La revue de culture protestante

Christianisme social

« Confronter la foi chrétienne avec son environnement social, économique, politique, culturel et écologique », « poser des paroles et des gestes de libération » : le christianisme social est, depuis que l'équipe d'Autres Temps a rejoint Foi&Vie en 2003, mais bien avant aussi, l'un des courants qui font vivre notre revue. Cette rubrique, animée par ses membres, y prolongera et enrichira les débats initiés dans les Cahiers du Christianisme social (publiés tous les deux ans) et ailleurs.

 

Une subtile subversion du totalitarisme

 

Mars 2019

La révolution industrielle actuelle, liée au développement technoscientifique, est marquée par le totalitarisme du toujours-plus-toujours-plus-vite. Il en résulte une fébrilité qui s’empare de tous les domaines de l’existence. L’auteure examine dans un premier temps les mécanismes à l’œuvre : croissance et innovation sont les mots-clés d’un culte de la démesure aux accents messianiques. Elle propose ensuite une définition de la théologie chrétienne et montre la pertinence de celle-ci pour décaler le regard, tout en travaillant de manière transversale. Au niveau concret, il s’agit d’entrer dans une logique où la relation dynamique entre gratuité, disponibilité et humilité devient une force subversive.

Rôle et place de la théologie chrétienne dans un monde fébrile

 

Rien ne sert de se voiler la face. Si elle ne se limite de loin pas à cela, l’histoire du christianisme est néanmoins entachée par un certain nombre d’épisodes peu reluisants : Inquisition, guerres de religion teintées de cupidité tristement humaine, baptêmes et christianisation forcés, justifiés de surcroît par une théologie qui faisait montre d’un sentiment de supériorité culturelle et s’assurait, avec la complicité du politique, une emprise sur les consciences. Tout cela a bien entendu laissé des marques qu’il ne s’agit pas de nier. Face à la montée d’une nouvelle forme de totalitarisme technoscientifique, le christianisme a pourtant aujourd’hui une pertinence spécifique à mettre en évidence sans fausse modestie. Quels sont donc les mécanismes à l’œuvre dans un mode où les nouvelles technologies bouleversent profondément les modes d’existence ? Comment définir la théologie chrétienne ? Qu’a-t-elle à proposer à l’humain du 21e siècle ? Voilà les questions auxquelles s’attelle cet article.

 

1.-Totalitarisme techno-scientifique


1.1.-Accélération et mouvement perpétuel


Dans nos démocraties occidentales, un totalitarisme d’autant plus pernicieux qu’il se targue d’affranchir l’humain de toute contrainte se développe : le totalitarisme des normes temporelles. Analysé en détail par le professeur Hartmut Rosa dans son ouvrage Aliénation et accélération (1) qui s’intéresse au cycle de l’accélération propre à la modernité, ce totalitarisme se révèle peu à peu dans toute son ampleur. Avec le développement de l’intelligence artificielle (2) et, parallèlement, des nouvelles technologies de l’information et de la communication associées aux sciences cognitives et aux nanotechnologies, les NBIC (3), l’humain du 21e siècle est en effet pris dans un mouvement de changements frénétiques permanents auxquels il est difficile d’échapper. Désormais, les maitres-mots sont : circulation toujours plus rapide des idées et du capital (« le temps, c’est de l’argent ! »), réduction des coûts, innovation comme garantie d’une croissance continue, compétition, réussite, accumulation des expériences vécues. Et voici qu’imperceptiblement les conditions du totalitarisme sont réunies : action et volonté des sujets sont soumises à une pression constante, – en l’occurrence celle du « toujours-plus-toujours-plus-vite » –, se soustraire à cette normativité est pratiquement impossible, tous les domaines de la vie sociale s’en trouvent influencés, combattre ou critiquer les impératifs de l’accélération est difficile (4).
La fébrilité règne également sur les marchés financiers, de plus en plus dominés par de grandes banques d’investissements et des fonds spéculatifs plus ou moins coupés de l’économie réelle. Les transactions sont effectuées à des fréquences toujours plus élevées grâce à de puissants logiciels. Or cette finance casino tend à dicter ses règles aux politiques et exerce une influence profonde sur le fonctionnement de la démocratie, dont les processus sont justement liés à ces contraintes de l’espace-temps que les nouvelles technologies visent à abolir (5). L’obsession du mouvement perpétuel, l’une des caractéristiques du totalitarisme mise en évidence par Hannah Arendt (6), s’empare des esprits et des corps.

 

(1) Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte/Poche, 2014 (traduction française de l’anglais par Thomas Chaumont). Entre temps a paru la suite de la réflexion du professeur Rosa sous le titre Résonance (traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, La Découverte, 2018), un ouvrage que Mark Hunyadi considère comme « une étape décisive dans l’évolution de la pensée sociologique et philosophique contemporaine » (Le Temps, 15 septembre 2018, p.35). Hartmut Rosa y étudie la manière dont la vie peut être ressentie comme bonne par l’individu, la résonance renvoyant à l’envers de l’aliénation dans la perception du rapport au monde.

 

(2) Pour simplifier, je définirais ici l’intelligence artificielle (IA) comme l’ensemble des théories et des techniques liées au développement de programmes et machines capables d’accomplir des tâches comparables à celles du cerveau humain. Sans IA, pas de smartphone ni d’Internet.

 

(3) NBIC : nanotechnologies - biotechnologies - informatique - sciences cognitives. Ce seraient les « quatre technologies les plus prometteuses pour l’avenir de l’humanité » (selon Le Rapport NBIC). L’abréviation NTIC recouvre pour sa part les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

 

(4) Hartmut Rosa, op. cit., p.105.

 

(5) Marc Chesney, De la grande guerre à la crise permanente : la montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2015, pp.26-27.


(6) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Seuil, 1972 (pour la traduction française), p.27.

 

1.2.- Auto-allumage

 

Engoncé dans des normes temporelles contraignantes, pris à la gorge par la nécessité de rester dans le peloton de tête avec ceux et celles qui réussissent, l’humain du 21e siècle s’épuise. Afin qu’il demeure compétitif, en clair qu’il soit un grand consommateur productif, les dix commandements de la vie saine lui sont sans cesse assénés et des pistes alléchantes proposées : cours de méditation pour recharger les batteries (afin de revenir ensuite au travail plein d’énergie et de créativité, c’est donc la version utilitariste de la méditation !), compléments alimentaires pour booster les performances, journées déconnexion à prix d’or, pratique d’un sport avec les derniers gadgets de mesure des paramètres vitaux, etc. etc. Aucune minute ne peut être perdue, même durant les loisirs : tout ce qui est entrepris doit déboucher sur une nouvelle expérience forte, source de rentrées sonnantes et trébuchantes pour celui ou celle qui l’organise, et avoir une efficacité si possible scientifiquement prouvée sur l’augmentation de nos performances (7). Bref, le système d’accélération mondialisé s’auto-alimente efficacement sans rien remettre en question ! La pause momentanée a en fait pour seul but de retaper les athlètes avant de les renvoyer sur le ring où ils finissent par agoniser.
Parallèlement, les fonds affluent dans les départements Recherche et Développement, car les promesses de vie meilleure, voire éternelle, font saliver les investisseurs. Le phénomène de l’inflation des promesses destinées aux politiques, sponsors et autres pourvoyeurs de financement est du reste bien connu. Il se serait emballé à partir des années 1990-2000, en lien avec de grands programmes technoscientifiques destinés à « relancer la croissance, rester compétitif », avec « une tendance à vendre des futurs technologiques bien avant que des résultats tangibles ne l’autorisent » (8). La course aux promesses technologiques tend à devenir une fin en soi, comme la finance, qui se soucie de sa propre croissance et de sa propre volatilité, avec pour corollaire une agitation permanente (9). Progrès technique exponentiel, croissance économique à entretenir constamment et manières d’assurer les conditions de l’un comme de l’autre sont les anneaux borroméens du totalitarisme de l’accélération.

 

Pris dans le cercle vicieux de l’accélération, nous vivons désormais comme des hamsters dans leur cage tandis que nos rêves, nos désirs, nos peurs et nos faiblesses sont utilisés pour alimenter le moteur de la nouvelle machine totalitaire qui se prétend démocratique (10). Nous en arrivons à « oublier ce que nous voulions vraiment faire et qui nous voulions vraiment être – nous sommes tellement dominés par la nécessité d’épuiser la liste des choses à faire et par les activités de consommation à gratification immédiate […] que nous perdons la sensation qu’il existe quelque chose d’authentique ou de cher à nos yeux » (11).

 

(7) Un exemple parmi d’autres : « Les enfants qui reçoivent des cours de piano ou de chant prennent quelques points de plus à l’échelle de mesure de l’intelligence », Amanda Castillo, Faire de la musique modèle notre cerveau, Le Temps, rubrique Carrières/Formation, 29 juin 2018, p.19.

 

(8) Elisabeth Gordon, Les promesses des technosciences n’engagent que ceux qui les croient, Allez savoir ! Le magazine de l’UNIL 62 (janvier 2016), pp.22-25 (compte rendu de : Marc Audétat (dir.), Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ?, Hermann, 2015). L’auteure cite ici Marc Audétat.

 

(9) Jean-Marie Brandt, La crise ? Quelle crise ? Genève, Slatkine, 2015, pp.46 et 48. À propos de la fébrilité comme génératrice de profits, cf aussi Marc Chesney, op. cit., p.26.

 

(10) Pour une fine analyse des mécanismes à l’œuvre au niveau de la psyché contemporaine : Byung-Chul Han, Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques du pouvoir, Strasbourg, Circé, 2014 (traduction française de l’allemand par Olivier Cossé).

 

(11) Hartmut Rosa, op. cit., p.127.

 

1.3.- Mécanismes pervers et quête de salut


Consommer, c’est bien entendu aussi fumer, boire (pas uniquement de l’eau du robinet !) et manger, si possible plus que nécessaire, afin de faire tourner la machine. En poussant à la (sur)consommation de produits dont les effets potentiellement néfastes sont connus, comme de nourriture trop sucrée, trop salée et trop riche, la publicité joue habilement sur deux tableaux : faire envie et … faire culpabiliser puisque les « dix commandements de la vie saine » exigent justement que nous portions une attention particulière à ce que nous faisons et ingurgitons. Or, une fois que nous avons cédé à la tentation, nous sommes envahis par un sentiment de culpabilité habilement attisé et nous cherchons le moyen « d’expier » (12) : sport à outrance (avec équipement dernier cri), régimes-minceur, coupe-faim. La souffrance endurée par ces pratiques devient chemin de salut, compris comme harmonie à (re)trouver avec soi-même, les autres et le monde. Malheureusement, il n’y a ici pas de pardon : nous devons à tout prix réussir dans tout ce que nous entreprenons, quitte à passer constamment d’un excès à l’autre, de la surconsommation à la privation, d’un régime au suivant, en augmentant les doses et le nombre de kilomètres parcourus au pas de course. Ne pas parvenir à nous maintenir en forme nous relègue sans cela dans l’enfer des perdants. Dans cette quête sans fin, nous contribuons à la bonne santé du système totalitaire – à défaut de la nôtre.

 

De plus, sans le savoir, nous restons prisonniers de schémas religieux que nous croyions avoir rejetés dans notre désir d’autonomie : tentation, faute, culpabilité, expiation forgent encore et toujours notre quotidien même s’il n’est plus nécessairement pensé ni vécu en ces termes ! L’idée selon laquelle il faut payer d’une manière ou d’une autre pour compenser reste bien ancrée alors même qu’elle ne constitue qu’une compréhension parmi d’autres de ce que la théologie chrétienne nomme le salut en Christ, - nous y reviendrons.

 

(12) Pour la notion d’expiation : cf. Jean-Denis Kraege, Expiation, in : Encyclopédie du protestantisme, Paris / Genève, Cerf / Labor et Fides, 1995, p.560b.

 

1.4.- Croissance et innovation : formules incantatoires


En ce monde anxieux et fébrile, croissance et innovation sont deux termes fréquemment utilisés tant dans les médias que par les milieux économiques et scientifiques. Rares sont cependant les tentatives de définir à chaque fois ce dont il est question. Jean-Marie Brandt, docteur en économie et en théologie au bénéfice d’une longue expérience pratique, souligne la difficulté de l’exercice : « Personne n’est d’accord, ni entre les Etats-Unis et l’UE ni au sein de l’UE, sur la définition de la croissance ou sur les moyens d’y parvenir. Personne ne semble, à commencer par les politiques, avancer de vision qualitative responsable, culturelle à long terme, qui dessinerait l’architecture de la maison de vie, ni non plus s’intéresser à la valeur au quotidien du travail, de la famille » (13). Et il est d’autant plus ardu de trouver une définition commune que désormais finance et économie sont désolidarisées, ce qui entraine imperceptiblement la perte du lien avec la culture propre à chaque société et une déresponsabilisation des acteurs de cette finance dématérialisée qui travaille à court terme : « La finance n’est plus au service de l’économie, l’économie est au service de la finance. Cette finance ne produit pas de valeur propre, au contraire : elle se nourrit au détriment des valeurs palpables, tangibles de l’économie » (14).


Jean-Marie Brandt propose avec pertinence de concevoir la croissance comme « pôle de lecture économique » d’une « dynamique de maison de vie dans un cadre culturel donné » (15). Ainsi définie dans une optique de communauté de destin à façonner ensemble au fil du temps, la croissance suppose une vision à long terme, respectueuse des processus démocratiques, donc de la temporalité et de l’espace que ceux-ci nécessitent pour élaborer des repères communs et concrétiser des mesures idoines. La croissance n’a effectivement pas à devenir une fin en soi qui justifierait les moyens ni une formule magique, voire incantatoire, dont la signification, la finalité et les enjeux ne sont même plus interrogés. Il s’agit au contraire de discuter les conceptions de l’humain sur lesquelles se fondent – ou veulent se fonder – nos sociétés, de définir des cadres et de se situer par rapport à des valeurs, en tenant compte du fait que finance, économie et culture sont en relation dynamique.

