La revue de culture protestante

Christianisme social

« Confronter la foi chrétienne avec son environnement social, économique, politique, culturel et écologique », « poser des paroles et des gestes de libération » : le christianisme social est, depuis que l'équipe d'Autres Temps a rejoint Foi&Vie en 2003, mais bien avant aussi, l'un des courants qui font vivre notre revue. Cette rubrique, animée par ses membres, y prolongera et enrichira les débats initiés dans les Cahiers du Christianisme social (publiés tous les deux ans) et ailleurs.

 

Pour une nouvelle herméneutique de la sécurité publique : quelques aperçus

Avril 2017
Photo Rama

Les développements qui suivent sont une reprise (très) abrégée de quelques uns des principaux éléments d’un essai conçu sur le mode d’une thèse de politique-fiction imaginée pour répondre dans le cadre de l’élection présidentielle de 2017 aux questions de savoir quoi faire, pourquoi, pour quoi, et comment pour instituer une sécurité publique quotidienne durable en France (1).

 

(1) Rédigé entre avril et août 2016, cet essai a pour titre : La France, les français et leur sécurité : Que penser ? Que faire ? Pour une sécurité publique quotidienne durable : redressement, réforme et rénovation (254 p, et annexes 205 p). Il est disponible en ligne sur le site du sociologue Laurent Mucchielli.

Les 6 paramètres d’un diagnostic

 

1. L’entrée dans une nouvelle ère et l’avènement d’un monde nouveau

 

Cette nouvelle ère est caractérisée par la fin de l’insouciance, le discrédit des élites et la tentation du chacun pour soi et du repli.

 

Ce monde est nouveau …

 

Institutionnellement : c’est la fin d’une époque. La Ve République a vécu. Elle semble être arrivée à son terme. Les pratiques politiques et les réformes constitutionnelles (2) intervenues au cours des 51 dernières années auront eu raison d’elle en remettant profondément en cause l’esprit même de la Constitution ardemment et longuement souhaitée, voulue par son père fondateur.

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En pratique, c’est au cours des trente dernières années que ce processus de dégénérescence, dont l’histoire reste à faire, s’est produit :

 

D’abord, avec les périodes de cohabitation (1986-88, 1993-95 et 1997-2002).

 

Ensuite, avec la réforme constitutionnelle du quinquennat présidentiel (2000). Cette réforme n’a pas seulement fait disparaitre les effets dialectiques féconds qui auraient pu naître d’un usage raisonné et responsable d’une discordance éventuelle de la majorité présidentielle et de la majorité parlementaire, elle a surtout fait perdre au mandat présidentiel la vision de long terme qui caractérisait le septennat. 

 

Enfin, avec le recours au dispositif des primaires (2011-2012 et 2016-2017), qui a fait des citoyens, et des candidats aux primaires eux-mêmes, les otages des partis politiques dominants en les asservissant aux luttes de tendances, de factions et de clans de ces partis.

 

Géopolitiquement : avec de multiples et incessantes mutations dictées par le rythme, la diversité et les modifications des rapports de force interétatiques, d’une part, l’apparition et le succès d’acteurs non-étatiques à l’origine de situations et d’actions belligènes ou criminogènes déterritorialisées d’autre part.

 

Au niveau international : le passage d’un monde bipolaire à un monde multipolaire avec les désagrégations ou recompositions d’alliances ou de coopérations, les tensions et les conflits qui en résultent, et l’effondrement ou la disparition d’États suscitant des mouvements migratoires de grande ampleur.

 

Au niveau européen : l’effacement progressif du projet européen qui est susceptible d’aggraver son impuissance et de provoquer sa dislocation.

 

Économiquement : à la fois une mondialisation des échanges, une croissance étique ou atone, une dette publique presque au niveau de la création de richesse annuelle, et un important montant de prélèvements annuels de la richesse annuelle produite (presque 44 %). 

 

Socialement : l’augmentation régulière des inégalités, l’apparition de l’austérité, de la pénurie et du précariat durables, l’attisement des clivages et les prémisses, sinon l’avènement de fractures dont les premiers signaux d’alerte ont été lancés il y a plus de vingt ans (thème de la fracture sociale en 1995).

 

Culturellement : le désenclavement massif de l’information et des connaissances ayant conduit au rétrécissement du monde, le refus des arguments d’autorité, de  la confiance aveugle et de l’opacité, un désir d’engagement et de participation malgré la tentation du repli, une soif croissante de justice.    

 

(2) Il y en a eu 21 en tout depuis 1958, dont 19 en 16 ans.

 

2. Le hiatus profond entre la demande et l’offre de sécurité

 

Il importe, en préalable, de dissiper un risque grave de confusion qui pourrait être faite entre la demande de sécurité des gens et une pseudo-demande de sécurité de l’État. On pourrait, en effet, considérer qu’ils sont respectivement en position de demandeurs, ceux-là aspirant à la tranquillité et celui-ci à l’ordre, qu’il s’efforce de maintenir ou de rétablir à l’aide d’opérations impliquant le recours à des procédés de dissuasion (3) (pour le maintien) ou d’intervention ou/et de répression (pour le rétablissement). Mais cette analogie est inadéquate parce qu’ils ne sont pas sur le même plan.

