La Chine semble et se sent plus capitaliste que communiste, au moins dans ses centres urbains et la liberté, formelle ou de fait, est bien plus grande qu'auparavant. Selon un universitaire, il existe un marché rouge du christianisme : le christianisme institutionnel qui joue un rôle de plus en plus important dans la société et la culture chinoise. Il y a aussi un marché noir du christianisme : les églises clandestines, qu'elles soient fondamentalistes, sectaires, très politiques ou beaucoup moins, qui refusent toute relation explicite avec l'État ou le CCC-TSPM (22). Entre ces deux marchés, il y a un marché gris du christianisme, encore plus étendu, déclaré ou non, plus ou moins proche des deux autres, églises de migrants urbains, de campagnards misérables, patrons chrétiens (riches et puissants), intellectuels chrétiens, etc. Au sein du CCC-TSPM, il y a aussi une nouvelle génération de religieux professionnels et avec une bonne formation théologique, délivrés des combats du passé, le plus souvent conservateurs théologiquement mais en même temps ouverts à de nouvelles formes de réflexion, pasteurs engagés et cherchant à renouveler l'église institutionnelle. Il y a aussi des universitaires bien formés qui étudient le christianisme dans les facultés, et des centres de recherche qui poussent à une plus grande tolérance et à l'ouverture.

 

Tout ceci est bon signe pour l'avenir. Mais cela conduira-t-il à une diversité réconciliée au sein du christianisme chinois ? J'en doute. Je vois plutôt une diversité non réconciliée dans une Chine de plus en plus ouverte, un christianisme qui fleurira de différentes façons, un christianisme où ne cesseront pas les débats et les discussions, de manière de plus en plus civile et pacifique espérons-le, mais pas nécessairement. Je ne crois pas que le christianisme générera des institutions fortes et centralisées en Chine, mais ce n'est pas négatif. Des institutions faibles, des églises elles-mêmes sans pouvoir, peuvent aider à promouvoir l'harmonie dans la société. » (23)

 

(14) Voir les pages 17 à 26 de son article Understanding Protestant Christianity in Contemporary China.

(15) Understanding Protestant Christianity, p.18.

(16) Formule de Liu Tingfang (1892-1947), l'un des fondateurs du Conseil National Chrétien en 1922, à l'occasion de la création de cette première institution commune des protestants chinois. Cité p.82.

(17) Il s'agit du Lianghui, les « deux organisations » jumelles créées par le régime communiste pour chapeauter le protestantisme chinois : le Mouvement Patriotique des Trois Autonomies (TSPM, créée en 1951 au moment de la fusion forcée des églises et depuis seule dénomination protestante reconnue par le régime) et le Conseil Chrétien de Chine (CCC, affilié au COE, créé en 1980 au moment du rétablissement d'une certaine liberté religieuse et chargé en particulier de la formation et du soutien matériel).

(18) Is "Postdenominational" Christianity Possible ? - Ecclesiology in the Protestant Church of China, Miikka Ruokanen, Yongtao Chen, Ruomin Liu, pp.77 à 95.

(19) Is "Postdenominational" Christianity Possible ?, pp.79 et 80.

(20) Understanding Protestant Christianity, pp.14 et 15.

(21) Church growth in China, p.46.

(22) La double organisation nationale officielle du protestantisme (voir note 17).

(23) Christianity in China - Secularization, Diversity, and Social Harmony, p.33.

 

Jean de Saint Blanquat