 

L’innovation constitue un autre terme-clé dans les discours médiatiques, politiques et scientifiques. Difficile, à nouveau, de savoir ce que recouvre précisément cette notion. La troisième révolution industrielle (16) que nous vivons avec le développement du numérique, des technologies associées et des multiples applications de l’intelligence artificielle (IA) est pourtant placée sous le signe de l’innovation permanente, condition de la compétitivité qui garantit la croissance. L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) distingue pour sa part quatre types d'innovation : de produit, de procédé, de commercialisation et d'organisation. De la simple retouche d’un produit présentée comme une nouveauté à la mise en œuvre de procédés qui changent radicalement le quotidien, voire des pans entiers de l’univers professionnel (17), en passant par la création de nouveaux besoins qu’il s’agira de satisfaire au plus vite, le spectre est large.

 

Au final, tous les individus et tous les domaines de l’existence se trouvent remodelés en profondeur, car comme le souligne l’OCDE, « le champ de l’innovation englobe l’ensemble des utilisateurs, des fournisseurs et des consommateurs – que ce  soit dans les administrations publiques, les entreprises ou les organismes à but non lucratif – et elle transcende les frontières entre pays, secteurs et institutions » (18). Ce remodelage intervient de surcroit dans la perspective d’un monde (presque) parfait où le chômage, la baisse de productivité et les inégalités devraient disparaitre (19). Point ne serait alors besoin de débat ni de remise en question de quelque développement que ce soit puisque promesse est faite que les moyens mis en œuvre visent une amélioration planétaire !

 

Sur les marchés financiers, l’innovation représente également un élément essentiel : « L’innovation joue toujours un rôle important dans nos prévisions de croissance économique et de rentabilité des classes d’actifs » (20). Ou encore : « Dans un monde occidental vieillissant, l’innovation est la clé de la croissance » (21). Le World Economic Forum (WEF) assure pour sa part que l’utilisation de technologies sophistiquées apportera santé et richesse aux plus âgés tandis que les changements démographiques – c’est-à-dire le vieillissement de la population – profiteront aux clients comme aux investisseurs (22). Innovation et croissance renvoient ainsi l’une à l’autre de manière tautologique et sonnent comme les expressions d’une forme de pensée magique : il suffirait de les invoquer pour que surgisse un horizon de bonheur et de prospérité à l’échelle de la planète. Elles ne sont certes pas bonnes ou mauvaises en soi : innover est et demeure un moteur de l’action, croitre est au cœur même de la vie. Mais à nouveau, s’il s’agit d’innover pour innover sans s’interroger sur la signification même du terme, ni sur les finalités et les valeurs, ou d’innover pour assurer une croissance qui permettra l’innovation qui entretiendra cette croissance non définie, toujours en agitant la promesse d’un mode merveilleux à venir, des questions méritent décidément d’être posées et le débat engagé. Des voix s’élèvent d’ailleurs pour encourager une réflexion et une élaboration éthiques collectives (23).

 

(13) Jean-Marie Brandt, op. cit., p.40.

 

(14) Jean-Marie Brandt, op. cit., p.30. Le professeur Marc Chesney, op. cit., p.15, parle pour sa part d’une « aristocratie financière (…) tellement convaincue de la supériorité et de la primauté de ses intérêts sur ceux de l’économie et de la société, présentées par ses lobbies comme une concomitance d’intérêts, qu’elle ne se donne pas la peine d’en discuter. (…) Cette véritable caste siphonne des montants astronomiques qu’elle est incapable de véritablement investir dans l’économie. »

 

(15) Jean-Marie Brandt, op.cit., pp.37-39. Par maison de vie, l’auteur entend la construction culturelle au fil du temps d’une communauté de destin qui cherche à définir et respecter des repères communs. Il s’appuie pour cette définition sur le sens premier de l’économie comme gestion de la maison et considère que culture et économie sont étroitement imbriquées (pp. 9 et 34-35).

 

(16) Certains, dont Luc Ferry, estiment que les développements actuels sont le fruit de l’avènement du numérique et de sa progressive application planétaire à tous les domaines. Ils ne constituent pas en soi une nouvelle révolution, mais participent de la 3e révolution industrielle (cf. Luc Ferry, Penser le XXIe siècle. La 3e révolution industrielle : économie collaborative, transhumanisme et uberisation du monde, album audio, 2016). D’autres au contraire, dont Klaus Schwab, voient dans la généralisation de la robotisation et de la digitalisation une 4e révolution, distincte de celle liée à l’avènement des ordinateurs et du numérique : un bouleversement complet de l’économie comme de la société est en cours (interview de Klaus Schwab, Le Temps, 8 janvier 2016, ). Je partage pour ma part la lecture de Luc Ferry.

 

(17) Stratégie de l’OCDE pour l’innovation.

 

(18) Ibid.

 

(19) Cf. le clip, réalisé par le World Economic Forum (WEF), qui décrit ce qui est considéré comme la quatrième révolution industrielle : How do we avoid a world of joblessness, low productivity and inequality ? By ensuring the Fourth Industrial Revolution really does improve the state of the world. Cf. aussi l’en-tête du site de l’OCDE Stratégie de l’OCDE pour l’innovation : Des politiques meilleures pour une vie meilleure.

 

(20) Christophe Donay, responsable de l’allocation d’actifs et de la recherche macroéconomique, Pictet Wealth Management, Croissance, inflation et rentabilités attendues : des perspectives moroses, Perspectives, Pictet, juin-juillet 2018, p.10.

 

(21) Christophe Donay, conférence L’innovation redessine les marchés financiers, Lausanne, 29 mai 2018 : « In a greying world, innovation is key for growth » (intitulé d’une diapositive, documents gracieusement fournis par l’auteur).

 

(22) Cf. Global Agenda Council on Ageing, Technological Innovations for Health and Wealth for an Ageing Global Population, Executive Summary, p.3.

 

(23) Cf. par exemple le plaidoyer du professeur Jean-Claude Ameisen, médecin, immunologiste et président sortant du Comité Consultatif National d’Éthique français : Attentifs, ensemble : Jean Claude Ameisen plaide pour une élaboration collective de l’éthique (propos recueillis par Catherine Vincent, Le Monde, 5 janvier 2017). 

 

1.5.- Scientisme prophétique et nouveau messianisme


Dans le contexte de fébrilité permanente précédemment décrit, les avancées technologiques sont désormais présentées comme la solution aux problèmes, y compris à ceux-là mêmes que créent les nouvelles technologies et leurs applications. De même que l’Intelligence artificielle ne peut d’ores et déjà plus être maîtrisée que par une IA toujours plus puissante (24), les nouveaux appareils liés aux NBIC, gourmands en énergie et en métaux rares, requièrent toujours plus de technologie pour tenter d’être plus respectueux de l’environnement. Similairement, la technologie informatique a permis des progrès en matière de sécurité, mais elle engendre sans cesse de nouvelles menaces, ce qui implique toujours davantage de moyens pour la cybersécurité. Le serpent se mord la queue.

 

Quant à l’éradication de fléaux tels qu’Alzheimer ou le cancer, elle est annoncée au prix de la récolte et de l’analyse de quantités astronomiques de données médicales que chacune et chacun doit livrer sans broncher. Bref, innovation rime avec promesses d’une possible victoire sur la maladie, d’une vieillesse heureuse et de la résolution des problèmes tant écologiques que démographiques engendrés notamment par nos modes de vie (25). C’est au fond comme si la loi de Moore, selon laquelle la puissance des circuits intégrés croît de façon exponentielle, et celle de Metcalfe, qui exprime la croissance exponentielle de la valeur d’un réseau en fonction du nombre d’utilisateurs (26), s’appliquaient au bonheur de l’humanité, désormais défini par les succès de l’innovation, et corrélé à l’adoption généralisée des fruits de celle-ci, qu’ils soient sains ou toxiques !


Seul l’avenir dira si les NBIC se révèlent à la hauteur des espoirs qu’elles suscitent. La rhétorique utilisée pour vanter les mérites de ces technologies et de leurs multiples applications potentielles rappelle néanmoins ce qu’Hannah Arendt nomme le scientisme prophétique : recours aux prédictions prétendument infaillibles qui vident les termes de leur contenu et rendent la discussion impossible tout en déliant l’argumentation du contrôle par le présent, assertions basées sur des faits et données dont le caractère scientifique est souligné, affirmation selon laquelle la réussite des procédés, même les plus fous, dépend essentiellement d’une mise en œuvre et d’une organisation correctes (27).

 

De plus, l’évolution technologique est souvent décrite comme inéluctable, en correspondance avec le sens de l’Histoire : « L’explosion de la production de données dans le monde rend l’IA indispensable. Or ces tombereaux de données sont précisément ce dont l’IA avait besoin pour s’éduquer ! Plus l’IA progresse, meilleure elle est face aux données, ce qui en retour la renforce. Imparable spirale qui est en train d’emmener l’IA au-delà de notre cerveau. » (28). Une telle rhétorique de l’inéluctable est d’autant plus pernicieuse que ses prophéties influencent d’ores et déjà en la modifiant l’idée même que l’humain se forge de lui-même : le seuil d’acceptation enthousiaste ou résignée s’abaisse imperceptiblement (29). Et certains voient désormais les implants destinés à augmenter les capacités humaines comme seule planche de salut face à la concurrence des machines (30).


Le présent, imparfait et contingent, doit absolument être dépassé et tout ce qui relève de la finitude aboli. Le programme se fait messianique, au sens où il est marqué par la conviction qu’un monde de bonheur et de justice pourra être instauré grâce et selon des modalités humaines. Le Dr Laurent Alexandre, médecin et neuroscientifique, spécialiste ès prédictions, n’hésite du reste pas à reprendre une terminologie biblique, parlant des apôtres de l’IA et du nouvel Evangile transhumaniste (31). Pourtant, dans cette course en avant, la théologie chrétienne offre au contraire la possibilité de prendre du recul et de décaler le regard.

 

(24) Laurent Alexandre, La guerre des intelligences. Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine, JCLattès, 2017, p.49.


(25) Laurent Alexandre, op. cit., p.53 : « Les gourous de la Silicon Valley ont non seulement les moyens de leurs ambitions mais sont en plus habités d’une conviction messianique : leur mission est de sauver l’humanité ». Et, p.38 : « L’Homme devrait pouvoir réaliser ce que seuls les Dieux étaient supposés pouvoir faire : créer la vie, modifier son génome, reprogrammer son cerveau, conquérir le cosmos et euthanasier la mort ».

 

(26) Laurent Alexandre, op. cit., pp.33, 39, 42 pour l’explication de ces deux lois.


(27) Hanna Arendt, op. cit., pp.71-72, 76, 116-117.


(28) Laurent Alexandre, op. cit., pp.46-48 (« Pourquoi l’IA n’est déjà plus un choix, mais le sens de l’Histoire »).


(29) Mathieu Terence, Le transhumanisme est un intégrisme, Paris, Cerf, 2016, pp.11, 76-78, 99.

 

(30) Laurent Alexandre, op. cit., p.56. L’auteur écrit encore (p.73) : « Si l’IA est le problème, elle serait aussi en grande partie la solution. L’eugénisme cérébral ou l’interfaçage de notre intelligence avec l’IA s’imposeront comme une réponse incontournable au gigantesque défi posé par la concurrence des machines ».

 

(31) Laurent Alexandre, op. cit., p.38.

 

2.- Rôle et place de la théologie chrétienne


2.1 Essai de définition


Parler de la théologie chrétienne implique de souligner que cette appellation générique recouvre en réalité une pluralité d’approches qui se réclament des écrits bibliques et en particulier du témoignage apostolique dans le Nouveau Testament (32). Un effort constant est en effet requis pour formuler et traduire concrètement, de manière intelligible et pertinente en fonction des contextes spatio-temporels et culturels, un message dont le contenu lui-même est sujet à discussion et interprétation. La théologie chrétienne, en tant que discipline, a donc pour tâches de fournir les outils nécessaires à ce travail d’interprétation et de s’y livrer elle-même. Elle se doit aussi de réfléchir à l’articulation entre raison et mystère, expérience et doctrine, être et agir, enjeux du temps présent et tradition. Recourant aux méthodes des sciences humaines et sociales, elle veille toutefois à ce que « cet idéal de scientificité » ne devienne pas son but ultime puisqu’elle garde en tension rationalité et possibilité d’une dimension qui la dépasse et l’excède (33).


Outre le travail sur les textes bibliques et sur sa propre histoire, la théologie chrétienne assume une posture transversale : se laisser interroger par d’autres manières d’aborder et d’analyser le monde, visible et invisible, et interroger elle-même ces autres approches pour que de ces interrogations croisées surgissent de possibles déplacements internes féconds (34). Elle invite ainsi à « penser ce qui arrive et pourquoi, penser de quoi c’est le symptôme, penser ce qui en est fait et peut en être fait aujourd’hui » (35)


Si la théologie chrétienne est une discipline, elle est aussi fait et œuvre de toutes celles et ceux qui se réclament du Christ d’une manière ou d’une autre et participent au quotidien, à titre individuel et collectif, à et de cette construction sociale consciente de son appartenance à une lignée croyante (36) que constitue le christianisme. Ce que nous pourrions nommer théologie vécue comprend ainsi des pratiques, des formes institutionnelles, des modes d’engagement et un langage qui tentent d’exprimer et de traduire en actes une doctrine de l’être et de l’agir fondée sur (et non par !) une Personne, Jésus de Nazareth, reconnu, à la suite des Evangiles, comme le Christ (= Oint), l’Envoyé de Dieu, mort et Ressuscité, Parole faite chair. Cette définition spécifique de « l’au-delà du moi et de l’humain » à laquelle s’attelle la théologie chrétienne est au cœur du christianisme. Concrètement, il n’est pas toujours aisé de tracer la frontière entre la théologie comme discipline et la théologie vécue, car la première inclut la réflexion sur la seconde, elle-même nourrie par l’activité réflexive de la première, qu’elle soumet à l’épreuve du terrain. Au final, chacune répond de et à l’autre, et la théologie académique se doit de problématiser ce rapport.