 

En effet, les gens sont des consommateurs captifs dont la satisfaction des besoins de sécurité dépend d’un prestataire institutionnel qui est l’État et qui a — pour le moment encore — le monopole de l’exercice de la force. Quant à l’État, même s’il peut être victime d’atteinte à son intégrité ou à son fonctionnement, il n’est pas dans une situation de demandeur mais d’ordonnateur puisqu’il est son propre maître et qu’il dispose à son gré de la force publique.

 

A cette différence de positionnement s’ajoute une différence substantielle de nature – et donc de champ – quant à l’objet de leur souci de sécurité respectif : la tranquillité des gens est foncièrement de nature individuelle, même si elle s’inscrit dans une dimension collective, et elle relève donc de l’intérêt particulier, tandis que l’ordre est de nature collective puisqu’il concerne le vivre ensemble (4) et, à ce titre, il relève de l’intérêt général.

 

Concernant la demande de sécurité quotidienne des gens, on constate le terrible décalage dont elle souffre par rapport à l’offre publique de sécurité, notamment en milieu urbain.

 

Ce décalage a été publiquement mis en lumière, et de manière tragique, par les actes terroristes des deux dernières années, alors qu’il a eu cours sans vergogne, et des lustres durant, depuis l’avènement de la délinquance quotidienne de masse. Ces actes terroristes ont, en effet, montré à la population que les forces de sécurité ne pouvaient pas garantir sa sécurité, ni même l’assurer parce qu’elles arrivaient après les faits, alors, qu’idéalement, il aurait fallu empêcher que cela arrive, et, qu’au demeurant, il n’y avait aucune certitude que cela eût été possible si elles avaient été présentes sur place avant, à titre dissuasif.

 

Ce hiatus révèle une immémoriale méprise entre ce que veut la population et ce que veulent les forces de sécurité. Un coup d’œil sur les programmes de formation des policiers montre par exemple qu’ils ont été formés et initiés soit à intervenir pour faire cesser des incidents en train de se produire, soit pour enquêter sur les infractions commises, en identifier les auteurs, les rechercher et les arrêter afin de faire une belle affaire … alors que celui à qui ça arrive ou c’est arrivé aurait voulu, plus prosaïquement, ne pas être victime d’une infraction.

 

Il y a d’ailleurs une ambigüité native dans la vocation et l’option répressives qui ont, culturellement, la faveur des forces de sécurité, car il ne pourrait pas y avoir de grand flic, s’il n’y avait pas d’ennemi public n°1 ou de grand voyou ou truand. Mais les braves gens ne sont pas eux-mêmes quittes de cette ambigüité car leur vie serait alors privée des frissons troubles et exquis que procurent la mythologie policière et ses innombrables interprétations romanesques, cinématographiques ou télévisuelles…

 

Malheureusement, c’est cette option qui est à l’origine de l’idée reçue que le cœur de métier du policier est l’intervention et la répression. Et sûrement pas la prévention. Elle a été facilitée par le fait que celle-ci est restée un concept vague dont le contenu et les déclinaisons stratégiques et opérationnelles concrètes ont fait défaut. C’est pourquoi les tentatives effectuées pour promouvoir la prévention au sein de l’institution policière ont globalement échoué, au point que cette vocation a progressivement été confiée à d’autres instances, ce qui a fourni un motif commode pour que ce domaine d’action soit relégué à une place subsidiaire dans le travail policier. Cette erreur stratégique majeure doit être corrigée, en assurant à la prévention la première place dans le travail des forces nationales de sécurité.

 

C’est cette herméneutique qui doit inspirer la sécurité publique et qu’il convient d’énoncer sans ambages en la faisant figurer avec force et clarté dans le mandat de la force publique, car c’est la voie souveraine pour que la politique de sécurité publique quotidienne s’inscrive dans une perspective de durabilité et pour que la force publique renoue le fil de la confiance avec la population.

 

Sur le principe de prévention : sa mise en œuvre serait hautement bénéfique car il implique d’inscrire son action dans le moyen ou le long terme au lieu de camper dans le court-termisme, de mobiliser et de cultiver l’esprit et les capacités d’anticipation et de prévision au lieu de se borner à la routine, de développer les capacités d’analyse et d’évaluation au lieu de se complaire dans la duplication. Il pousse, en effet, à se projeter dans le temps pour prévenir des évènements futurs indésirables et à définir les moyens de les empêcher ou d’y faire face s’ils survenaient.

