La revue de culture protestante

Christianisme social

« Confronter la foi chrétienne avec son environnement social, économique, politique, culturel et écologique », « poser des paroles et des gestes de libération » : le christianisme social est, depuis que l'équipe d'Autres Temps a rejoint Foi&Vie en 2003, mais bien avant aussi, l'un des courants qui font vivre notre revue. Cette rubrique, animée par ses membres, y prolongera et enrichira les débats initiés dans les Cahiers du Christianisme social (publiés tous les deux ans) et ailleurs.

 

Transhumanisme : l’homme augmenté ou bafoué ?

Décembre 2014
À la livraison 2014/4 de Foi&Vie consacrée au transhumanisme, nous ajoutons ces trois articles d’approfondissement. Ils ont tous les trois précédemment paru dans la revue Information – Évangélisation (2014/3, mai 2014), que nous remercions pour son aimable autorisation. 

Être plus ou moins humain

(Jean-Claude Guillebaud)

Devons-nous rompre une fois pour toutes avec le « vieil humanisme » ? Faut-il congédier le principe d’une « humanité de l’homme » ? Effacer la frontière entre l’homme et la machine ? Tels sont les enjeux d’un débat né aux États-Unis, voici une quinzaine d’années, qui gagne peu à peu le vieux continent.

Sauf exception, les intellectuels européens s’y intéressent encore assez peu. Ils devront, un jour ou l’autre, combler ce retard et se pencher sur la question du « post-humain » ou du « trans-humain ». C’est une question brûlante. On pourrait même dire explosive. Liée aux progrès des technologies avancées, elle nous invite à relire, au plus vite, les réflexions du grand philosophe des sciences que fut Georges Canguilhem (1904-1995). Il nous recommandait de bien faire la différence entre les avancées de la science et les idéologies qui accompagnent – toujours et partout – lesdits progrès, comme des passagères clandestines. Il faut en effet combattre ces idéologies sans diaboliser pour autant les sciences et les techniques qui se trouvent ainsi instrumentalisées.

Au carrefour de deux visions que tout oppose

Nous en sommes très exactement là avec le transhumanisme : une conjonction de progrès enthousiasmants et de théories fort discutables, pour ne pas dire plus. Progrès formidables ? Comment le nier ? Au cours des dernières décennies, les hommes se sont donnés les moyens de corriger, réparer voire améliorer le corps humain, notamment par le biais de greffes machiniques. Cela s’est fait pas à pas. Au début des années 40, on réalisait les premières greffes d’appareils capables de suppléer d’abord le rein, puis d’autres organes. On en vint ensuite à l’installation de stimulateurs cardiaques – les pacemakers – dont l’usage s’est rapidement répandu dans le monde. Puis arrivèrent, en 1989, les premières pompes à insuline et les stimulateurs musculaires permettant de rétablir telle ou telle fonction défaillante.

Aujourd’hui on maîtrise les implants dits cochléaires, électrodes et circuits électroniques reliés au cerveau et permettant de guérir certaines formes de surdité profonde. La presse scientifique se fait constamment l’écho de nouvelles innovations plus stupéfiantes encore. Deux neurochirurgiens américains, Roy Bakay et Philip Kennedy, de l’université Emory, à Atlanta, ont installé dans le cortex d’un paralytique de minuscules implants électroniques qui lui permettent – dans une certaine mesure – de commander par la pensée un ordinateur en lui envoyant des signaux codifiés. Le handicapé en question, Johnny Ray, qui vit avec une électrode implantée dans le crâne, est devenu une vedette des médias aux États-Unis. On songe également à fabriquer un véritable œil artificiel, doté d’une caméra et d’un microprocesseur très performants, qui serait relié directement au cerveau et rendrait la vue à un aveugle.

D’autres chercheurs réfléchissent à la possibilité de fabriquer, au moins partiellement, un cerveau artificiel qui serait constitué de milliers de microprocesseurs capables d’avoir un « comportement émergent » et qui remplaceraient les neurones. La machine colonise l’homme peu à peu, le pénètre, le complète, l’améliore et, peut-être, l’abolit.

Il est d’autres cas où ces implants, incorporés autour ou dans le corps humain, ne remplacent pas un organe malade mais ajoutent une fonction à celle de l’organisme. Citons le cas de l’ordinateur-vêtement – le wearcomp – muni de biocapteurs ou tissé avec des fils conducteurs qui permettent de bénéficier en permanence des possibilités de mémoire, de calcul ou de communication d’un ordinateur.