 

(32) Pour une discussion étendue de la notion même de théologie et de ses tâches, cf. Dietrich Ritschl, Théologie in : Encyclopédie du protestantisme, Paris / Genève, Cerf / Labor et Fides, 1995, pp.1530-1551.

 

(33) Ibid., p.1538c.

 

(34) À propos de la transversalité de la théologie, cf. not. Pierre Gisel, Résistances des particularités et pièges de l’universel. Pour un usage subversif des corps, des traditions et des frontières, in : Jacques Ehrenfreund et Pierre Gisel (dir.), Mises en scène de l’humain. Sciences des religions, philosophie, théologie. Paris, Beauchesne, 2014, p.247, note 32.

 

(35) Pierre Gisel, L’émergence des sciences religieuses, une historie à revisiter d’hier à aujourd’hui. Réponse à Christian Grosse, Ibid., p.218.

 

(36) Danièle Hervieu-Léger, Du religieux et de la tradition. Rencontre avec Pierre Gisel, Ibid., pp.14-15.

 

2.2.- Entrer dans une autre dimension


Avec Jésus reconnu comme Christ, le temps de Dieu, ou kairos, fait irruption dans le temps des humains, le chronos. Désormais, la nouveauté caractérise une manière d’être au monde vécue sur le mode de l’ouverture au Souffle d’un Dieu qui s’est fait chair (37). Cela peut inciter à réfléchir au sens même que nous voulons donner à l’innovation : de quelle nouveauté, de quel renouvellement de nos existences avons-nous véritablement soif ? Quant à la notion de croissance, elle prend une autre coloration, par exemple dans l’optique johannique et paulinienne d’un élargissement de l’espace intérieur comme accueil toujours plus profond de cet Infini-Eternel qui féconde la personne (38). Il est alors question de décentrement par rapport à soi-même pour entrer dans une attitude d’accueil et de service. Voilà des éléments que la théologie chrétienne se doit d’apporter dans les discussions lorsqu’il est question de définir les notions de croissance et d’innovation pour chercher à fixer des repères en la matière. De même nos Églises pourraient-elles s’interroger, elles qui se montrent si souvent obsédées par le nombre de fidèles, comme par la nécessité d’accroitre leur audience et d’innover à tout prix.

 

Pour la théologie chrétienne, la figure centrale de ce Jésus mourant sur la croix, indissociable de l’événement pascal, c’est-à-dire du tombeau vide vu comme signe de victoire sur la mort elle-même, suggère enfin que du plus-vivant peut surgir là où il n’est pas ou plus attendu (39). L’image d’une transcendance qui assume et traverse le tragique de l’existence humaine jusqu’au bout pour y ouvrir un nouvel horizon subvertit ainsi la signification même de l’échec. Simultanément, la prétention à la toute-puissance et le souci de la réussite permanente sont fondamentalement remis en question. L’absurde, ce n’est dès lors pas de naitre pour mourir un jour, mais de risquer de passer à côté de la possibilité de vivre ici et maintenant dans une dimension plus vaste que le seul réel immédiat. Toute existence humaine peut s’inscrire dans cette perspective et être relue sur un mode différent où elle prend toute sa valeur sans pour autant être centre ni origine. Comme le relève Carl Gustav Jung, pour l’humain,

 

« la question décisive est celle-ci : te réfères-tu ou non à l’infini ? Tel est le critère de sa vie. C’est uniquement si je sais que l’illimité est l’essentiel que je n’attache pas mon intérêt à des futilités et à des choses qui n’ont pas une importance décisive. (…) Si nous comprenons et sentons que, dans cette vie déjà, nous sommes rattachés à l’infini, désirs et attitudes se modifient. Finalement, nous ne valons que par l’essentiel, et si on n’y a pas trouvé accès, la vie est gaspillée. Dans nos rapports avec autrui, il est, de même, décisif de savoir si l’infini s’y exprime ou non (40). »

 

La théologie chrétienne propose de vivre et concevoir le lien avec cet infini autrement que comme une pure ou lointaine abstraction. La figure christique appelle au contraire à regarder au cœur même de la réalité finie, de ses ambivalences et de son chaos, une possible ouverture vers du plus vaste, du cohérent, de l’unifié. La difficulté inhérente à la condition humaine n’est pas pour autant niée ou banalisée, et il n’est pas non plus question de se désengager du réel. Au contraire, il s’agit d’assumer celui-ci tout en laissant bouger en nous ce qui s’est endormi et en ravivant des aspirations qui sommeillaient, bercées par les promesses d’un totalitarisme sournois.

 

(37) Cf. par exemple la notion d’homme nouveau dans le Nouveau Testament abordée sous l’angle du vieillissement, Anne Sandoz Dutoit, Vieillir, un temps pour grandir, Bière, Cabédita, 2014, pp.61-62.

 

(38) Sans entrer dans une exégèse fouillée qui n’a pas sa place ici, je fais référence entre autres à Jean 3,30 (« Il faut qu’il (le Christ) grandisse et que moi je diminue ») et Galates 2,20 (« Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi »).

 

(39) Pour une riche discussion de la figure christique, cf. not. Pierre Gisel, Michèle Bolli-Voelin, L’humain entre résistance et dépassement. Entretiens sur le christianisme et le religieux en société contemporaine, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture, 2017, pp.42-56.

 

(40) Carl Gustav Jung, Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées recueillis par Aniela Jaffé, traduits par Roland Cahen et Yves Le Lay, Gallimard, coll. Témoins, 1973, pp.369-370.

 

2.3.- Trois termes en relation dynamique


Exprimer cette relation à l’Infini dans le rapport à soi-même, au monde et aux autres pourrait se résumer, en christianisme, par trois termes peu à la mode : gratuité, disponibilité, humilité. Incarnées parfaitement en paroles, en actes et par l’être même de ce Jésus des Evangiles, les trois notions servent de balises en fonction desquelles s’orienter, tout en sachant que l’ouvrage est sans cesse à remettre sur le métier.

 

En regard du mercantilisme ambiant, la gratuité incite à retrouver le goût du service, du partage et de la reconnaissance, – dans le double sens de gratitude et de capacité à reconnaitre ma dépendance par rapport au créé, à la Terre et à tout ce qui, comme à toutes celles et ceux qui l’habitent. C’est encore voir chaque personne dans sa profondeur de sujet, non pas comme un objet dont les désirs, peurs et pensées peuvent être manipulés ou utilisés à des fins marchandes. Tout n’est pas monnayable, certains biens sont inaliénables, et les dettes symboliques que nous avons les uns envers les autres ne peuvent se résumer à des comptes d’apothicaire. Il y a de surcroit une joie à rendre service comme à remercier des services rendus !

 

La gratuité rappelle encore que ce qui traverse le don pour aller plus loin, c’est le par-don. Il est ferment de tous les recommencements justement parce qu’il échappe à la logique comptable pour ouvrir à celle de l’amour. Or, l’amour implique en premier lieu la réconciliation avec soi-même, ses erreurs, ses forces et leurs revers … afin de pouvoir « aimer son prochain comme soi-même ». La logique de l’amour (41), parfaitement accomplie en la figure christique, suppose un par-don premier, infini et mystérieux, qui invite à par-donner à mon tour.

 

Étroitement liée à la gratuité, la disponibilité pousse à entrer dans le temps long. La méditation de tradition chrétienne, mise à disposition de tout l’être pour une lente transformation par l’Infini de ce Dieu-fait-Chair, en constitue une précieuse école. Moment sans attente de résultat immédiat, elle est signe d’une dépendance ontologique, essentielle. Attitude d’écoute et d’accueil où souvent rien ne se passe, elle requiert de la persévérance, ingrédient du reste indispensable à la construction et au maintien de toute relation vivante entre humains. Face à la course en avant et l’exclusion de ceux et celles qui ne suivent pas le rythme, la méditation chrétienne constitue dès lors un possible lieu différent où lenteur, inutilité apparente et accueil inconditionnel (re)trouvent leur saveur.


La disponibilité implique enfin de faire des choix : impossible d’être disponible avec la même intensité pour tout et tout le monde en même temps. L’équilibre entre retrait méditatif et action, attention aux uns ou aux autres, concentration sur une tâche plutôt qu’une autre est constamment à redéfinir. Voilà un chemin d’apprentissage du renoncement au tout-tout-de- suite qui entraine si souvent dans sa sarabande infernale.

 

Afin de ne pas tomber dans les excès mêmes de performances que le christianisme pousse à interroger, l’humilité sert de précieux garde-fou. Elle peut être comprise comme prise de conscience de mes limites, remise en question de mes certitudes, acceptation des échecs et des critiques, gratitude pour les réussites – qui ne sont jamais le résultat de mes seules forces.
Maintenus en tension dynamique, les trois principes de gratuité, disponibilité et humilité évitent de tomber dans un volontarisme destructeur, enflé d’orgueil et de prétention à nier ou abolir la finitude humaine. Il n’est effectivement pas question d’un idéal de perfection à atteindre, mais d’un cheminement en confiance, quels que soient les tours et détours de nos existences. L’événement de Pâques à partir duquel le christianisme se vit et se définit subvertit ainsi subtilement les systèmes mortifères dans lesquels nous nous enfermons.

 

(41) A propos de la logique de l’amour, cf. not. Paul Ricœur, Amour et justice, Paris, Points, 2008, pp.32-42 : amour et justice y sont ici abordés dans leur tension féconde en lien avec l’éthique et la pratique.

 

2.4.- Offrir des grilles de lecture


La théologie, en l’occurrence chrétienne, invite à décaler le regard, démarche indispensable dans un monde où la rapidité des développements technologiques contribue à entretenir une logique d’exclusion par la compétition et à flatter la vanité d’une certaine ploutocratie technico-financière qui mine nos sociétés. Certes, la théologie chrétienne est souvent perçue comme Jiminy cricket ou éveilleuse de consciences, avec les dérapages moralisateurs hélas inhérents à cette position, mais son rôle ne saurait se limiter à cela. Intrinsèquement, elle comporte en effet sa propre remise en question puisque l’identité même de celui sur qui elle se fonde reste une énigme : Jésus ne peut être reconnu Christ en régime d’immédiateté ou d’évidence (42). Dit autrement, ce qui excède l’humain ne peut être cerné de manière unique ni absolue, l’objet même de la théologie ne peut être circonscrit de façon définitive et par conséquent aucune appropriation de la vérité n’est justifiée. Différents régimes de vérité doivent au contraire être distingués selon qu’il est question de science, d’historicité ou de foi. Le décentrement favorisé par l’approche transversale qui lui est propre encourage par conséquent la théologie chrétienne à « considérer les différences et divergences sous l’angle de l’interpellation fructueuse plutôt que de viser l’uniformisation ou de tomber dans le fanatisme » (43).


L’indécidable de cette figure christique à partir de laquelle travaille la théologie chrétienne inclut en outre la mort du Messie attendu. De l’échec est donc introduit dans la symbolique messianique, ce qui subvertit les attentes et renverse la perspective : un monde parfait n’est pas à attendre sous l’horizon humain. Quant à la matrice prophétique, elle se trouve renouvelée par le fait que ce Jésus prophète, qui incarne la toute-puissance divine, renonce justement à prendre le pouvoir et ne revendique aucune reconnaissance universelle selon des modalités humaines. Dès lors, celle ou celui qui se réclame du Christ peut-il tout au plus espérer que César se convertisse, non sous la contrainte ou par la force de persuasion, mais uniquement selon l’Esprit, dont l’action est de l’ordre du mystère. Il ne saurait être question de prétendre englober tout le genre humain en cherchant à acquérir et conserver une quelconque position de puissance. La véritable subversion est d’abord personnelle, intérieure (44). Annoncer l’Évangile en paroles et en actes, c’est par conséquent donner envie de « venir voir » (45), pas imposer une adhésion.

 

Maintenant en tension le « ceci et en même temps cela » du Dieu-homme, le déjà et le pas encore des attentes eschatologiques, la théologie chrétienne ne prétend pas lever les contradictions : elle reste pleinement consciente que la réalité à prendre en charge est certes le lieu où s’annonce déjà « ce qui la transcende et la transfigure », mais que l’humain ne peut y faire triompher le juste, le vrai, le bon (46). Voilà de quoi remettre en question toute forme de messianisme conquérant ou de scientisme prophétique à visées mondialisantes.

 

(42) Pierre Gisel et Michèle Bolli-Voélin, op. cit., pp.63-65. Référence au fameux « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » de Jésus à ses proches en Marc 8,29 ; Matthieu 16,15 ; Luc 9,20.

 

(43) La Revue des Cèdres 44 (décembre 2015), p.166 : compte rendu par Anne Sandoz Dutoit de l’ouvrage de Jacques Ehrenfreund et Pierre Gisel (dir.), Mises en scène de l’humain. (…), op. cit.

 

(44) Jean-Marie Pelt, Dieu en son jardin. Entretiens avec Rachel et Alphonse Goettmann, Paris, Desclée de Brouwer, 2004, pp.176-177.

 

(45) Je fais ici référence au venir et voir en Jean 1,39-46.

 

(46) Cf. Éric Fuchs, Quand l’obligation se noue avec la liberté, Genève, Labor et Fides, 2015, pp.121-122.

 

2.5.- Chercher la cohérence et prendre soin

Appelée à définir les notions constitutives de sa doctrine comme à retravailler son langage et ses modes d’engagement pour les adapter au contexte sans se départir de ce qui la fonde, la théologie chrétienne se doit de développer une pensée cohérente. Cette recherche de cohérence ne constitue pas une fin en soi, mais vise à fournir une base de discussion et d’action. Dans la confusion des concepts entretenue par une forme de capitalisme émotionnel (47) et face au risque de recourir à des formules incantatoires, la théologie propose de « déployer un ordre de problématisation et de réflexion, d’argumentation aussi, en rationalité commune ou publique (…) selon le registre adéquat » (48).