 

Quant à la question de la confiance, elle est centrale. Celle-ci est réclamée avec force et sur un mode injonctif par les organisations professionnelles de policiers. Comme s’il s’agissait d’un véritable  équivalent à une contrepartie au terme d’une prestation fournie dans le cadre d’un échange négocié ! C’est une erreur caractérisée d’appréciation, sauf à considérer que la population ait une dette inextinguible de reconnaissance à l’égard des policiers. Or, ce n’est pas le cas. C’est même l’inverse, car de la même façon que la police ou la gendarmerie appartiennent à la Nation, l’agent de la force publique se doit à la population en répondant à ses attentes et à ses besoins. Ce qui non seulement s’inscrit dans la philosophie du don — et non pas de l’échange – qui caractérise le concept même de service public, mais exige aussi de faire preuve en permanence à l’égard de la population d’une écoute bienveillante sans jamais se prévaloir de l’argument d’autorité (5). Car le titulaire de la souveraineté, autrement dit le peuple, ne peut pas délivrer un blanc-seing au dépositaire de la force pour qu’il en fasse un usage à sa convenance.

 

Celui-ci doit d’abord s’évertuer à gagner la confiance de la population au lieu d’exhorter celle-ci à la lui donner et en lui enjoignant de s’en remettre à lui les yeux fermés.

 

Ce ne sera possible que si ce qui est fait correspond à ce qui est attendu et demandé dans le cadre de la loi, et si c’est fait comme ce doit être fait au terme de la loi … ainsi qu’il convient dans un État de droit.

 

Dans un tel État, la police doit, métaphoriquement, faire un travail sans bavure, c’est-à-dire sans coulure, ni macule, ni salissure, ni tâche, ni souillure, autrement dit irréprochable, net, parfait parce que pleinement conforme à sa vocation.

 

Cela  implique de soumettre non seulement à la lettre de la loi mais surtout à son esprit (6) :

 

- tous les acteurs impliqués dans la chaîne de la force publique, en garantissant la clarté des règles de définition du contenu de leurs rôles respectifs et de leur répartition, qu’il s’agisse du commanditaire de la force, c’est-à-dire de celui qui en dispose et a autorité pour décider de son emploi, du commandant de la force qui en conçoit et en supervise l’utilisation, et de l’utilisateur final qui en fait usage sur le tas ;

 

- les protocoles et les procédés de leur action, en évaluant ex-ante et ex-post la qualité de leur conception et de leur mise en œuvre en fonction de leurs effets.

 

(3) Qui fonctionnent remarquablement avec des personnes sans volonté ni intention malveillante, mais de manière tout à fait aléatoire dans le cas contraire.

(4) On le constate avec les manifestations où l’ordre recherché tente de concilier, vaille que vaille, des groupes d’intérêts particuliers contradictoires : ceux des manifestants, des contre-manifestants, des riverains (habitants, professionnels de tous ordres …), et des autres usagers …

(5) Ce qu’ont tendance à faire tous ceux qui participent de la puissance publique et contribuent à sa mise en œuvre.

(6) « … Car la lettre tue, mais l'Esprit vivifie. », Paul, 2 Corinthiens, 2, 6.

 

3. La nature et la place de la sécurité dans la démocratie : l’impératif catégorique  d’une approche téléologique et globale de la sécurité

 

Sa nature : la sécurité est un droit, ce n’est pas une liberté. Contrairement à ce qu’on entend dire ou qu’on écrit ici et là, la sécurité n’est pas une liberté. Ni la première, ni la dernière. Elle est un droit fondamental (7), mais pas une liberté. S’il en est ainsi, c’est parce que, à l’origine, le désir de liberté est ce qui prime et que c’est de ce désir que découle alors le besoin de sécurité, qui est un besoin plurivalent (il peut prendre plusieurs formes et produire plusieurs effets différents voire paradoxaux allant de la quiétude à la suffocation) et présent dans toutes les dimensions de la vie personnelle et sociale qui seraient exposées à un risque d’épreuve, de risque ou de perte.

 

Sa place dans la démocratie : entre la liberté et la justice. Cette place repose sur l’axiome que la sécurité n’est pas un isolat. Elle ne doit donc pas être pensée de manière isolée mais en relation avec ce qui la justifie et la détermine, c’est-à-dire, en amont, avec la Liberté dont elle doit s’efforcer, sous l’autorité de la Loi, de garantir l’exercice, et, en aval, avec la Justice à laquelle elle est assujettie, parce que c’est l’institution judiciaire à qui revient, en disant le droit, de faire le lien entre la liberté et la sécurité. Elle le fera en assurant  le double équilibre épistémologique et praxéologique entre le principe de liberté et les exigences et les contraintes pratiques de la sécurité.

 

(7) « La sécurité est un droit fondamental et l'une des conditions de l'exercice des libertés individuelles et collectives » (Loi 95-73 du 21 janvier 1995 d’orientation et de programmation relative à la sécurité, article 1er, codifié à l’article L111-1 du Code de la sécurité intérieure (CSI).       

 

4. La Loi maltraitée au risque de la désuétude (8) ou de l’obsolescence (9)

 

Le nombre de lois concernant la justice pénale et la sécurité sous leurs divers aspects (y compris l’immigration, les accords de coopération et les conventions) est impressionnant. Il a été de 209 sur 1058, soit 20 % au cours de la dernière décennie  (2007-2017) avec respectivement 96 lois sur 548, soit 17 %, de 2007 à 2011 et 113 sur 510, soit 22 % entre 2012 et 2017 (10).