Citons aussi les puces électroniques directement implantées sous la peau qui dotent les corps des mêmes capacités d’identification ou de stockage informatique que celles d’une carte à puce (ouvrir l’accès à un parking, payer une transaction …). Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’université de Reading (Grande Bretagne) s’est greffé une puce sous la peau en août 1998. Il s’en servait comme d’un sésame dans un « bâtiment intelligent ». On pourrait également citer les avancées prodigieuses opérées dans l’implantation de prothèses dites « bioniques » (mains, bras, jambes), directement commandées par le cerveau du receveur.

Voilà quelques exemples d’innovations technologiques prometteuses. L’idéologie qu’elles ont fait naître nous renvoie quant à elle aux bouillonnements souvent inquiétants de la cyberculture. Les utopies qu’on y trouve sont élaborées et promues par quelques grands spécialistes que l’on appelle déjà les « techno-prophètes ». On pense à des chercheurs comme Hans Moravec, Ray Kurzweil, Max More, et quelques autres. En lisant leurs textes, on découvre qu’ils prônent des « projets » bien peu compatibles avec une approche humaniste traditionnelle.

Citons le programme qu’on appelle l’uploading, qui vise à s’émanciper purement et simplement du corps. Si on accepte l’idée (scientiste) que le cerveau humain n’est rien de plus qu’une connexion compliquée de circuits neuronaux, alors on peut imaginer la possibilité « technique » de télécharger son contenu sur une disquette informatique … On aura ainsi le « tout » de l’homme, mais sans le « fardeau » de son corps.

Même chose pour les recherches sur l’utérus artificiel qu’on appelle l’exogenèse. Au nom de la protection du fœtus à naître, certains des techno-prophètes soutiennent – follement, à mes yeux – qu’il vaudrait mieux qu’il naisse dans une machine plus « propre » qu’un utérus de femme. Ainsi, ajoute-t-on, les femmes seraient enfin libérées du poids de la grossesse et de l’enfantement.

Vers une nouvelle utopie technologique

Les tenants du « post-humain » annoncent au final l’avènement d’un être hybride, moitié machine et moitié organique (un cyborg), un homme « augmenté » ou « amélioré ». Ce saut qualitatif, disent-ils, sera rendu possible par la fameuse convergence des technologies, mise en lumière à la suite d’un fameux rapport commandé par l’administration américaine, et publié en 2002 : le « rapport NBIC » (acronyme de Nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, et sciences cognitives). Ces quatre technologies de pointe seraient en train de converger à une vitesse telle qu’elles annoncent un basculement de l’histoire de l’humanité que nul ne peut définir. D’où la métaphore de la « singularité ». Nous allons entrer, explique-t-on, dans un monde complètement différent, complètement autre, que les politiques sont incapables de désigner et que les scientifiques sont eux-mêmes incapables d’anticiper.

Ces courants de pensée promeuvent comme on le voit une nouvelle utopie technologique, une utopie de substitution après la ruine des grandes idéologies politiques. Elle a quelque chose de séduisant alors même que c’est – aussi – une idéologie redoutable. Pour ne prendre qu’un seul exemple, en acceptant de « fabriquer » une catégorie d’hommes et de femmes technologiquement « améliorés », on  réintroduit de manière faussement ingénue la distinction de sinistre mémoire entre surhommes et sous-hommes.

Pour être plus précis, cette utopie du « transhumanisme » (ou « posthumanisme ») revient à accepter de rendre divisible le concept d’humanité de l’homme, un concept dont le tribunal de Nuremberg, qui jugeait les médecins nazis ayant usé de cobayes humains, avait déclaré « indivisible ». Cela voulait dire que nul ne pouvait être considéré comme « moins humain » ou « plus humain » que d’autres comme l’avaient prétendu les nazis. On était humain ou on ne l’était pas. Un handicapé mental était aussi « humain » qu’un biologiste savant. Or, le transhumanisme vient transgresser ce principe. Un homme amélioré est jugé supérieur à un homme simplement « humain ». D’où certaines déclarations effrayantes.