Or cela est indispensable non seulement pour permettre le débat en société et la construction de la maison de vie, mais encore pour participer à l’élaboration démocratique de garde-fous éthiques que la rapidité des développements technologiques rend plus nécessaires que jamais.

 

Le travail sur le langage et ce qu’il recouvre invite également à revisiter des schémas religieux qui ont marqué et marquent encore implicitement les consciences. Certains de ces schémas sont habilement utilisés dans les diktats d’une vie saine et respectueuse de l’environnement. L’idée selon laquelle « il faut payer d’une manière ou d’une autre afin d’expier sa faute » après avoir cédé aux sirènes de la (sur)consommation ou pollué sans vergogne est savamment entretenue. Elle débouche sur une multitude de commandements, quand ce n’est pas sur une avalanche législative, qui n’incitent pas à remettre fondamentalement en cause les comportements eux-mêmes. Pourtant, la notion de sacrifice comme devoir de renoncer à quelque chose de soi-même, de son temps ou de ses biens ne constitue en théologie chrétienne qu’une facette, qui a fait oublier le registre de la réconciliation et la dimension de la responsabilité dans la liberté, assortie de la possibilité du pardon. Là s’ouvrent des pistes à explorer plus en détail, notamment à la lumière de la vision paulinienne de la loi, qui appelle chaque personne individuellement à un changement en profondeur tout en permettant de se sentir délivré de la « fatigue d’être soi » (49). Serait-ce peut-être cela le salut ?

 

Enfin, la théologie chrétienne se trouve face au grand défi de développer et de mettre en œuvre des moyens pour accompagner dans leur quête de sens et de cohérence les femmes et les hommes du 21siècle souvent fragilisés dans la fébrilité ambiante. Elle est également appelée à prendre tout particulièrement soin, dans sa réflexion et son action, des personnes qu’a d’ores et déjà laissées de côté la 3révolution industrielle. La rapidité et le coût des changements technologiques ont des effets d’autant plus discriminatoires qu’ils entraînent l’exclusion de toutes celles et ceux qui, pour des raisons d’âge, de maladie, d’épuisement ou encore par manque de moyens ne parviennent pas à soutenir le rythme en se mettant continuellement à jour. S’il s’avère de surcroît que l’exclusion sociale active « le réseau cérébral chevauchant celui de la douleur » (50), nous sommes face à une question de santé publique qui requiert une étroite collaboration interdisciplinaire et interprofessionnelle !

 

(47) Byung-Chul Han, op. cit., p.59. Pour l’émotionnel, cf. aussi Jean Romain, La dérive émotionnelle, Lausanne, L’Age d’Homme, 1998.

 

(48) Pierre Gisel et Michèle Bolli-Voélin, op. cit., p.61.

 

(49) Allusion au titre de l’ouvrage d'Alain Ehrenberg La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1999. Pour la loi , cf. not. Romains 8, où Paul distingue entre la loi de l’Esprit et la loi du péché et de la mort.

 

(50) Jacques Besson, Addiction et spiritualité, Spiritus contra spiritum, Toulouse, Érès, 2017, pp.106-107.

 

3. Conclusion et envoi

La théologie chrétienne est bien équipée pour susciter le débat, remettre les pseudo-évidences en question et inciter à décaler le regard par rapport au réel pour y vivre et agir selon une autre logique que celle de l’accélération perpétuelle. Habituée à analyser le langage et la symbolique tant prophétiques que messianiques, consciente de ne pas détenir la vérité, elle est apte à offrir des grilles de lecture pour mieux comprendre, et par conséquent démonter, les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui, avec les tentations globalisantes qui les animent.

 

La théologie chrétienne a donc toute sa place pour proposer à l’humain du 21siècle des manières de construire du sens et des éléments de réponse sur le plan éthique, sans prétendre avoir le monopole ou la panacée. Sa longue histoire lui a du reste appris une humilité dont le monde d’aujourd’hui a cruellement besoin. Depuis les Lumières, elle a en effet dû abandonner une position autoritaire qui lui assurait un contrôle sur les consciences. Elle est censée avoir peu à peu découvert l’importance de laisser celles-ci s’affranchir de l’emprise de toute idéologie, pour (re)faire place à la liberté et la responsabilité dans la confiance. Or, en christianisme, la confiance en l’humain n’est possible que parce qu’elle se fonde sur la foi, qui est confiance en ce qui excède justement l’humain, avec ce que cela implique de reconnaissance et d’acceptation de la finitude. Dans une modernité tardive où croissance et innovation sont devenues les formules incantatoires du culte de la démesure, il est d’autant plus indispensable de travailler à restaurer la confiance que cette démesure entraine exclusion et crises à répétition (51).

 

La théologie chrétienne dispose des moyens de subvertir de l’intérieur le totalitarisme des normes temporelles qui joue sur un développement technologique débridé et une logique de compétition sans pitié, tout en les entretenant. Dans cet emballement dont les effets se révèlent de plus en plus délétères, il est proposé à chacune et chacun la possibilité de vivre un décalage vivifiant, voire … bouleversant.

 

Anne Sandoz Dutoit

 

(51) Jean-Marie Brandt défend dans son ouvrage (op. cit.) la thèse centrale, que je trouve pertinente, selon laquelle « La confiance est le repère de lecture de la vascularisation de l’économie de marché, soit des conditions de croissance et de prospérité. Or la crise est une crise de la confiance, puisque la confiance a disparu du marché », op. cit., p.61.

 

 

Pour une nouvelle herméneutique de la sécurité publique : quelques aperçus

Avril 2017
Photo Rama

Les développements qui suivent sont une reprise (très) abrégée de quelques uns des principaux éléments d’un essai conçu sur le mode d’une thèse de politique-fiction imaginée pour répondre dans le cadre de l’élection présidentielle de 2017 aux questions de savoir quoi faire, pourquoi, pour quoi, et comment pour instituer une sécurité publique quotidienne durable en France (1).

 

(1) Rédigé entre avril et août 2016, cet essai a pour titre : La France, les français et leur sécurité : Que penser ? Que faire ? Pour une sécurité publique quotidienne durable : redressement, réforme et rénovation (254 p, et annexes 205 p). Il est disponible en ligne sur le site du sociologue Laurent Mucchielli.

Les 6 paramètres d’un diagnostic

 

1. L’entrée dans une nouvelle ère et l’avènement d’un monde nouveau

 

Cette nouvelle ère est caractérisée par la fin de l’insouciance, le discrédit des élites et la tentation du chacun pour soi et du repli.

 

Ce monde est nouveau …

 

Institutionnellement : c’est la fin d’une époque. La Ve République a vécu. Elle semble être arrivée à son terme. Les pratiques politiques et les réformes constitutionnelles (2) intervenues au cours des 51 dernières années auront eu raison d’elle en remettant profondément en cause l’esprit même de la Constitution ardemment et longuement souhaitée, voulue par son père fondateur.

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En pratique, c’est au cours des trente dernières années que ce processus de dégénérescence, dont l’histoire reste à faire, s’est produit :

 

D’abord, avec les périodes de cohabitation (1986-88, 1993-95 et 1997-2002).

 

Ensuite, avec la réforme constitutionnelle du quinquennat présidentiel (2000). Cette réforme n’a pas seulement fait disparaitre les effets dialectiques féconds qui auraient pu naître d’un usage raisonné et responsable d’une discordance éventuelle de la majorité présidentielle et de la majorité parlementaire, elle a surtout fait perdre au mandat présidentiel la vision de long terme qui caractérisait le septennat. 

 

Enfin, avec le recours au dispositif des primaires (2011-2012 et 2016-2017), qui a fait des citoyens, et des candidats aux primaires eux-mêmes, les otages des partis politiques dominants en les asservissant aux luttes de tendances, de factions et de clans de ces partis.

 

Géopolitiquement : avec de multiples et incessantes mutations dictées par le rythme, la diversité et les modifications des rapports de force interétatiques, d’une part, l’apparition et le succès d’acteurs non-étatiques à l’origine de situations et d’actions belligènes ou criminogènes déterritorialisées d’autre part.

 

Au niveau international : le passage d’un monde bipolaire à un monde multipolaire avec les désagrégations ou recompositions d’alliances ou de coopérations, les tensions et les conflits qui en résultent, et l’effondrement ou la disparition d’États suscitant des mouvements migratoires de grande ampleur.

 

Au niveau européen : l’effacement progressif du projet européen qui est susceptible d’aggraver son impuissance et de provoquer sa dislocation.

 

Économiquement : à la fois une mondialisation des échanges, une croissance étique ou atone, une dette publique presque au niveau de la création de richesse annuelle, et un important montant de prélèvements annuels de la richesse annuelle produite (presque 44 %). 

 

Socialement : l’augmentation régulière des inégalités, l’apparition de l’austérité, de la pénurie et du précariat durables, l’attisement des clivages et les prémisses, sinon l’avènement de fractures dont les premiers signaux d’alerte ont été lancés il y a plus de vingt ans (thème de la fracture sociale en 1995).

 

Culturellement : le désenclavement massif de l’information et des connaissances ayant conduit au rétrécissement du monde, le refus des arguments d’autorité, de  la confiance aveugle et de l’opacité, un désir d’engagement et de participation malgré la tentation du repli, une soif croissante de justice.    

 

(2) Il y en a eu 21 en tout depuis 1958, dont 19 en 16 ans.

 

2. Le hiatus profond entre la demande et l’offre de sécurité

 

Il importe, en préalable, de dissiper un risque grave de confusion qui pourrait être faite entre la demande de sécurité des gens et une pseudo-demande de sécurité de l’État. On pourrait, en effet, considérer qu’ils sont respectivement en position de demandeurs, ceux-là aspirant à la tranquillité et celui-ci à l’ordre, qu’il s’efforce de maintenir ou de rétablir à l’aide d’opérations impliquant le recours à des procédés de dissuasion (3) (pour le maintien) ou d’intervention ou/et de répression (pour le rétablissement). Mais cette analogie est inadéquate parce qu’ils ne sont pas sur le même plan.

 

En effet, les gens sont des consommateurs captifs dont la satisfaction des besoins de sécurité dépend d’un prestataire institutionnel qui est l’État et qui a — pour le moment encore — le monopole de l’exercice de la force. Quant à l’État, même s’il peut être victime d’atteinte à son intégrité ou à son fonctionnement, il n’est pas dans une situation de demandeur mais d’ordonnateur puisqu’il est son propre maître et qu’il dispose à son gré de la force publique.

 

A cette différence de positionnement s’ajoute une différence substantielle de nature – et donc de champ – quant à l’objet de leur souci de sécurité respectif : la tranquillité des gens est foncièrement de nature individuelle, même si elle s’inscrit dans une dimension collective, et elle relève donc de l’intérêt particulier, tandis que l’ordre est de nature collective puisqu’il concerne le vivre ensemble (4) et, à ce titre, il relève de l’intérêt général.

 

Concernant la demande de sécurité quotidienne des gens, on constate le terrible décalage dont elle souffre par rapport à l’offre publique de sécurité, notamment en milieu urbain.

 

Ce décalage a été publiquement mis en lumière, et de manière tragique, par les actes terroristes des deux dernières années, alors qu’il a eu cours sans vergogne, et des lustres durant, depuis l’avènement de la délinquance quotidienne de masse. Ces actes terroristes ont, en effet, montré à la population que les forces de sécurité ne pouvaient pas garantir sa sécurité, ni même l’assurer parce qu’elles arrivaient après les faits, alors, qu’idéalement, il aurait fallu empêcher que cela arrive, et, qu’au demeurant, il n’y avait aucune certitude que cela eût été possible si elles avaient été présentes sur place avant, à titre dissuasif.

 

Ce hiatus révèle une immémoriale méprise entre ce que veut la population et ce que veulent les forces de sécurité. Un coup d’œil sur les programmes de formation des policiers montre par exemple qu’ils ont été formés et initiés soit à intervenir pour faire cesser des incidents en train de se produire, soit pour enquêter sur les infractions commises, en identifier les auteurs, les rechercher et les arrêter afin de faire une belle affaire … alors que celui à qui ça arrive ou c’est arrivé aurait voulu, plus prosaïquement, ne pas être victime d’une infraction.

 

Il y a d’ailleurs une ambigüité native dans la vocation et l’option répressives qui ont, culturellement, la faveur des forces de sécurité, car il ne pourrait pas y avoir de grand flic, s’il n’y avait pas d’ennemi public n°1 ou de grand voyou ou truand. Mais les braves gens ne sont pas eux-mêmes quittes de cette ambigüité car leur vie serait alors privée des frissons troubles et exquis que procurent la mythologie policière et ses innombrables interprétations romanesques, cinématographiques ou télévisuelles…

 

Malheureusement, c’est cette option qui est à l’origine de l’idée reçue que le cœur de métier du policier est l’intervention et la répression. Et sûrement pas la prévention. Elle a été facilitée par le fait que celle-ci est restée un concept vague dont le contenu et les déclinaisons stratégiques et opérationnelles concrètes ont fait défaut. C’est pourquoi les tentatives effectuées pour promouvoir la prévention au sein de l’institution policière ont globalement échoué, au point que cette vocation a progressivement été confiée à d’autres instances, ce qui a fourni un motif commode pour que ce domaine d’action soit relégué à une place subsidiaire dans le travail policier. Cette erreur stratégique majeure doit être corrigée, en assurant à la prévention la première place dans le travail des forces nationales de sécurité.

 

C’est cette herméneutique qui doit inspirer la sécurité publique et qu’il convient d’énoncer sans ambages en la faisant figurer avec force et clarté dans le mandat de la force publique, car c’est la voie souveraine pour que la politique de sécurité publique quotidienne s’inscrive dans une perspective de durabilité et pour que la force publique renoue le fil de la confiance avec la population.