 

Le volume et la diversité de ces textes que les généralistes de la sécurité devraient connaître – ce n’est pas le cas – pose un problème grave d’appropriation et de compréhension pour ces professionnels.

 

La loi négligée ou désertée : les exemples abondent d’une inapplication structurelle absolue ou relative de la loi.

 

- Le cas d’école concerne la police de proximité : son « extension à l'ensemble du territoire d'une police de proximité répondant aux attentes et aux besoins des personnes » constitue « une des orientations permanentes de la politique de sécurité publique » (11). Censée être en vigueur depuis 22 ans, cette orientation légale attend encore sa mise en œuvre effective, visible et probante.   

 

- « La notation par le procureur général de l'officier de police judiciaire habilité est prise en compte pour toute décision d'avancement » (Art. 19-1 du Code de procédure pénale (CPP)). Cet article, créé par la loi n°93-2 du 3 janvier 1993, attend aussi son application.

 

- « Les enquêtes administratives relatives au comportement d'un officier ou d'un agent de police judiciaire dans l'exercice d'une mission de police judiciaire associent l'inspection générale des services judiciaires au service d'enquête compétent. Elles peuvent être ordonnées par le ministre de la justice et sont alors dirigées par un magistrat » (Art. 15-2 du CPP). Cette disposition aurait dû être appliquée dans l’affaire Théo à Aulnay-sous-Bois. Sa mise en œuvre est encore en attente.

 

La loi mal comprise dans son esprit et donc mal appliquée : l’exemple de la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF) en apporte l’illustration préoccupante. Censée avoir révolutionné le management public, la constitution financière entrée en vigueur en 2006 accumule d’inépuisables déceptions. L’énoncé des objectifs stratégiques est d’abord un amalgame qui ne rend pas compte des activités respectives des différents services ni de leurs résultats Ensuite, la satisfaction des victimes n’y est pas prise en compte et les activités et les résultats considérés de leur point de vue y sont quasi-inexistants. Il est impossible de savoir quelle est la valeur globale des moyens qui ont été consacrés à la lutte contre le terrorisme. Enfin, les indicateurs sont perfectibles …   

 

(8) « État d’abandon ou se trouve une chose, une pratique qui n’est plus ou presque plus en usage » (CNRTL).

(9) « Évolution tendant à rendre (quelque chose) périmé » (CNRTL).

(10) Le chiffre pour 2017 est arrêté au 13 février.

(11) Loi 95-73 du 21 janvier 1995 précitée, article 3. Codifié à l’article L111-2 du CSI.

 

5. Les faiblesses structurelles de l’évaluation (12) de la fonction de sécurité publique

 

Ces faiblesses sont si pléthoriques qu’elles pourraient faire penser au tonneau des danaïdes. Peu a changé depuis les constats de Michel Rocard en 1989 sur l’exigence de renouveau du service public (13).

 

Cela commence avec l’impossibilité pour le citoyen de savoir s’il existe des documents de doctrine et à caractère méthodologique sur l’évaluation, et d’y accéder. Cela se poursuit lorsqu’on examine la situation pour chaque grande phase d’un processus administratif.

 

Les évaluations ex-ante : les documents décisionnels d’orientation et de doctrine qui ont, préalablement à leur adoption, donné lieu à une étude d’impact et à une étude de faisabilité sont d’une excessive rareté (14). Il est même tout à fait possible qu’il n’y en ait aucun. Une évaluation sur ce point serait redoutable.

 

Les évaluations concomitantes : même chose pour les dispositifs de suivi et d’accompagnement concernant la mise en œuvre des décisions, même si celle-ci donne lieu à des tableaux de bord mais dont l’usage et l’utilité sont d’ordre quantitatif. 

 

Les évaluations ex-post : Il n’y a pas de dispositif de suivi et d’évaluation de l’application des nouvelles dispositions législatives ou règlementaires.

 

Les retours d’expérience sont rares et ne font pas l’objet d’une méthodologie éprouvée. Les grandes fonctions de soutien ne font pas l’objet d’évaluations spécifiques permanentes : management, conception, direction, encadrement, gestion des carrières, formation, contrôle ou … évaluation. Ce qui hypothèque ou empêche les possibilités d’amélioration.

 

Il faut attendre les travaux de missions ou de commissions parlementaires ou de la Cour des comptes pour disposer des éléments d’évaluation sur les dispositifs nouveaux mis en place. Mais ils arrivent après coup quand beaucoup de temps a passé. Ce n’est pas un problème de connaissance des moyens d’action — ils existent et sont connus mais ils ne sont pas utilisés — mais un problème d’ordre institutionnel lié à l’existence d’obstacles et de freins organisationnels, fonctionnels et culturels de tous ordres qui empêchent la mobilisation et la mise en commun des intelligences. 

 

(12) Il s’agit bien d’évaluation et non pas de contrôle dont le nombre et le poids sont bien réels mais dont on ignore l’efficience.