Donnons un seul exemple. Il parle pour tous les autres. Un journaliste américain, Marc Dery, interrogeait sur ce point le techno-prophète Hans Moravec. Que ferez-vous, demandait-il, des milliards d’êtres humains que vous n’aurez pas « améliorés » ? Réponse impavide – glaçante – du post-humaniste américain : « Les tyrannosaures ont bien disparu … »

Jean-Claude Guillebaud

Jean-Claude Guillebaud est un ancien grand reporter, éditeur et essayiste. Il est notamment l’auteur de : La trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1995 ; La tyrannie du plaisir, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1998 ; La refondation du monde, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1999 ; Le principe d’humanité, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 2001 ; Le goût de l’avenir, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2003 ; La force de conviction. À quoi pouvons-nous croire ?, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2005 ; Comment je suis redevenu chrétien, Paris, Albin Michel, 2007 ; Le commencement d’un monde. Vers une modernité métisse, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2008 ; La confusion des valeurs, Paris, Desclée de Brouwer / La Vie, 2009 ; La Vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds, Paris, Éditions des Arènes, 2011 (un chapitre de ce livre est consacré au transhumanisme, sous le titre : « Posthumanité : le grand détricotage ») ; Le deuxième déluge. Face aux médias, Paris, Desclée de Brouwer, 2011 ; Une autre vie est possible. Comment retrouver l’espérance, Paris, L’Iconoclaste, 2012 ; Je n’ai plus peur, Paris, L’Iconoclaste, 2014.


Les dangers d’une humanité surpuissante

(Dominique Bourg)

 
Dominique Bourg, professeur à la faculté de géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne, pointe les risques réels d’une surconsommation d’une humanité surpuissante.

Le transhumanisme est-il un projet décisif pour l’humanité ?

Non, du moins je ne l’espère pas, le transhumanisme est plutôt pour moi une source d’inquiétude. C’est une idéologie floue, il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’il y a derrière. En tout cas, il y a un arc de possibilités qui va de l’augmentation de l’humain à un délire autour de l’amortalité, et du dépassement de toutes les limites ou contraintes. C’est une des lectures possibles – la plus délirante – de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui : l’anthropocène ; à savoir la nouvelle ère géologique dans laquelle nous entrons, caractérisée par l’impact massif des activités humaines sur la biosphère, l’enveloppe de viabilité qui entoure la Terre et qui nous permet de vivre. Cette interprétation est dans la droite ligne de ce qu’a toujours été la modernité, l’autre interprétation impliquant en revanche une rupture.

Pensez-vous que la frontière est passée lorsque l’homme devient auto-transcendant ?

Nous sommes à la croisée des chemins avec deux idéaux-types : soit une humanité surpuissante qui va réduire, si ce n’est résoudre tous les problèmes qui se posent à elle, qui va affirmer définitivement son règne sur une biosphère exsangue, artificialisée à l’extrême. Michio Kaku imaginait même, dans les années 1990, une humanité épuisant l’énergie du noyau terrestre, ensuite celle du soleil, puis se transformant en chancre cosmique, épuisant tour à tour l’énergie des étoiles solaires de la galaxie.

Avec l’interprétation opposée de l’anthropocène, la montée en puissance de l’humanité n’est qu’un premier âge voué à s’achever par un effondrement de la civilisation industrielle, laissant une humanité disposant d’une énergie limitée, avec un accès réduit aux minéraux et métaux, condamnée à vivre sur une partie habitable d'une Terre en voie de rétrécissement, plus hostile au séjour des êtres humains. Les rêves de surpuissance seraient à jamais finis. Voici les deux idéaux-types envisageables :

- Le transhumanisme est l’une des expressions possibles de l’anthropocène, le fantasme d’une humanité surpuissante, faisant le vide autour d’elle, détruisant en masse les autres formes de vie.

- Dans un cas, le futur pousserait à l’extrême certains traits de la modernité ; dans l’autre, nos délires déboucheraient sur un collapse, lequel pourrait ouvrir la possibilité d’une humanité nouvelle, plus solidaire et moins avide de consommations matérielles.

Comment imaginer de nouveaux rapports à la consommation et aux responsabilités plus citoyens ?

L’engagement citoyen est en l’occurrence essentiel car l’orientation vers l’un ou l’autre de ces futurs va dépendre de l’engagement des citoyens. Dans un cas on parie sur la maîtrise non acquise de mécanismes multiples. Cette « espérance » transhumaniste est clairement supportée par toute l’industrie informatique et celle qui pourrait à l’avenir s’enrichir avec la lutte contre le réchauffement climatique via la géo-ingénierie. Il y a un poids financier puissant pour pousser en direction de la première orientation.

Par ailleurs, le rêve transhumaniste est bien mal nommé, car en fait d’humanité, il ne profitera, compte tenu de ses coûts, qu’à une toute petite partie du genre humain. Je doute profondément de la possibilité de faire bénéficier neuf milliards d’êtres humains d’une augmentation de leurs capacités sensorielles ou cognitives ! De façon générale, le mouvement de montée en puissance des technologies, avec la révolution industrielle, s’est accompagné d’une explosion des inégalités.