 

Sur le principe de prévention : sa mise en œuvre serait hautement bénéfique car il implique d’inscrire son action dans le moyen ou le long terme au lieu de camper dans le court-termisme, de mobiliser et de cultiver l’esprit et les capacités d’anticipation et de prévision au lieu de se borner à la routine, de développer les capacités d’analyse et d’évaluation au lieu de se complaire dans la duplication. Il pousse, en effet, à se projeter dans le temps pour prévenir des évènements futurs indésirables et à définir les moyens de les empêcher ou d’y faire face s’ils survenaient.

 

Quant à la question de la confiance, elle est centrale. Celle-ci est réclamée avec force et sur un mode injonctif par les organisations professionnelles de policiers. Comme s’il s’agissait d’un véritable  équivalent à une contrepartie au terme d’une prestation fournie dans le cadre d’un échange négocié ! C’est une erreur caractérisée d’appréciation, sauf à considérer que la population ait une dette inextinguible de reconnaissance à l’égard des policiers. Or, ce n’est pas le cas. C’est même l’inverse, car de la même façon que la police ou la gendarmerie appartiennent à la Nation, l’agent de la force publique se doit à la population en répondant à ses attentes et à ses besoins. Ce qui non seulement s’inscrit dans la philosophie du don — et non pas de l’échange – qui caractérise le concept même de service public, mais exige aussi de faire preuve en permanence à l’égard de la population d’une écoute bienveillante sans jamais se prévaloir de l’argument d’autorité (5). Car le titulaire de la souveraineté, autrement dit le peuple, ne peut pas délivrer un blanc-seing au dépositaire de la force pour qu’il en fasse un usage à sa convenance.

 

Celui-ci doit d’abord s’évertuer à gagner la confiance de la population au lieu d’exhorter celle-ci à la lui donner et en lui enjoignant de s’en remettre à lui les yeux fermés.

 

Ce ne sera possible que si ce qui est fait correspond à ce qui est attendu et demandé dans le cadre de la loi, et si c’est fait comme ce doit être fait au terme de la loi … ainsi qu’il convient dans un État de droit.

 

Dans un tel État, la police doit, métaphoriquement, faire un travail sans bavure, c’est-à-dire sans coulure, ni macule, ni salissure, ni tâche, ni souillure, autrement dit irréprochable, net, parfait parce que pleinement conforme à sa vocation.

 

Cela  implique de soumettre non seulement à la lettre de la loi mais surtout à son esprit (6) :

 

- tous les acteurs impliqués dans la chaîne de la force publique, en garantissant la clarté des règles de définition du contenu de leurs rôles respectifs et de leur répartition, qu’il s’agisse du commanditaire de la force, c’est-à-dire de celui qui en dispose et a autorité pour décider de son emploi, du commandant de la force qui en conçoit et en supervise l’utilisation, et de l’utilisateur final qui en fait usage sur le tas ;

 

- les protocoles et les procédés de leur action, en évaluant ex-ante et ex-post la qualité de leur conception et de leur mise en œuvre en fonction de leurs effets.

 

(3) Qui fonctionnent remarquablement avec des personnes sans volonté ni intention malveillante, mais de manière tout à fait aléatoire dans le cas contraire.

(4) On le constate avec les manifestations où l’ordre recherché tente de concilier, vaille que vaille, des groupes d’intérêts particuliers contradictoires : ceux des manifestants, des contre-manifestants, des riverains (habitants, professionnels de tous ordres …), et des autres usagers …

(5) Ce qu’ont tendance à faire tous ceux qui participent de la puissance publique et contribuent à sa mise en œuvre.

(6) « … Car la lettre tue, mais l'Esprit vivifie. », Paul, 2 Corinthiens, 2, 6.

 

3. La nature et la place de la sécurité dans la démocratie : l’impératif catégorique  d’une approche téléologique et globale de la sécurité

 

Sa nature : la sécurité est un droit, ce n’est pas une liberté. Contrairement à ce qu’on entend dire ou qu’on écrit ici et là, la sécurité n’est pas une liberté. Ni la première, ni la dernière. Elle est un droit fondamental (7), mais pas une liberté. S’il en est ainsi, c’est parce que, à l’origine, le désir de liberté est ce qui prime et que c’est de ce désir que découle alors le besoin de sécurité, qui est un besoin plurivalent (il peut prendre plusieurs formes et produire plusieurs effets différents voire paradoxaux allant de la quiétude à la suffocation) et présent dans toutes les dimensions de la vie personnelle et sociale qui seraient exposées à un risque d’épreuve, de risque ou de perte.

 

Sa place dans la démocratie : entre la liberté et la justice. Cette place repose sur l’axiome que la sécurité n’est pas un isolat. Elle ne doit donc pas être pensée de manière isolée mais en relation avec ce qui la justifie et la détermine, c’est-à-dire, en amont, avec la Liberté dont elle doit s’efforcer, sous l’autorité de la Loi, de garantir l’exercice, et, en aval, avec la Justice à laquelle elle est assujettie, parce que c’est l’institution judiciaire à qui revient, en disant le droit, de faire le lien entre la liberté et la sécurité. Elle le fera en assurant  le double équilibre épistémologique et praxéologique entre le principe de liberté et les exigences et les contraintes pratiques de la sécurité.

 

(7) « La sécurité est un droit fondamental et l'une des conditions de l'exercice des libertés individuelles et collectives » (Loi 95-73 du 21 janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité, article 1er, codifié à l’article L111-1 du Code de la sécurité intérieure (CSI).       

 

4. La Loi maltraitée au risque de la désuétude (8) ou de l’obsolescence (9)

 

Le nombre de lois concernant la justice pénale et la sécurité sous leurs divers aspects (y compris l’immigration, les accords de coopération et les conventions) est impressionnant. Il a été de 209 sur 1058, soit 20 % au cours de la dernière décennie  (2007-2017) avec respectivement 96 lois sur 548, soit 17 %, de 2007 à 2011 et 113 sur 510, soit 22 % entre 2012 et 2017 (10).

 

Le volume et la diversité de ces textes que les généralistes de la sécurité devraient connaître – ce n’est pas le cas – pose un problème grave d’appropriation et de compréhension pour ces professionnels.

 

La loi négligée ou désertée : les exemples abondent d’une inapplication structurelle absolue ou relative de la loi.

 

- Le cas d’école concerne la police de proximité : son « extension à l'ensemble du territoire d'une police de proximité répondant aux attentes et aux besoins des personnes » constitue « une des orientations permanentes de la politique de sécurité publique » (11). Censée être en vigueur depuis 22 ans, cette orientation légale attend encore sa mise en œuvre effective, visible et probante.   

 

- « La notation par le procureur général de l'officier de police judiciaire habilité est prise en compte pour toute décision d'avancement » (Art. 19-1 du Code de procédure pénale (CPP)). Cet article, créé par la loi n°93-2 du 3 janvier 1993, attend aussi son application.

 

- « Les enquêtes administratives relatives au comportement d'un officier ou d'un agent de police judiciaire dans l'exercice d'une mission de police judiciaire associent l'inspection générale des services judiciaires au service d'enquête compétent. Elles peuvent être ordonnées par le ministre de la justice et sont alors dirigées par un magistrat » (Art. 15-2 du CPP). Cette disposition aurait dû être appliquée dans l’affaire Théo à Aulnay-sous-Bois. Sa mise en œuvre est encore en attente.

 

La loi mal comprise dans son esprit et donc mal appliquée : l’exemple de la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF) en apporte l’illustration préoccupante. Censée avoir révolutionné le management public, la constitution financière entrée en vigueur en 2006 accumule d’inépuisables déceptions. L’énoncé des objectifs stratégiques est d’abord un amalgame qui ne rend pas compte des activités respectives des différents services ni de leurs résultats Ensuite, la satisfaction des victimes n’y est pas prise en compte et les activités et les résultats considérés de leur point de vue y sont quasi-inexistants. Il est impossible de savoir quelle est la valeur globale des moyens qui ont été consacrés à la lutte contre le terrorisme. Enfin, les indicateurs sont perfectibles …   

 

(8) « État d’abandon ou se trouve une chose, une pratique qui n’est plus ou presque plus en usage » (CNRTL).

(9) « Évolution tendant à rendre (quelque chose) périmé » (CNRTL).

(10) Le chiffre pour 2017 est arrêté au 13 février.

(11) Loi 95-73 du 21 janvier 1995 précitée, article 3. Codifié à l’article L111-2 du CSI.

 

5. Les faiblesses structurelles de l’évaluation (12) de la fonction de sécurité publique

 

Ces faiblesses sont si pléthoriques qu’elles pourraient faire penser au tonneau des danaïdes. Peu a changé depuis les constats de Michel Rocard en 1989 sur l’exigence de renouveau du service public (13).

 

Cela commence avec l’impossibilité pour le citoyen de savoir s’il existe des documents de doctrine et à caractère méthodologique sur l’évaluation, et d’y accéder. Cela se poursuit lorsqu’on examine la situation pour chaque grande phase d’un processus administratif.

 

Les évaluations ex-ante : les documents décisionnels d’orientation et de doctrine qui ont, préalablement à leur adoption, donné lieu à une étude d’impact et à une étude de faisabilité sont d’une excessive rareté (14). Il est même tout à fait possible qu’il n’y en ait aucun. Une évaluation sur ce point serait redoutable.

 

Les évaluations concomitantes : même chose pour les dispositifs de suivi et d’accompagnement concernant la mise en œuvre des décisions, même si celle-ci donne lieu à des tableaux de bord mais dont l’usage et l’utilité sont d’ordre quantitatif. 

 

Les évaluations ex-post : Il n’y a pas de dispositif de suivi et d’évaluation de l’application des nouvelles dispositions législatives ou règlementaires.

 

Les retours d’expérience sont rares et ne font pas l’objet d’une méthodologie éprouvée. Les grandes fonctions de soutien ne font pas l’objet d’évaluations spécifiques permanentes : management, conception, direction, encadrement, gestion des carrières, formation, contrôle ou … évaluation. Ce qui hypothèque ou empêche les possibilités d’amélioration.

 

Il faut attendre les travaux de missions ou de commissions parlementaires ou de la Cour des comptes pour disposer des éléments d’évaluation sur les dispositifs nouveaux mis en place. Mais ils arrivent après coup quand beaucoup de temps a passé. Ce n’est pas un problème de connaissance des moyens d’action — ils existent et sont connus mais ils ne sont pas utilisés — mais un problème d’ordre institutionnel lié à l’existence d’obstacles et de freins organisationnels, fonctionnels et culturels de tous ordres qui empêchent la mobilisation et la mise en commun des intelligences. 

 

(12) Il s’agit bien d’évaluation et non pas de contrôle dont le nombre et le poids sont bien réels mais dont on ignore l’efficience.

(13) Cf. le Petit guide du Conseil scientifique de l'évaluation en 1992

(14) On a une illustration éclairante de cette absence d’étude d’impact avec la décision doctrinale prise par le ministre de l’intérieur le 15 juin 2016 d’autoriser les policiers à conserver leur arme en dehors des heures de service. Prise  à la demande collective, pressante et répétée des syndicats de police, cette décision ne tient pas compte de l’idée qu’elle offre une opportunité de premier ordre à un ou deux terroristes professionnels décidés et organisés pour se procurer sans trop de difficulté une arme à feu et ses munitions en suivant un policier à la sortie de son commissariat et en l’agressant au moment opportun. 

 

6. Les déficiences de la transparence et de l’ouverture et le fait syndical dans la Police

 

Elles constituent des traits culturels traditionnels marquants au sein de l’institution qui se sont accentués depuis les attentats de 2015-2016.

 

L’accès aux informations, même d’ordre général ou statistiques, n’a cessé de se rétrécir sinon de se refermer, faisant des composantes de la force publique, et notamment de la police, des institutions hermétiques, repliées sur elles-mêmes et exposées aux risques de la schizophrénie et du syndrome de la citadelle assiégée.

 

Le citoyen d’une ville ne peut pas disposer des statistiques des délinquances de sa ville, et moins encore de son quartier, ni de l’organigramme de son commissariat — même sans les noms —, ni de son budget ou de ses effectifs et surtout pas de ses objectifs annuels de travail ou de ses bilans d’activité. Si ce même citoyen a été victime d’un cambriolage, que le ou les auteurs ne sont pas identifiés (15), que, de nombreux mois après, il est avisé par le procureur de la République que la procédure a été classée sans suite (16) et qu’il lui demande — ou-bien à l’enquêteur qui a reçu sa plainte — combien d’actes d’enquête ont été effectués pour son affaire, on ne lui répondra pas.

 

La puissance du fait syndical dans la police n’est pas pour rien dans cette situation. Cette puissance est un fait incontestable (17) et les syndicats sont en phase avec cette culture de la dissimulation et du secret dont ils procèdent et qui leur permet d’être des interlocuteurs indispensables pour les médias dont ils constituent un canal d’information d’autant plus privilégié que la communication institutionnelle est foncièrement lacunaire et défaillante. Cela permet aux responsables syndicaux d’occuper les plateaux de télévision ou d’intervenir à chaud devant les micros (18) — notamment lorsque des évènements dramatiques envahissent la scène médiatique — et d’y faire valoir leurs points de vue, au motif qu’ils parlent en connaissance de cause, comme représentatifs de l’intérêt général et en veillant à mettre l’accent sur les difficultés, les épreuves et les sacrifices du métier. 

 

Il est peu vraisemblable, dans ce contexte et ces conditions, que les syndicats deviennent de fervents partisans et défenseurs de la transparence et de l’ouverture de la police.

 

(15) Il y a 92 % de chances que ce ne soit pas le cas. En 2016, le taux d’élucidation des cambriolages et des tentatives a été de 8 % pour les cambriolages ou les tentatives (source : Insécurité et délinquance en 2016 – premier bilan statistique, ministère de l’Intérieur, janvier 2017).

(16) L’art. 40-2 du Code de procédure pénale impose au procureur d’aviser le plaignant dans ce cas là.

(17) Le taux de syndicalisation avoisine 80 % dans la police. Il correspond au taux de participation aux élections professionnelles.