(13) Cf. le Petit guide du Conseil scientifique de l'évaluation en 1992

(14) On a une illustration éclairante de cette absence d’étude d’impact avec la décision doctrinale prise par le ministre de l’intérieur le 15 juin 2016 d’autoriser les policiers à conserver leur arme en dehors des heures de service. Prise  à la demande collective, pressante et répétée des syndicats de police, cette décision ne tient pas compte de l’idée qu’elle offre une opportunité de premier ordre à un ou deux terroristes professionnels décidés et organisés pour se procurer sans trop de difficulté une arme à feu et ses munitions en suivant un policier à la sortie de son commissariat et en l’agressant au moment opportun. 

 

6. Les déficiences de la transparence et de l’ouverture et le fait syndical dans la Police

 

Elles constituent des traits culturels traditionnels marquants au sein de l’institution qui se sont accentués depuis les attentats de 2015-2016.

 

L’accès aux informations, même d’ordre général ou statistiques, n’a cessé de se rétrécir sinon de se refermer, faisant des composantes de la force publique, et notamment de la police, des institutions hermétiques, repliées sur elles-mêmes et exposées aux risques de la schizophrénie et du syndrome de la citadelle assiégée.

 

Le citoyen d’une ville ne peut pas disposer des statistiques des délinquances de sa ville, et moins encore de son quartier, ni de l’organigramme de son commissariat — même sans les noms —, ni de son budget ou de ses effectifs et surtout pas de ses objectifs annuels de travail ou de ses bilans d’activité. Si ce même citoyen a été victime d’un cambriolage, que le ou les auteurs ne sont pas identifiés (15), que, de nombreux mois après, il est avisé par le procureur de la République que la procédure a été classée sans suite (16) et qu’il lui demande — ou-bien à l’enquêteur qui a reçu sa plainte — combien d’actes d’enquête ont été effectués pour son affaire, on ne lui répondra pas.

 

La puissance du fait syndical dans la police n’est pas pour rien dans cette situation. Cette puissance est un fait incontestable (17) et les syndicats sont en phase avec cette culture de la dissimulation et du secret dont ils procèdent et qui leur permet d’être des interlocuteurs indispensables pour les médias dont ils constituent un canal d’information d’autant plus privilégié que la communication institutionnelle est foncièrement lacunaire et défaillante. Cela permet aux responsables syndicaux d’occuper les plateaux de télévision ou d’intervenir à chaud devant les micros (18) — notamment lorsque des évènements dramatiques envahissent la scène médiatique — et d’y faire valoir leurs points de vue, au motif qu’ils parlent en connaissance de cause, comme représentatifs de l’intérêt général et en veillant à mettre l’accent sur les difficultés, les épreuves et les sacrifices du métier. 

 

Il est peu vraisemblable, dans ce contexte et ces conditions, que les syndicats deviennent de fervents partisans et défenseurs de la transparence et de l’ouverture de la police.

 

(15) Il y a 92 % de chances que ce ne soit pas le cas. En 2016, le taux d’élucidation des cambriolages et des tentatives a été de 8 % pour les cambriolages ou les tentatives (source : Insécurité et délinquance en 2016 – premier bilan statistique, ministère de l’Intérieur, janvier 2017).

(16) L’art. 40-2 du Code de procédure pénale impose au procureur d’aviser le plaignant dans ce cas là.

(17) Le taux de syndicalisation avoisine 80 % dans la police. Il correspond au taux de participation aux élections professionnelles.

(18) Les prises de position écrites dans des libres opinions ou des tribunes sont excessivement rares.

 

Instaurer une sécurité publique quotidienne et durable : vision et voies de réforme

 

1. Une vision nouvelle conjuguant la justice et la sécurité

 

Cette vision est le prolongement pour l’État d’une certaine idée pour la France et les Français. Cette idée consiste à restaurer l’unité de la France en rassemblant les Français, en conjuguant l’unité de celle-là et la concorde entre ceux-ci.

 

La vision générale : quel État pour quelle force publique ?

 

- Un État « juste et fort », car la force est inséparable de la justice (19), mais aussi un État où l’idée de Justice précède l’idée de la force qui en procède (20).

 

- « Un État qui est un État de droit et non pas un État de police ».

 

- « Dans cet État de droit, la sécurité est au service de la Liberté et de la Justice ». Il se caractérise par un droit « juste, simple et clair », et une Justice « sûre et sereine ».

 

- L’administration y est impartiale, équitable, diligente, transparente, participative, prospective et responsable.

 

- La Force publique y est une institution qui dialogue, partage, échange et coopère, que ce soit avec le dehors ou au-dedans (ce dernier cas nécessite la mise en lace d’un dispositif visant à assurer la qualité des relations client-fournisseur internes dans une perspective d’optimisation de la satisfaction du bénéficiaire).

   

La vision de la Force publique (police et gendarmerie) qui en découle : quelle force publique pour cet État ? Ce qu’elle DOIT être et pour quoi. Si elle doit dialoguer, partager, échanger et coopérer (avec la société civile) …

 

- Comment doit-elle être ? Intelligible sur son mandat, judicieuse dans ses diagnostics, pédagogique sur ses objectifs, comptable de ses résultats, accueillante et ouverte.

 

- Pour quoi doit-elle être comme cela ? Pour être « garante de l'exercice des libertés et  droits fondamentaux » (21).