Avant la révolution industrielle, sans prendre en compte les peuples premiers qui ignoraient la monnaie, il n’y a aucune région au monde qui ait été deux fois plus riche qu’une autre. Aujourd’hui le ratio entre le Zimbabwe, le pays le plus pauvre, et un pays riche, le Qatar, sans même prendre en compte le cas particulier du Lichtenstein, est de 1 à 428. De tels écarts de richesse n’ont jamais existé dans l’histoire de l’humanité. La consommation croissante d’énergie s’est traduite par des inégalités elles-mêmes croissantes, avec une petite parenthèse entre les années 1950-1970, où l’on a constaté un resserrement des inégalités dans les seuls pays industrialisés.

Quelles seraient les stratégies alternatives pour plus de justice ?

L’accumulation d’informations de toutes sortes par des grands groupes comme Google, avec le traitement informatique des « big data », va encore augmenter la puissance de ces compagnies. Le rachat de Whatsapp par Facebook, est un révélateur de cette pratique, où de nombreuses données personnelles sont enregistrées et potentiellement exploitables. Ce sont ces données qui créent la valeur de Whatsapp et non le service rendu. La puissance des techniques débouche sur des inégalités et des rapports de domination de plus en plus forts.

La seule issue me semble se situer dans le développement de toutes sortes d’initiatives, conduites par de petits collectifs humains. Ce sont toutes ces initiatives que l’on voit germer avec les villes en transition, les villes comestibles, les éco-villages, les Fab-Lab écolo, l’économie collaborative, des regroupements d’agriculteurs pour protéger leurs semences, etc. Ce sont toujours des capacités collectives, des gens qui se mettent ensemble car on ne peut réaliser ce qu’ils font qu’à plusieurs. Par exemple une crèche collaborative ne se fait qu’à plusieurs. Je vois ici une forme de résistance, l’invention possible de modes de vie nouveaux, émergents. C’est le fait d’une partie très minoritaire de la société, qui n’a pas la puissance de l’industrie informatique.

Cette alternative est-elle vouée à l’échec dans ce rapport de toute-puissance ?

La puissance de ces industries repose sur une augmentation croissante de la consommation de ressources, laquelle est à mes yeux très fragile. Plus spécifiquement, un des risques majeurs du XXIe siècle est un affaiblissement sensible de nos capacités de production alimentaire ; le nombre de facteurs qui les affaiblissent est impressionnant : depuis 1985, la production mondiale de céréales plafonne, alors que la population augmente, le climat et le basculement des écosystèmes menacent, nous approchons du pic pour le phosphate, la production d’engrais est très dépendante du pétrole, l’appauvrissement du patrimoine génétique des plantes cultivées est impressionnant, les tensions locales sur l’eau douce s’étendent, etc. Depuis 2007, il y a chaque année une grande région de cultures qui est affectée par une sécheresse avec une baisse des rendements de 20 à 40 % ; et nous ne sommes qu’au début du changement climatique. Dans le passé, chaque fois que pour des raisons naturelles, des changements violents ont affecté la moitié des écosystèmes, l’autre moitié a basculé vers un équilibre nouveau. À ce jour on est à 43 % d’artificialisation des sols, pour nourrir huit milliards de personnes on explose les 50 %, et pour neuf milliards de personnes on atteint 70 %.

On ne pourra surmonter toutes ces difficultés. La possibilité de famines gigantesques est tout sauf absurde. Le scénario d’une toute-puissance humaine est probablement un songe dangereux.

Dominique Bourg
(Propos recueillis par Daniel Cassou)

Docteur en philosophie et diplômé en théologie catholique, Dominique Bourg est professeur à la faculté de géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne. Il est notamment l’auteur de : L’homme artifice. Le sens de la technique, Paris, Gallimard (coll. Le Débat), 1996 ; Les scénarios de l’écologie, Paris, Hachette (coll. Questions de société), 1996 ; Nature et technique. Essai sur l’idée de progrès, Paris, Hatier (coll. Optiques philosophie), 1997 ; La nature en politique, ou l’enjeu philosophique de l’écologie, Paris, L’Harmattan / Association Descartes (coll. La philosophie en commun), 2000 ; Parer aux risques de demain : le principe de précaution (avec Jean-Louis Schlegel), Paris, Éditions du Seuil, 2001 ; Le développement durable, maintenant ou jamais (avec Gilles-Laurent Rayssac), Paris, Gallimard (coll. Découvertes), 2006 ; Vers une société sobre et désirable (avec Alain Papaux), Paris, PUF (coll. DDII), 2010 ; Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique (avec Kerry Whiteside), Paris, Éditions du Seuil (coll. La République des idées), 2010 ; La pensée écologique. Une anthologie (avec Augustin Fragnière), Paris, PUF (coll. L’écologie en questions), 2014.