(18) Les prises de position écrites dans des libres opinions ou des tribunes sont excessivement rares.

 

Instaurer une sécurité publique quotidienne et durable : vision et voies de réforme

 

1. Une vision nouvelle conjuguant la justice et la sécurité

 

Cette vision est le prolongement pour l’État d’une certaine idée pour la France et les Français. Cette idée consiste à restaurer l’unité de la France en rassemblant les Français, en conjuguant l’unité de celle-là et la concorde entre ceux-ci.

 

La vision générale : quel État pour quelle force publique ?

 

- Un État « juste et fort », car la force est inséparable de la justice (19), mais aussi un État où l’idée de Justice précède l’idée de la force qui en procède (20).

 

- « Un État qui est un État de droit et non pas un État de police ».

 

- « Dans cet État de droit, la sécurité est au service de la Liberté et de la Justice ». Il se caractérise par un droit « juste, simple et clair », et une Justice « sûre et sereine ».

 

- L’administration y est impartiale, équitable, diligente, transparente, participative, prospective et responsable.

 

- La Force publique y est une institution qui dialogue, partage, échange et coopère, que ce soit avec le dehors ou au-dedans (ce dernier cas nécessite la mise en lace d’un dispositif visant à assurer la qualité des relations client-fournisseur internes dans une perspective d’optimisation de la satisfaction du bénéficiaire).

   

La vision de la Force publique (police et gendarmerie) qui en découle : quelle force publique pour cet État ? Ce qu’elle DOIT être et pour quoi. Si elle doit dialoguer, partager, échanger et coopérer (avec la société civile) …

 

- Comment doit-elle être ? Intelligible sur son mandat, judicieuse dans ses diagnostics, pédagogique sur ses objectifs, comptable de ses résultats, accueillante et ouverte.

 

- Pour quoi doit-elle être comme cela ? Pour être « garante de l'exercice des libertés et  droits fondamentaux » (21).

 

Le concept qui exprime cette vision de la justice et de la sécurité : celui d’une « sécurité publique quotidienne durable collaborative ».

 

(19) « Justice, force. Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste.
Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » (Pascal, Pensées, 298)

(20) « Peut être le chemin que je montre à la nation est-il celui d’un avenir où l’État sera juste et fort, où l’homme sera libéré, où la France sera la France, c'est-à-dire grande et fraternelle. » (Charles de Gaulle, conférence de presse tenue à l’hôtel Continental le 12 novembre 1953).

(21) C’est parce que l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose : « La garantie des droits de l'Homme et du Citoyen nécessite une force publique » qu’il serait opportun d’élargir le champ de la garantie à laquelle est tenue la force publique aux « libertés et droits fondamentaux ». Une charte adossée à la Constitution le permettrait. Cf. Infra. point 3, Quelques outils et leviers.

 

2. La  stratégie : sept axes directeurs

 

Premier axe : passer d’une conception linéaire (en chaîne) de la sécurité publique, à une conception circulaire intégrant tous les volets permettant de susciter et d’instituer un cercle vertueux de la justice dans l’esprit de l’économie circulaire :

 

- Prévention : prévention des victimations (ciblage victimes), prévention des infractions (ciblage délinquants), médiation sociale ou institutionnelle.

 

- Répression : investigations, instruction, orientation pénale, jugement.

 

- Résilience : punition, réparation (22), réinsertion.

 

Deuxième axe : mettre en place le dispositif institutionnel et les moyens matériels et humains qui assureront l’optimisation de la politique pénale consacrée par la loi en 2013 (23).

 

Troisième axe : définir et donner, dans la partie amont de la politique pénale, la place essentielle qui revient à la prévention des menaces en mettant d’abord l’accent sur la prévention des victimations et sur la détection, l’analyse et la gestion des menaces.

 

Quatrième axe : susciter l’avènement d’une sécurité collaborative, en soutenant l’avènement d’une communauté de sécurité publique et la promotion d’une pensée stratégique de sécurité publique, en associant davantage et mieux les associations de victimes et les associations d’aide aux victimes à l’effort de lutte contre l’insécurité.

 

Cinquième axe : renforcer le rôle de prestataires de services de la Force publique (police et gendarmerie) en confirmant et en développant sa vocation de dialogue, d’échange d’informations et de conseil vis-à-vis des victimes et des usagers. 

 

Sixième axe : faire de la politique pénale et de sécurité publique une politique publique intégrée soumise à des exigences élevées de qualité et d’évaluation, et dont le budget serait calculé sur la production de richesses de la Nation et sanctuarisé.

 

Septième axe : modifier fondamentalement la structure du budget des forces de sécurité pour en faire des administrations à forte valeur ajoutée technologique et non plus des administrations de main d’œuvre (24). Modifier la maquette budgétaire du Projet Annuel de Performance des programmes budgétaires concernés.

 

(22) Puisque la justice restaurative (ou réparatrice) a fait son entrée dans le Code de procédure pénale avec l’article 18 de la loi n° 2014-896 du 15 août 2014 relative à l'individualisation des peines et renforçant l'efficacité des sanctions pénales.

(23) Loi n° 2013-669 du 25 juillet 2013 relative aux attributions du garde des sceaux et des magistrats du ministère public en matière de politique pénale et de mise en œuvre de l'action publique.

(24) Pour 2017, sur un projet de budget de 10,312 milliards d’euros pour la police (Programme 176), il est prévu d’allouer 89 % aux dépenses de personnel (rémunérations et primes), 7,3 % aux dépenses de fonctionnement et 3 % aux dépenses d’investissement qui expriment la propension d’une organisation moderne à faire face aux défis du futur. 

 

3. Quelques outils, leviers et mesures-clé

 

Outils et leviers

 

- Adoption d’une Charte de la justice pénale et de la sécurité publique qui serait adossée à la Constitution sur le modèle de démarche de la Charte de l’environnement de 2004.

 

- Adoption d’une loi relative à la gouvernance et à la programmation de la politique pénale et de sécurité publique du quotidien pour les années 2018 à 2023 qui préciserait quel est l’objet de la sécurité publique et quel est le mandat de la force publique. Elle formulerait de manière explicite quel est le mandat des services locaux de sécurité publique et définirait notamment à ce titre les conditions et les modalités de mise en place d’une sécurité de quartier, et la mise en œuvre d’une politique pénale contraventionnelle. Cette loi instituerait une prestation de serment pour les agents de la force publique. Un rapport serait annexé au projet de loi. 

  

- Composition d’un gouvernement comprenant deux ministres d’État : le garde des sceaux, ministre de la justice et des libertés et droits fondamentaux, le ministre de l’intérieur, de l’immigration, de la sécurité intérieure et des libertés publiques.

 

- Adoption d’un décret pris en Conseil d’État relatif aux conditions et aux modalités d’élaboration, de mise en œuvre et d’évaluation de la politique pénale sur le territoire de la République.

 

Dix mesures-clé (25)

 

Parmi les mesures qui seraient prises  il y aurait :

 

La création d’une instance parlementaire spécifique permanente en charge de la politique pénale et de sécurité publique (une sous-commission rattachée à la Commission des lois, une commission ou une délégation parlementaire).

 

La création d’un Haut Conseil de la politique pénale et de sécurité publique qui éclairerait les choix du gouvernement et qui veillerait à la cohérence opérationnelle et budgétaire du volet judiciaire et du volet administratif de la stratégie nationale de sécurité publique à l’aune des orientations de la politique pénale.

 

Confier à une mission d’expertise des Inspections générales de l’État la réalisation d’une revue générale des missions, des actions et des activités en matière de sécurité publique pour être en mesure de déterminer la part respective prise par chaque institution ou instances contributives, qu’elles soient du secteur public (gendarmerie, police, polices municipales, administration pénitentiaire, douanes, services fiscaux, services de la concurrence et de la consommation, inspection du travail, services publics de transports, etc.) ou du secteur privé (26).

 

Les maquettes budgétaires concernées par la politique pénale et de sécurité publique seraient modifiées et un dispositif de comptabilité analytique serait mis en place dans les directions et services impliqués dans sa mise en œuvre.

 

Adoption en procédure d’urgence d’un projet de loi relative à la gouvernance et à la programmation de la  politique pénale et de la sécurité publique du quotidien pour les années 2018-2023. L’adoption de cette loi inaugurerait la permanence du principe de la pluriannualité pour définir les orientations stratégiques et arrêter  la programmation budgétaire de la politique pénale et de sécurité publique.

 

Cette loi comporterait un article relatif à l’objet de la sécurité publique et au mandat de la force publique qui pourrait être rédigé en ces termes :

 

« La sécurité publique a pour objet : 1. l’identification et la prévention des menaces ou des périls susceptibles d’affecter la paix, la tranquillité et l’ordre publics en portant atteinte aux institutions républicaines, aux intérêts fondamentaux de la nation ou à la vie, à la liberté ou au droit de propriété des personnes (27) ; 2. la détermination des réponses à y apporter ; 3. la détection et la constatation des infractions, le rassemblement de leurs preuves, l’identification, la recherche de leurs auteurs et leur déferrement à l’autorité judiciaire si la prévention n’a pas suffi.   

 

Elle concourt à la protection générale de la population en lien avec la sécurité civile au sens de l'article L. 112-1 et avec la défense civile dans les conditions prévues au titre II du livre III de la première partie du Code de la défense.

 

L’État est garant de la cohérence de la politique de sécurité publique au plan national. Il en définit la stratégie et la doctrine en y associant les collectivités territoriales et les établissements publics de coopération intercommunale ainsi que les représentants des professions, des services et des associations confrontés à un titre ou à un autre aux manifestations et aux effets de la délinquance.

 

Il évalue en permanence l’état de préparation aux menaces et veille à la mise en œuvre des mesures d’information des populations.

 

La force publique assume des missions de police administrative ou judiciaire. Elle accomplit ces missions sous la conduite et la responsabilité des autorités désignées à cette fin par ou en vertu de la loi, en veillant à garantir l’exercice des droits et des libertés individuels et collectifs.

 

Elle peut faire usage de moyens de contrainte dans les conditions prévues et définies par la loi. »

 

Cette loi pourrait aussi instituer une prestation de serment commune à tout agent de la force publique et d’abord aux policiers et aux gendarmes : « Je jure de me comporter en tout avec discrétion et discernement comme un digne et loyal agent de la force publique, intègre, impartial, respectueux de la loi, et des libertés et des droits des usagers, des victimes et des justiciables ».

 

Faire de la liberté d’accès aux documents administratifs la règle de droit commun pour tous les sujets relevant de la sécurité publique.

 

Transformation de la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) en Direction générale de la législation et des politiques pénales (DGLPP).

 

Création d’observatoires régionaux de la victimité et des incivilités.

 

Mise en œuvre d’une gestion prévisionnelle et préventive des effectifs, des emplois et des compétences effective pour les deux forces publiques nationales avec notamment une rénovation radicale de la formation initiale et continue (développement de la culture générale professionnelle avec entre autres l’histoire et la criminologie, des formations communes et des stages interinstitutionnels) et les parcours de carrière.

 

Élaboration d’un Code des victimes et des témoins, d’un Code général simplifié des contraventions et d’un Guide pratique commun des contraventions relevant de la sécurité publique quotidienne.

 

(25) Ces dix mesures sont issues des 213 préconisations que comprend l’essai en version intégrale (254 p) et qui font l’objet de sa 2e partie. Ces 213 préconisations constituent un Plan d’action quasi exhaustif comportant trois chapitres :

- 1 : La vision (« Restaurer l’unité de la France en rassemblant les Français » : les dix axiomes) ;

- 2 : La gouvernance (29 préconisations) ;

- 3 : La stratégie (184 préconisations réparties entre 2 orientations générales et 19 orientations stratégiques servant de lignes directrices à 9 grands thèmes : Une nouvelle culture de sécurité publique, Mandats du parquet, de la force publique et de ses agents, Management, Évaluation, Organisation, Fonctionnement des services, Gestion prévisionnelle et préventive des effectifs, des emplois et des compétences, E-administration, Programme d’investissements stratégiques d’avenir.

(26) Au total, le nombre d’agents impliqués dans des missions de sécurité s’élève à 350 000 pour le secteur public (290 000 pour l’Etat, 21 000 pour les collectivités territoriales et 3 900 pour les services de transports publics dont 1 000 pour la RATP et 2 900 pour la SNCF) et 170 000 environ pour le secteur privé de la sécurité (surveillance humaine ou par des systèmes électroniques : gardiennage, sûreté aéroportuaire, agents cynophiles, transport de fonds, protection physique des personnes,  protection des navires ou agences de recherches privées).

(27) Cf. la définition que donne Henri Capitant de la sécurité publique en 1936 : « Élément de l'ordre public matériel, caractérisé par l'absence de périls pour la vie, la liberté ou le droit de propriété des individus ».

 

L’auteur

José Razafindranaly est commissaire divisionnaire honoraire de la police nationale. Il n’est entré dans cette administration ni par tradition familiale, ni par hasard, ni par défaut, mais en raison d’une certaine idée qu’il s’en faisait à un moment où elle était clouée au pilori et vouée aux gémonies par des apôtres exaltés de la fin de l’État et de la jouissance sans entrave. La règle républicaine de l’accès au service de l’Etat par le concours a dicté son parcours de formation : une formation en droit public inspirée par la conception d’une soumission altière à l’intérêt général et aux exigences quasi-sacerdotales de la tradition de l’école du service public (légalité, continuité, égalité et mutabilité-adaptabilité) léguée par ses pères-fondateurs et ses héritiers (Léon Duguit, Gaston Jèze, André de Laubadère, François Bloch-Lainé …). Il a exercé des fonctions dans plusieurs domaines : renseignement, formation initiale et continue, affaires disciplinaires, audit et études (gestion des ressources humaines, éthique et déontologie professionnelles). Le dernier poste qu’il a occupé était à l’Inspection générale de la police nationale.