 

Le concept qui exprime cette vision de la justice et de la sécurité : celui d’une « sécurité publique quotidienne durable collaborative ».

 

(19) « Justice, force. Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste.
Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » (Pascal, Pensées, 298)

(20) « Peut être le chemin que je montre à la nation est-il celui d’un avenir où l’État sera juste et fort, où l’homme sera libéré, où la France sera la France, c'est-à-dire grande et fraternelle. » (Charles de Gaulle, conférence de presse tenue à l’hôtel Continental le 12 novembre 1953).

(21) C’est parce que l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose : « La garantie des droits de l'Homme et du Citoyen nécessite une force publique » qu’il serait opportun d’élargir le champ de la garantie à laquelle est tenue la force publique aux « libertés et droits fondamentaux ». Une charte adossée à la Constitution le permettrait. Cf. Infra. point 3, Quelques outils et leviers.

 

2. La  stratégie : sept axes directeurs

 

Premier axe : passer d’une conception linéaire (en chaîne) de la sécurité publique, à une conception circulaire intégrant tous les volets permettant de susciter et d’instituer un cercle vertueux de la justice dans l’esprit de l’économie circulaire :

 

- Prévention : prévention des victimations (ciblage victimes), prévention des infractions (ciblage délinquants), médiation sociale ou institutionnelle.

 

- Répression : investigations, instruction, orientation pénale, jugement.

 

- Résilience : punition, réparation (22), réinsertion.

 

Deuxième axe : mettre en place le dispositif institutionnel et les moyens matériels et humains qui assureront l’optimisation de la politique pénale consacrée par la loi en 2013 (23).

 

Troisième axe : définir et donner, dans la partie amont de la politique pénale, la place essentielle qui revient à la prévention des menaces en mettant d’abord l’accent sur la prévention des victimations et sur la détection, l’analyse et la gestion des menaces.

 

Quatrième axe : susciter l’avènement d’une sécurité collaborative, en soutenant l’avènement d’une communauté de sécurité publique et la promotion d’une pensée stratégique de sécurité publique, en associant davantage et mieux les associations de victimes et les associations d’aide aux victimes à l’effort de lutte contre l’insécurité.

 

Cinquième axe : renforcer le rôle de prestataires de services de la Force publique (police et gendarmerie) en confirmant et en développant sa vocation de dialogue, d’échange d’informations et de conseil vis-à-vis des victimes et des usagers. 

 

Sixième axe : faire de la politique pénale et de sécurité publique une politique publique intégrée soumise à des exigences élevées de qualité et d’évaluation, et dont le budget serait calculé sur la production de richesses de la Nation et sanctuarisé.

 

Septième axe : modifier fondamentalement la structure du budget des forces de sécurité pour en faire des administrations à forte valeur ajoutée technologique et non plus des administrations de main d’œuvre (24). Modifier la maquette budgétaire du Projet Annuel de Performance des programmes budgétaires concernés.

 

(22) Puisque la justice restaurative (ou réparatrice) a fait son entrée dans le Code de procédure pénale avec l’article 18 de la loi n° 2014-896 du 15 août 2014 relative à l'individualisation des peines et renforçant l'efficacité des sanctions pénales.

(23) Loi n° 2013-669 du 25 juillet 2013 relative aux attributions du garde des sceaux et des magistrats du ministère public en matière de politique pénale et de mise en œuvre de l'action publique.

(24) Pour 2017, sur un projet de budget de 10,312 milliards d’euros pour la police (Programme 176), il est prévu d’allouer 89 % aux dépenses de personnel (rémunérations et primes), 7,3 % aux dépenses de fonctionnement et 3 % aux dépenses d’investissement qui expriment la propension d’une organisation moderne à faire face aux défis du futur. 

 

3. Quelques outils, leviers et mesures-clé

 

Outils et leviers

 

- Adoption d’une Charte de la justice pénale et de la sécurité publique qui serait adossée à la Constitution sur le modèle de démarche de la Charte de l’environnement de 2004.

 

- Adoption d’une loi relative à la gouvernance et à la programmation de la politique pénale et de sécurité publique du quotidien pour les années 2018 à 2023 qui préciserait quel est l’objet de la sécurité publique et quel est le mandat de la force publique. Elle formulerait de manière explicite quel est le mandat des services locaux de sécurité publique et définirait notamment à ce titre les conditions et les modalités de mise en place d’une sécurité de quartier, et la mise en œuvre d’une politique pénale contraventionnelle. Cette loi instituerait une prestation de serment pour les agents de la force publique. Un rapport serait annexé au projet de loi. 

  

- Composition d’un gouvernement comprenant deux ministres d’État : le garde des sceaux, ministre de la justice et des libertés et droits fondamentaux, le ministre de l’intérieur, de l’immigration, de la sécurité intérieure et des libertés publiques.

 

- Adoption d’un décret pris en Conseil d’État relatif aux conditions et aux modalités d’élaboration, de mise en œuvre et d’évaluation de la politique pénale sur le territoire de la République.