 

La vie autrement à partir des nouvelles technologies

(Marie-Jo Thiel)

 

Rencontre avec Marie-Jo Thiel, médecin et professeur d’éthique à la faculté de théologie catholique de Strasbourg. Elle dirige le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique de l’Université de Strasbourg.

Quelle définition donneriez-vous au transhumanisme ?

Je n’aime pas ce terme, c’est un concept ambigu qui donne l’impression de vouloir positiver à tout prix avec la notion d’humanisme. Je préfère encore l’anglais enhancement, désignant très directement l’ensemble des technologies visant à « améliorer » ou à « augmenter » l’être humain.

La terminologie en français serait « l’homme augmenté » ou « la réalité augmentée » : apporter un plus, jusqu’à dépasser potentiellement, voire totalement, la perspective humaine actuelle. C’est pour cette raison que l’on parle de transhumanisme. Est-ce un mythe, une utopie ou la réalité ? On joue avec les mots : qu’est-ce que l’humanisme ? On parle aussi de post-humain ou de la singularité humaine.

C’est une nébuleuse qui fonctionne par injonction du langage et d’autant plus efficacement que le discours sur les biotechnologies implique aussi une gouvernance qui favorise leur émergence.

Quelle est la différence entre la phase de réparation et la réalité augmentée ?

La réalité augmentée n’a pas besoin de réparation. L’arrivée prochaine en Europe des lunettes connectées à Internet, les Google glass venues des USA, ainsi que les vêtements dits « intelligents », sont une réalité déjà augmentée. Ces produits ne réparent rien, c’est une pure augmentation du champ des possibles connus. On n’est plus dans une réparation médicale ! On mise sur la santé, mais est-on encore dans le domaine médical ?

Au moment où les frontières s’estompent entre le sens de la vie et de la mort, comment parler encore de finitude pour l’homme ?

C’est une sacrée question ! Est-ce que les biotechnologies apportent l’immortalité ? Elles promettent un esprit mis dans la machine. Dans le christianisme, on n’est pas dans le même type d’augmentation.

L’Évangile ne promet pas une augmentation, mais une situation radicalement nouvelle : la vie dans sa plénitude comme don gratuit de Dieu. C’est quelque chose que l’on accueille, et non que l’on fabrique, qui implique un agir à travers lequel chacun peut consentir à cette vie nouvelle, à cette guérison radicale, à cette résurrection.

Est-ce une manière de contester l’auto-transcendance de l’homme ?

C’est une manière de contester la prétention de la toute-puissance des nouvelles technologies. Le christianisme n’est pas opposé aux développements des technologies, mais il y a une manière de les idolâtrer qui est aliénante pour l’être humain.

L’altérité divine nous permet de ne pas les idolâtrer et de trouver un rapport plus juste, plus distancié qui permet aussi de discerner ce qui est en jeu pour les utiliser et non pour être asservi.

Dans cette perspective le risque est-il que l’homme devienne son propre créateur ?

En 1970-1980, avec les premières années de la génétique, on parlait de Playing God : jouer à Dieu (à l’instar de l’enfant jouant au docteur).

De fait, l’homme est devenu objet d’expérimentation, mais aujourd’hui, cette expérimentation franchit un pas supplémentaire avec la transformation de l’être humain en quelque chose dont on ne sait pas exactement ce que cela sera.

Les technologies émergentes combinent les connaissances que nous avons dans différents domaines technologiques, les nanosciences, les sciences cognitives, les sciences de la communication et de l’information, pour modifier l’homme en un au-delà de lui-même.

Le verbe « créer » n’est pas suffisant ici, car il s’agit de quelque chose de radicalement nouveau, on parle de « post-humain ». Les promoteurs de Google sont très engagés avec des fonds énormes investis dans des groupes de recherches aux USA. La biologie synthétique modifie les cellules, construit des patrimoines génétiques complets ! L’homme devient un être hybride où la frontière entre la vie et la matière devient poreuse.

Mais une personne asservie à la machine, sans émotion, invulnérable, est-elle encore un humain ? Est-ce désirable ?