 

Il a aussi été chargé de cours ou conférencier dans plusieurs universités ou instituts de formation, expert auprès du Conseil de l’Europe (Comité d'experts sur l'éthique de la police et les problèmes liés à l'exercice de la police du Comité européen pour les problèmes criminels) et de l’Union Européenne. En mai 1992, il entre comme conseiller technique au bureau national du Syndicat des commissaires et des hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN) devenu en 2007 le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN). Il a été reconduit dans ces fonctions  sans discontinuité avant d’en démissionner en septembre 2014. Après avoir été élu en 2010 vice-président du conseil professionnel Sécurité de la Confédération européenne des syndicats indépendants (CESI), il est élu en 2013 vice-président de l’Académie Europe, l’institut d’études et de formation de cette organisation. Il a été contrôleur auprès du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), Jean-Marie Delarue (2008-2012).

 

Derniers travaux : Éléments de réflexion pour contribuer  à une réforme de la sécurité publique : enjeux, voies et moyens, in Sécurité intérieure : les nouveaux défis, ouvrage coordonné par Frédéric Debove, et Olivier Renaudie, Vuibert 2013, pp.61-72. Coorganisateur du séminaire Regards croisés sur les cultures professionnelles des gendarmes et des policiers : concordances, convergences, différences, divergences ? (20 et 21 juin 2013 à Melun) avec François Chouvel (ancien directeur de l’IPAG de l’Université Clermont 1), Frédéric Debove (directeur de l'Institut de droit et d'économie de Melun, Université Paris II Panthéon-Assas) et Fabien Jobard (directeur du centre de recherche sociologique sur le droit et les instituions pénales, CESDIP). Les travaux de ce séminaire ont fait l’objet d’un dossier spécial Police/gendarmerie : vers une culture professionnelle commune, in Les Cahiers de la fonction publique, n° 338, Berger-Levrault 2013, pp.26-37. Corédacteur du Livre blanc sur les conditions de travail des fonctionnaires et des agents publics, FGAF 2014. La France, les Français et leur sécurité : Que penser ? Que faire ? Pour une sécurité publique quotidienne durable : redressement, réforme et rénovation, essai non publié, 2016.

 

 

 

Transhumanisme : l’homme augmenté ou bafoué ?

Décembre 2014
À la livraison 2014/4 de Foi&Vie consacrée au transhumanisme, nous ajoutons ces trois articles d’approfondissement. Ils ont tous les trois précédemment paru dans la revue Information – Évangélisation (2014/3, mai 2014), que nous remercions pour son aimable autorisation. 

Être plus ou moins humain

(Jean-Claude Guillebaud)

Devons-nous rompre une fois pour toutes avec le « vieil humanisme » ? Faut-il congédier le principe d’une « humanité de l’homme » ? Effacer la frontière entre l’homme et la machine ? Tels sont les enjeux d’un débat né aux États-Unis, voici une quinzaine d’années, qui gagne peu à peu le vieux continent.

Sauf exception, les intellectuels européens s’y intéressent encore assez peu. Ils devront, un jour ou l’autre, combler ce retard et se pencher sur la question du « post-humain » ou du « trans-humain ». C’est une question brûlante. On pourrait même dire explosive. Liée aux progrès des technologies avancées, elle nous invite à relire, au plus vite, les réflexions du grand philosophe des sciences que fut Georges Canguilhem (1904-1995). Il nous recommandait de bien faire la différence entre les avancées de la science et les idéologies qui accompagnent – toujours et partout – lesdits progrès, comme des passagères clandestines. Il faut en effet combattre ces idéologies sans diaboliser pour autant les sciences et les techniques qui se trouvent ainsi instrumentalisées.

Au carrefour de deux visions que tout oppose

Nous en sommes très exactement là avec le transhumanisme : une conjonction de progrès enthousiasmants et de théories fort discutables, pour ne pas dire plus. Progrès formidables ? Comment le nier ? Au cours des dernières décennies, les hommes se sont donnés les moyens de corriger, réparer voire améliorer le corps humain, notamment par le biais de greffes machiniques. Cela s’est fait pas à pas. Au début des années 40, on réalisait les premières greffes d’appareils capables de suppléer d’abord le rein, puis d’autres organes. On en vint ensuite à l’installation de stimulateurs cardiaques – les pacemakers – dont l’usage s’est rapidement répandu dans le monde. Puis arrivèrent, en 1989, les premières pompes à insuline et les stimulateurs musculaires permettant de rétablir telle ou telle fonction défaillante.

Aujourd’hui on maîtrise les implants dits cochléaires, électrodes et circuits électroniques reliés au cerveau et permettant de guérir certaines formes de surdité profonde. La presse scientifique se fait constamment l’écho de nouvelles innovations plus stupéfiantes encore. Deux neurochirurgiens américains, Roy Bakay et Philip Kennedy, de l’université Emory, à Atlanta, ont installé dans le cortex d’un paralytique de minuscules implants électroniques qui lui permettent – dans une certaine mesure – de commander par la pensée un ordinateur en lui envoyant des signaux codifiés. Le handicapé en question, Johnny Ray, qui vit avec une électrode implantée dans le crâne, est devenu une vedette des médias aux États-Unis. On songe également à fabriquer un véritable œil artificiel, doté d’une caméra et d’un microprocesseur très performants, qui serait relié directement au cerveau et rendrait la vue à un aveugle.

D’autres chercheurs réfléchissent à la possibilité de fabriquer, au moins partiellement, un cerveau artificiel qui serait constitué de milliers de microprocesseurs capables d’avoir un « comportement émergent » et qui remplaceraient les neurones. La machine colonise l’homme peu à peu, le pénètre, le complète, l’améliore et, peut-être, l’abolit.

Il est d’autres cas où ces implants, incorporés autour ou dans le corps humain, ne remplacent pas un organe malade mais ajoutent une fonction à celle de l’organisme. Citons le cas de l’ordinateur-vêtement – le wearcomp – muni de biocapteurs ou tissé avec des fils conducteurs qui permettent de bénéficier en permanence des possibilités de mémoire, de calcul ou de communication d’un ordinateur.

Citons aussi les puces électroniques directement implantées sous la peau qui dotent les corps des mêmes capacités d’identification ou de stockage informatique que celles d’une carte à puce (ouvrir l’accès à un parking, payer une transaction …). Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’université de Reading (Grande Bretagne) s’est greffé une puce sous la peau en août 1998. Il s’en servait comme d’un sésame dans un « bâtiment intelligent ». On pourrait également citer les avancées prodigieuses opérées dans l’implantation de prothèses dites « bioniques » (mains, bras, jambes), directement commandées par le cerveau du receveur.

Voilà quelques exemples d’innovations technologiques prometteuses. L’idéologie qu’elles ont fait naître nous renvoie quant à elle aux bouillonnements souvent inquiétants de la cyberculture. Les utopies qu’on y trouve sont élaborées et promues par quelques grands spécialistes que l’on appelle déjà les « techno-prophètes ». On pense à des chercheurs comme Hans Moravec, Ray Kurzweil, Max More, et quelques autres. En lisant leurs textes, on découvre qu’ils prônent des « projets » bien peu compatibles avec une approche humaniste traditionnelle.

Citons le programme qu’on appelle l’uploading, qui vise à s’émanciper purement et simplement du corps. Si on accepte l’idée (scientiste) que le cerveau humain n’est rien de plus qu’une connexion compliquée de circuits neuronaux, alors on peut imaginer la possibilité « technique » de télécharger son contenu sur une disquette informatique … On aura ainsi le « tout » de l’homme, mais sans le « fardeau » de son corps.

Même chose pour les recherches sur l’utérus artificiel qu’on appelle l’exogenèse. Au nom de la protection du fœtus à naître, certains des techno-prophètes soutiennent – follement, à mes yeux – qu’il vaudrait mieux qu’il naisse dans une machine plus « propre » qu’un utérus de femme. Ainsi, ajoute-t-on, les femmes seraient enfin libérées du poids de la grossesse et de l’enfantement.

Vers une nouvelle utopie technologique

Les tenants du « post-humain » annoncent au final l’avènement d’un être hybride, moitié machine et moitié organique (un cyborg), un homme « augmenté » ou « amélioré ». Ce saut qualitatif, disent-ils, sera rendu possible par la fameuse convergence des technologies, mise en lumière à la suite d’un fameux rapport commandé par l’administration américaine, et publié en 2002 : le « rapport NBIC » (acronyme de Nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, et sciences cognitives). Ces quatre technologies de pointe seraient en train de converger à une vitesse telle qu’elles annoncent un basculement de l’histoire de l’humanité que nul ne peut définir. D’où la métaphore de la « singularité ». Nous allons entrer, explique-t-on, dans un monde complètement différent, complètement autre, que les politiques sont incapables de désigner et que les scientifiques sont eux-mêmes incapables d’anticiper.

Ces courants de pensée promeuvent comme on le voit une nouvelle utopie technologique, une utopie de substitution après la ruine des grandes idéologies politiques. Elle a quelque chose de séduisant alors même que c’est – aussi – une idéologie redoutable. Pour ne prendre qu’un seul exemple, en acceptant de « fabriquer » une catégorie d’hommes et de femmes technologiquement « améliorés », on  réintroduit de manière faussement ingénue la distinction de sinistre mémoire entre surhommes et sous-hommes.

Pour être plus précis, cette utopie du « transhumanisme » (ou « posthumanisme ») revient à accepter de rendre divisible le concept d’humanité de l’homme, un concept dont le tribunal de Nuremberg, qui jugeait les médecins nazis ayant usé de cobayes humains, avait déclaré « indivisible ». Cela voulait dire que nul ne pouvait être considéré comme « moins humain » ou « plus humain » que d’autres comme l’avaient prétendu les nazis. On était humain ou on ne l’était pas. Un handicapé mental était aussi « humain » qu’un biologiste savant. Or, le transhumanisme vient transgresser ce principe. Un homme amélioré est jugé supérieur à un homme simplement « humain ». D’où certaines déclarations effrayantes.

Donnons un seul exemple. Il parle pour tous les autres. Un journaliste américain, Marc Dery, interrogeait sur ce point le techno-prophète Hans Moravec. Que ferez-vous, demandait-il, des milliards d’êtres humains que vous n’aurez pas « améliorés » ? Réponse impavide – glaçante – du post-humaniste américain : « Les tyrannosaures ont bien disparu … »

Jean-Claude Guillebaud

Jean-Claude Guillebaud est un ancien grand reporter, éditeur et essayiste. Il est notamment l’auteur de : La trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1995 ; La tyrannie du plaisir, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1998 ; La refondation du monde, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1999 ; Le principe d’humanité, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 2001 ; Le goût de l’avenir, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2003 ; La force de conviction. À quoi pouvons-nous croire ?, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2005 ; Comment je suis redevenu chrétien, Paris, Albin Michel, 2007 ; Le commencement d’un monde. Vers une modernité métisse, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2008 ; La confusion des valeurs, Paris, Desclée de Brouwer / La Vie, 2009 ; La Vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds, Paris, Éditions des Arènes, 2011 (un chapitre de ce livre est consacré au transhumanisme, sous le titre : « Posthumanité : le grand détricotage ») ; Le deuxième déluge. Face aux médias, Paris, Desclée de Brouwer, 2011 ; Une autre vie est possible. Comment retrouver l’espérance, Paris, L’Iconoclaste, 2012 ; Je n’ai plus peur, Paris, L’Iconoclaste, 2014.


Les dangers d’une humanité surpuissante

(Dominique Bourg)

 
Dominique Bourg, professeur à la faculté de géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne, pointe les risques réels d’une surconsommation d’une humanité surpuissante.

Le transhumanisme est-il un projet décisif pour l’humanité ?

Non, du moins je ne l’espère pas, le transhumanisme est plutôt pour moi une source d’inquiétude. C’est une idéologie floue, il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’il y a derrière. En tout cas, il y a un arc de possibilités qui va de l’augmentation de l’humain à un délire autour de l’amortalité, et du dépassement de toutes les limites ou contraintes. C’est une des lectures possibles – la plus délirante – de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui : l’anthropocène ; à savoir la nouvelle ère géologique dans laquelle nous entrons, caractérisée par l’impact massif des activités humaines sur la biosphère, l’enveloppe de viabilité qui entoure la Terre et qui nous permet de vivre. Cette interprétation est dans la droite ligne de ce qu’a toujours été la modernité, l’autre interprétation impliquant en revanche une rupture.

Pensez-vous que la frontière est passée lorsque l’homme devient auto-transcendant ?

Nous sommes à la croisée des chemins avec deux idéaux-types : soit une humanité surpuissante qui va réduire, si ce n’est résoudre tous les problèmes qui se posent à elle, qui va affirmer définitivement son règne sur une biosphère exsangue, artificialisée à l’extrême. Michio Kaku imaginait même, dans les années 1990, une humanité épuisant l’énergie du noyau terrestre, ensuite celle du soleil, puis se transformant en chancre cosmique, épuisant tour à tour l’énergie des étoiles solaires de la galaxie.

Avec l’interprétation opposée de l’anthropocène, la montée en puissance de l’humanité n’est qu’un premier âge voué à s’achever par un effondrement de la civilisation industrielle, laissant une humanité disposant d’une énergie limitée, avec un accès réduit aux minéraux et métaux, condamnée à vivre sur une partie habitable d'une Terre en voie de rétrécissement, plus hostile au séjour des êtres humains. Les rêves de surpuissance seraient à jamais finis. Voici les deux idéaux-types envisageables :

- Le transhumanisme est l’une des expressions possibles de l’anthropocène, le fantasme d’une humanité surpuissante, faisant le vide autour d’elle, détruisant en masse les autres formes de vie.

- Dans un cas, le futur pousserait à l’extrême certains traits de la modernité ; dans l’autre, nos délires déboucheraient sur un collapse, lequel pourrait ouvrir la possibilité d’une humanité nouvelle, plus solidaire et moins avide de consommations matérielles.

Comment imaginer de nouveaux rapports à la consommation et aux responsabilités plus citoyens ?