 

Dix mesures-clé (25)

 

Parmi les mesures qui seraient prises  il y aurait :

 

La création d’une instance parlementaire spécifique permanente en charge de la politique pénale et de sécurité publique (une sous-commission rattachée à la Commission des lois, une commission ou une délégation parlementaire).

 

La création d’un Haut Conseil de la politique pénale et de sécurité publique qui éclairerait les choix du gouvernement et qui veillerait à la cohérence opérationnelle et budgétaire du volet judiciaire et du volet administratif de la stratégie nationale de sécurité publique à l’aune des orientations de la politique pénale.

 

Confier à une mission d’expertise des Inspections générales de l’État la réalisation d’une revue générale des missions, des actions et des activités en matière de sécurité publique pour être en mesure de déterminer la part respective prise par chaque institution ou instances contributives, qu’elles soient du secteur public (gendarmerie, police, polices municipales, administration pénitentiaire, douanes, services fiscaux, services de la concurrence et de la consommation, inspection du travail, services publics de transports, etc.) ou du secteur privé (26).

 

Les maquettes budgétaires concernées par la politique pénale et de sécurité publique seraient modifiées et un dispositif de comptabilité analytique serait mis en place dans les directions et services impliqués dans sa mise en œuvre.

 

Adoption en procédure d’urgence d’un projet de loi relative à la gouvernance et à la programmation de la  politique pénale et de la sécurité publique du quotidien pour les années 2018-2023. L’adoption de cette loi inaugurerait la permanence du principe de la pluriannualité pour définir les orientations stratégiques et arrêter  la programmation budgétaire de la politique pénale et de sécurité publique.

 

Cette loi comporterait un article relatif à l’objet de la sécurité publique et au mandat de la force publique qui pourrait être rédigé en ces termes :

 

« La sécurité publique a pour objet : 1. l’identification et la prévention des menaces ou des périls susceptibles d’affecter la paix, la tranquillité et l’ordre publics en portant atteinte aux institutions républicaines, aux intérêts fondamentaux de la nation ou à la vie, à la liberté ou au droit de propriété des personnes (27) ; 2. la détermination des réponses à y apporter ; 3. la détection et la constatation des infractions, le rassemblement de leurs preuves, l’identification, la recherche de leurs auteurs et leur déferrement à l’autorité judiciaire si la prévention n’a pas suffi.   

 

Elle concourt à la protection générale de la population en lien avec la sécurité civile au sens de l'article L. 112-1 et avec la défense civile dans les conditions prévues au titre II du livre III de la première partie du Code de la défense.

 

L’État est garant de la cohérence de la politique de sécurité publique au plan national. Il en définit la stratégie et la doctrine en y associant les collectivités territoriales et les établissements publics de coopération intercommunale ainsi que les représentants des professions, des services et des associations confrontés à un titre ou à un autre aux manifestations et aux effets de la délinquance.

 

Il évalue en permanence l’état de préparation aux menaces et veille à la mise en œuvre des mesures d’information des populations.

 

La force publique assume des missions de police administrative ou judiciaire. Elle accomplit ces missions sous la conduite et la responsabilité des autorités désignées à cette fin par ou en vertu de la loi, en veillant à garantir l’exercice des droits et des libertés individuels et collectifs.

 

Elle peut faire usage de moyens de contrainte dans les conditions prévues et définies par la loi. »

 

Cette loi pourrait aussi instituer une prestation de serment commune à tout agent de la force publique et d’abord aux policiers et aux gendarmes : « Je jure de me comporter en tout avec discrétion et discernement comme un digne et loyal agent de la force publique, intègre, impartial, respectueux de la loi, et des libertés et des droits des usagers, des victimes et des justiciables ».

 

Faire de la liberté d’accès aux documents administratifs la règle de droit commun pour tous les sujets relevant de la sécurité publique.

 

Transformation de la Direction des affaires criminelles et des grâces (DACG) en Direction générale de la législation et des politiques pénales (DGLPP).

 

Création d’observatoires régionaux de la victimité et des incivilités.

 

Mise en œuvre d’une gestion prévisionnelle et préventive des effectifs, des emplois et des compétences effective pour les deux forces publiques nationales avec notamment une rénovation radicale de la formation initiale et continue (développement de la culture générale professionnelle avec entre autres l’histoire et la criminologie, des formations communes et des stages interinstitutionnels) et les parcours de carrière.

 

Élaboration d’un Code des victimes et des témoins, d’un Code général simplifié des contraventions et d’un Guide pratique commun des contraventions relevant de la sécurité publique quotidienne.

 

(25) Ces dix mesures sont issues des 213 préconisations que comprend l’essai en version intégrale (254 p) et qui font l’objet de sa 2e partie. Ces 213 préconisations constituent un Plan d’action quasi exhaustif comportant trois chapitres :

- 1 : La vision (« Restaurer l’unité de la France en rassemblant les Français » : les dix axiomes) ;

- 2 : La gouvernance (29 préconisations) ;

- 3 : La stratégie (184 préconisations réparties entre 2 orientations générales et 19 orientations stratégiques servant de lignes directrices à 9 grands thèmes : Une nouvelle culture de sécurité publique, Mandats du parquet, de la force publique et de ses agents, Management, Évaluation, Organisation, Fonctionnement des services, Gestion prévisionnelle et préventive des effectifs, des emplois et des compétences, E-administration, Programme d’investissements stratégiques d’avenir.