Qu’est-ce qui est désirable alors ?

C’est la vie en Dieu, cette « augmentation chrétienne » (rires).

Dans l’herméneutique de notre donné chrétien, dans cette relecture que nous faisons de notre héritage chrétien, il y a suffisamment de ressources pour à la fois accueillir ces technologies et ne pas les idolâtrer et garder ainsi la possibilité d’accueillir cela même que nous sommes dans notre vulnérabilité pour en faire quelque chose d’extrêmement précieux. Cette vulnérabilité que la technologie veut obturer, signifie certes épreuve, souffrance, interrogation, mais aussi relation à l’autre, sympathie … L’obturer, c’est se fermer à l’altérité, à la possibilité d’échanges où l’un fait intrusion dans l’autre, y compris l’Autre qu’est Dieu …

Le christianisme nous donne des ressources pour faire de la vulnérabilité une expérience d’accueil de l’autre, de la grâce, pour aller plus loin et donc pour remettre les biotechnologies à leur juste place.

Le post-humanisme, est-ce encore parler de l’homme ?

C’est toujours parler de l’homme, mais si mon désir porte sur le post-humain, n’est-ce pas dire que l’humain actuel n’est pas désirable, parce qu’il est marqué par la finitude ? N’est-ce pas parce que je ne sais pas l’assumer ? Avec la technologie, je peux mettre un pansement sur une jambe de bois, mais qu’importe si j’ai l’illusion qu’ainsi je vais bien?

Google investit beaucoup d’argent et d’énergie dans ces recherches, certains disent que pendant ce temps on ne s’attache pas à régler les problèmes essentiels tels que la faim dans le monde, à s’occuper des questions écologiques … En fait, les enjeux sont bien plus compliqués. Quand on est allé sur la lune, cela a coûté très cher, cela a pu sembler désuet, pourtant la science en a retiré des bénéfices énormes. Les connaissances issues des vols dans l’espace sont appliquées tous les jours dans un tas de technologies transversales. Les nanotechnologies, l’infiniment petit, connaissent de même des applications paradoxales à tous les niveaux : elles contribuent à une pollution insidieuse, encombrant nos poumons, et inversement elles permettent d’instiller des médicaments par des biais totalement nouveaux. Toutes ces technologies ne servent pas seulement là où elles ont été expérimentées, mais ont des applications dans un rayon extrêmement large.

La figure de Janus en est une image : le meilleur est lié au moins bon, et parfois au pire. Ainsi la médecine régénérative offre aujourd’hui la possibilité de reformater des cellules en cellules-souches et à partir de là, de créer les organes et tissus humains de demain pour les réimplanter in vivo. Plutôt que de chercher un pancréas chez un sujet mort, je vais à partir des cellules du sujet vivant qui en manque et souffre de diabète sévère, fabriquer des cellules pancréatiques que je lui réinjecterai et qui mettront fin aux problèmes d’insuline.

Cette technique va changer complètement la médecine, là nous en sommes encore aux prémices. Mais pour l’infarctus du cœur, nous sommes déjà assez avancés : je peux prendre déjà des cellules de la moelle osseuse et les injecter au niveau de la lésion cardiaque, là où les cellules sont mortes à cause de l’infarctus. Pendant ce temps, parce que le cœur est défaillant, j’installe une prothèse externe pour quelques mois. Le cœur peut alors se régénérer et reprendre ses fonctions. La prothèse externe peut alors être retirée.

Nous sommes au seuil de quelque chose d’assez génial !

Marie-Jo Thiel
(Propos recueillis par Daniel Cassou)

Marie-Jo Thiel est médecin et professeur d’éthique à la faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg. Elle dirige le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique (CEERE) de l’Université de Strasbourg. Elle a notamment publié : Où va la médecine ? Sens des représentations et pratiques médicales, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003 ; Les rites autour du mourir, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2008 ; Donner, recevoir un organe. Droit, dû, devoir, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2009 ; Quand la vie naissante se termine, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. Chemins d’éthique), 2010 ; L’automne de la vie. Enjeux éthiques du vieillissement, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. Chemins d’éthique), 2012 ; Au nom de la dignité de l’être humain, Paris, Bayard jeunesse (coll. Essais), 2013 ; Faites que je meurs vivant ! Vieillir, mourir, vivre, Paris, Bayard jeunesse (coll. Essais), 2013 ; La santé augmentée, réaliste ou totalitaire ?, Paris, Bayard jeunesse (coll. Études et essais), 2014.