L’engagement citoyen est en l’occurrence essentiel car l’orientation vers l’un ou l’autre de ces futurs va dépendre de l’engagement des citoyens. Dans un cas on parie sur la maîtrise non acquise de mécanismes multiples. Cette « espérance » transhumaniste est clairement supportée par toute l’industrie informatique et celle qui pourrait à l’avenir s’enrichir avec la lutte contre le réchauffement climatique via la géo-ingénierie. Il y a un poids financier puissant pour pousser en direction de la première orientation.

Par ailleurs, le rêve transhumaniste est bien mal nommé, car en fait d’humanité, il ne profitera, compte tenu de ses coûts, qu’à une toute petite partie du genre humain. Je doute profondément de la possibilité de faire bénéficier neuf milliards d’êtres humains d’une augmentation de leurs capacités sensorielles ou cognitives ! De façon générale, le mouvement de montée en puissance des technologies, avec la révolution industrielle, s’est accompagné d’une explosion des inégalités.

Avant la révolution industrielle, sans prendre en compte les peuples premiers qui ignoraient la monnaie, il n’y a aucune région au monde qui ait été deux fois plus riche qu’une autre. Aujourd’hui le ratio entre le Zimbabwe, le pays le plus pauvre, et un pays riche, le Qatar, sans même prendre en compte le cas particulier du Lichtenstein, est de 1 à 428. De tels écarts de richesse n’ont jamais existé dans l’histoire de l’humanité. La consommation croissante d’énergie s’est traduite par des inégalités elles-mêmes croissantes, avec une petite parenthèse entre les années 1950-1970, où l’on a constaté un resserrement des inégalités dans les seuls pays industrialisés.

Quelles seraient les stratégies alternatives pour plus de justice ?

L’accumulation d’informations de toutes sortes par des grands groupes comme Google, avec le traitement informatique des « big data », va encore augmenter la puissance de ces compagnies. Le rachat de Whatsapp par Facebook, est un révélateur de cette pratique, où de nombreuses données personnelles sont enregistrées et potentiellement exploitables. Ce sont ces données qui créent la valeur de Whatsapp et non le service rendu. La puissance des techniques débouche sur des inégalités et des rapports de domination de plus en plus forts.

La seule issue me semble se situer dans le développement de toutes sortes d’initiatives, conduites par de petits collectifs humains. Ce sont toutes ces initiatives que l’on voit germer avec les villes en transition, les villes comestibles, les éco-villages, les Fab-Lab écolo, l’économie collaborative, des regroupements d’agriculteurs pour protéger leurs semences, etc. Ce sont toujours des capacités collectives, des gens qui se mettent ensemble car on ne peut réaliser ce qu’ils font qu’à plusieurs. Par exemple une crèche collaborative ne se fait qu’à plusieurs. Je vois ici une forme de résistance, l’invention possible de modes de vie nouveaux, émergents. C’est le fait d’une partie très minoritaire de la société, qui n’a pas la puissance de l’industrie informatique.

Cette alternative est-elle vouée à l’échec dans ce rapport de toute-puissance ?

La puissance de ces industries repose sur une augmentation croissante de la consommation de ressources, laquelle est à mes yeux très fragile. Plus spécifiquement, un des risques majeurs du XXIe siècle est un affaiblissement sensible de nos capacités de production alimentaire ; le nombre de facteurs qui les affaiblissent est impressionnant : depuis 1985, la production mondiale de céréales plafonne, alors que la population augmente, le climat et le basculement des écosystèmes menacent, nous approchons du pic pour le phosphate, la production d’engrais est très dépendante du pétrole, l’appauvrissement du patrimoine génétique des plantes cultivées est impressionnant, les tensions locales sur l’eau douce s’étendent, etc. Depuis 2007, il y a chaque année une grande région de cultures qui est affectée par une sécheresse avec une baisse des rendements de 20 à 40 % ; et nous ne sommes qu’au début du changement climatique. Dans le passé, chaque fois que pour des raisons naturelles, des changements violents ont affecté la moitié des écosystèmes, l’autre moitié a basculé vers un équilibre nouveau. À ce jour on est à 43 % d’artificialisation des sols, pour nourrir huit milliards de personnes on explose les 50 %, et pour neuf milliards de personnes on atteint 70 %.

On ne pourra surmonter toutes ces difficultés. La possibilité de famines gigantesques est tout sauf absurde. Le scénario d’une toute-puissance humaine est probablement un songe dangereux.

Dominique Bourg
(Propos recueillis par Daniel Cassou)

Docteur en philosophie et diplômé en théologie catholique, Dominique Bourg est professeur à la faculté de géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne. Il est notamment l’auteur de : L’homme artifice. Le sens de la technique, Paris, Gallimard (coll. Le Débat), 1996 ; Les scénarios de l’écologie, Paris, Hachette (coll. Questions de société), 1996 ; Nature et technique. Essai sur l’idée de progrès, Paris, Hatier (coll. Optiques philosophie), 1997 ; La nature en politique, ou l’enjeu philosophique de l’écologie, Paris, L’Harmattan / Association Descartes (coll. La philosophie en commun), 2000 ; Parer aux risques de demain : le principe de précaution (avec Jean-Louis Schlegel), Paris, Éditions du Seuil, 2001 ; Le développement durable, maintenant ou jamais (avec Gilles-Laurent Rayssac), Paris, Gallimard (coll. Découvertes), 2006 ; Vers une société sobre et désirable (avec Alain Papaux), Paris, PUF (coll. DDII), 2010 ; Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique (avec Kerry Whiteside), Paris, Éditions du Seuil (coll. La République des idées), 2010 ; La pensée écologique. Une anthologie (avec Augustin Fragnière), Paris, PUF (coll. L’écologie en questions), 2014.

 

La vie autrement à partir des nouvelles technologies

(Marie-Jo Thiel)

 

Rencontre avec Marie-Jo Thiel, médecin et professeur d’éthique à la faculté de théologie catholique de Strasbourg. Elle dirige le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique de l’Université de Strasbourg.

Quelle définition donneriez-vous au transhumanisme ?

Je n’aime pas ce terme, c’est un concept ambigu qui donne l’impression de vouloir positiver à tout prix avec la notion d’humanisme. Je préfère encore l’anglais enhancement, désignant très directement l’ensemble des technologies visant à « améliorer » ou à « augmenter » l’être humain.

La terminologie en français serait « l’homme augmenté » ou « la réalité augmentée » : apporter un plus, jusqu’à dépasser potentiellement, voire totalement, la perspective humaine actuelle. C’est pour cette raison que l’on parle de transhumanisme. Est-ce un mythe, une utopie ou la réalité ? On joue avec les mots : qu’est-ce que l’humanisme ? On parle aussi de post-humain ou de la singularité humaine.

C’est une nébuleuse qui fonctionne par injonction du langage et d’autant plus efficacement que le discours sur les biotechnologies implique aussi une gouvernance qui favorise leur émergence.

Quelle est la différence entre la phase de réparation et la réalité augmentée ?

La réalité augmentée n’a pas besoin de réparation. L’arrivée prochaine en Europe des lunettes connectées à Internet, les Google glass venues des USA, ainsi que les vêtements dits « intelligents », sont une réalité déjà augmentée. Ces produits ne réparent rien, c’est une pure augmentation du champ des possibles connus. On n’est plus dans une réparation médicale ! On mise sur la santé, mais est-on encore dans le domaine médical ?

Au moment où les frontières s’estompent entre le sens de la vie et de la mort, comment parler encore de finitude pour l’homme ?

C’est une sacrée question ! Est-ce que les biotechnologies apportent l’immortalité ? Elles promettent un esprit mis dans la machine. Dans le christianisme, on n’est pas dans le même type d’augmentation.

L’Évangile ne promet pas une augmentation, mais une situation radicalement nouvelle : la vie dans sa plénitude comme don gratuit de Dieu. C’est quelque chose que l’on accueille, et non que l’on fabrique, qui implique un agir à travers lequel chacun peut consentir à cette vie nouvelle, à cette guérison radicale, à cette résurrection.

Est-ce une manière de contester l’auto-transcendance de l’homme ?

C’est une manière de contester la prétention de la toute-puissance des nouvelles technologies. Le christianisme n’est pas opposé aux développements des technologies, mais il y a une manière de les idolâtrer qui est aliénante pour l’être humain.

L’altérité divine nous permet de ne pas les idolâtrer et de trouver un rapport plus juste, plus distancié qui permet aussi de discerner ce qui est en jeu pour les utiliser et non pour être asservi.

Dans cette perspective le risque est-il que l’homme devienne son propre créateur ?

En 1970-1980, avec les premières années de la génétique, on parlait de Playing God : jouer à Dieu (à l’instar de l’enfant jouant au docteur).

De fait, l’homme est devenu objet d’expérimentation, mais aujourd’hui, cette expérimentation franchit un pas supplémentaire avec la transformation de l’être humain en quelque chose dont on ne sait pas exactement ce que cela sera.

Les technologies émergentes combinent les connaissances que nous avons dans différents domaines technologiques, les nanosciences, les sciences cognitives, les sciences de la communication et de l’information, pour modifier l’homme en un au-delà de lui-même.

Le verbe « créer » n’est pas suffisant ici, car il s’agit de quelque chose de radicalement nouveau, on parle de « post-humain ». Les promoteurs de Google sont très engagés avec des fonds énormes investis dans des groupes de recherches aux USA. La biologie synthétique modifie les cellules, construit des patrimoines génétiques complets ! L’homme devient un être hybride où la frontière entre la vie et la matière devient poreuse.

Mais une personne asservie à la machine, sans émotion, invulnérable, est-elle encore un humain ? Est-ce désirable ?

Qu’est-ce qui est désirable alors ?

C’est la vie en Dieu, cette « augmentation chrétienne » (rires).

Dans l’herméneutique de notre donné chrétien, dans cette relecture que nous faisons de notre héritage chrétien, il y a suffisamment de ressources pour à la fois accueillir ces technologies et ne pas les idolâtrer et garder ainsi la possibilité d’accueillir cela même que nous sommes dans notre vulnérabilité pour en faire quelque chose d’extrêmement précieux. Cette vulnérabilité que la technologie veut obturer, signifie certes épreuve, souffrance, interrogation, mais aussi relation à l’autre, sympathie … L’obturer, c’est se fermer à l’altérité, à la possibilité d’échanges où l’un fait intrusion dans l’autre, y compris l’Autre qu’est Dieu …

Le christianisme nous donne des ressources pour faire de la vulnérabilité une expérience d’accueil de l’autre, de la grâce, pour aller plus loin et donc pour remettre les biotechnologies à leur juste place.

Le post-humanisme, est-ce encore parler de l’homme ?

C’est toujours parler de l’homme, mais si mon désir porte sur le post-humain, n’est-ce pas dire que l’humain actuel n’est pas désirable, parce qu’il est marqué par la finitude ? N’est-ce pas parce que je ne sais pas l’assumer ? Avec la technologie, je peux mettre un pansement sur une jambe de bois, mais qu’importe si j’ai l’illusion qu’ainsi je vais bien?

Google investit beaucoup d’argent et d’énergie dans ces recherches, certains disent que pendant ce temps on ne s’attache pas à régler les problèmes essentiels tels que la faim dans le monde, à s’occuper des questions écologiques … En fait, les enjeux sont bien plus compliqués. Quand on est allé sur la lune, cela a coûté très cher, cela a pu sembler désuet, pourtant la science en a retiré des bénéfices énormes. Les connaissances issues des vols dans l’espace sont appliquées tous les jours dans un tas de technologies transversales. Les nanotechnologies, l’infiniment petit, connaissent de même des applications paradoxales à tous les niveaux : elles contribuent à une pollution insidieuse, encombrant nos poumons, et inversement elles permettent d’instiller des médicaments par des biais totalement nouveaux. Toutes ces technologies ne servent pas seulement là où elles ont été expérimentées, mais ont des applications dans un rayon extrêmement large.

La figure de Janus en est une image : le meilleur est lié au moins bon, et parfois au pire. Ainsi la médecine régénérative offre aujourd’hui la possibilité de reformater des cellules en cellules-souches et à partir de là, de créer les organes et tissus humains de demain pour les réimplanter in vivo. Plutôt que de chercher un pancréas chez un sujet mort, je vais à partir des cellules du sujet vivant qui en manque et souffre de diabète sévère, fabriquer des cellules pancréatiques que je lui réinjecterai et qui mettront fin aux problèmes d’insuline.

Cette technique va changer complètement la médecine, là nous en sommes encore aux prémices. Mais pour l’infarctus du cœur, nous sommes déjà assez avancés : je peux prendre déjà des cellules de la moelle osseuse et les injecter au niveau de la lésion cardiaque, là où les cellules sont mortes à cause de l’infarctus. Pendant ce temps, parce que le cœur est défaillant, j’installe une prothèse externe pour quelques mois. Le cœur peut alors se régénérer et reprendre ses fonctions. La prothèse externe peut alors être retirée.

Nous sommes au seuil de quelque chose d’assez génial !

Marie-Jo Thiel
(Propos recueillis par Daniel Cassou)

Marie-Jo Thiel est médecin et professeur d’éthique à la faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg. Elle dirige le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique (CEERE) de l’Université de Strasbourg. Elle a notamment publié : Où va la médecine ? Sens des représentations et pratiques médicales, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003 ; Les rites autour du mourir, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2008 ; Donner, recevoir un organe. Droit, dû, devoir, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2009 ; Quand la vie naissante se termine, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. Chemins d’éthique), 2010 ; L’automne de la vie. Enjeux éthiques du vieillissement, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. Chemins d’éthique), 2012 ; Au nom de la dignité de l’être humain, Paris, Bayard jeunesse (coll. Essais), 2013 ; Faites que je meurs vivant ! Vieillir, mourir, vivre, Paris, Bayard jeunesse (coll. Essais), 2013 ; La santé augmentée, réaliste ou totalitaire ?, Paris, Bayard jeunesse (coll. Études et essais), 2014.