(26) Au total, le nombre d’agents impliqués dans des missions de sécurité s’élève à 350 000 pour le secteur public (290 000 pour l’Etat, 21 000 pour les collectivités territoriales et 3 900 pour les services de transports publics dont 1 000 pour la RATP et 2 900 pour la SNCF) et 170 000 environ pour le secteur privé de la sécurité (surveillance humaine ou par des systèmes électroniques : gardiennage, sûreté aéroportuaire, agents cynophiles, transport de fonds, protection physique des personnes,  protection des navires ou agences de recherches privées).

(27) Cf. la définition que donne Henri Capitant de la sécurité publique en 1936 : « Élément de l'ordre public matériel, caractérisé par l'absence de périls pour la vie, la liberté ou le droit de propriété des individus ».

 

L’auteur

José Razafindranaly est commissaire divisionnaire honoraire de la police nationale. Il n’est entré dans cette administration ni par tradition familiale, ni par hasard, ni par défaut, mais en raison d’une certaine idée qu’il s’en faisait à un moment où elle était clouée au pilori et vouée aux gémonies par des apôtres exaltés de la fin de l’État et de la jouissance sans entrave. La règle républicaine de l’accès au service de l’Etat par le concours a dicté son parcours de formation : une formation en droit public inspirée par la conception d’une soumission altière à l’intérêt général et aux exigences quasi-sacerdotales de la tradition de l’école du service public (légalité, continuité, égalité et mutabilité-adaptabilité) léguée par ses pères-fondateurs et ses héritiers (Léon Duguit, Gaston Jèze, André de Laubadère, François Bloch-Lainé …). Il a exercé des fonctions dans plusieurs domaines : renseignement, formation initiale et continue, affaires disciplinaires, audit et études (gestion des ressources humaines, éthique et déontologie professionnelles). Le dernier poste qu’il a occupé était à l’Inspection générale de la police nationale.

 

Il a aussi été chargé de cours ou conférencier dans plusieurs universités ou instituts de formation, expert auprès du Conseil de l’Europe (Comité d'experts sur l'éthique de la police et les problèmes liés à l'exercice de la police du Comité européen pour les problèmes criminels) et de l’Union Européenne. En mai 1992, il entre comme conseiller technique au bureau national du Syndicat des commissaires et des hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN) devenu en 2007 le Syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN). Il a été reconduit dans ces fonctions  sans discontinuité avant d’en démissionner en septembre 2014. Après avoir été élu en 2010 vice-président du conseil professionnel Sécurité de la Confédération européenne des syndicats indépendants (CESI), il est élu en 2013 vice-président de l’Académie Europe, l’institut d’études et de formation de cette organisation. Il a été contrôleur auprès du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), Jean-Marie Delarue (2008-2012).

 

Derniers travaux : Éléments de réflexion pour contribuer  à une réforme de la sécurité publique : enjeux, voies et moyens, in Sécurité intérieure : les nouveaux défis, ouvrage coordonné par Frédéric Debove, et Olivier Renaudie, Vuibert 2013, pp.61-72. Coorganisateur du séminaire Regards croisés sur les cultures professionnelles des gendarmes et des policiers : concordances, convergences, différences, divergences ? (20 et 21 juin 2013 à Melun) avec François Chouvel (ancien directeur de l’IPAG de l’Université Clermont 1), Frédéric Debove (directeur de l'Institut de droit et d'économie de Melun, Université Paris II Panthéon-Assas) et Fabien Jobard (directeur du centre de recherche sociologique sur le droit et les instituions pénales, CESDIP). Les travaux de ce séminaire ont fait l’objet d’un dossier spécial Police/gendarmerie : vers une culture professionnelle commune, in Les Cahiers de la fonction publique, n° 338, Berger-Levrault 2013, pp.26-37. Corédacteur du Livre blanc sur les conditions de travail des fonctionnaires et des agents publics, FGAF 2014. La France, les Français et leur sécurité : Que penser ? Que faire ? Pour une sécurité publique quotidienne durable : redressement, réforme et rénovation, essai non publié, 2016.

 

 

 

Transhumanisme : l’homme augmenté ou bafoué ?

Décembre 2014
À la livraison 2014/4 de Foi&Vie consacrée au transhumanisme, nous ajoutons ces trois articles d’approfondissement. Ils ont tous les trois précédemment paru dans la revue Information – Évangélisation (2014/3, mai 2014), que nous remercions pour son aimable autorisation. 

Être plus ou moins humain

(Jean-Claude Guillebaud)

Devons-nous rompre une fois pour toutes avec le « vieil humanisme » ? Faut-il congédier le principe d’une « humanité de l’homme » ? Effacer la frontière entre l’homme et la machine ? Tels sont les enjeux d’un débat né aux États-Unis, voici une quinzaine d’années, qui gagne peu à peu le vieux continent.

Sauf exception, les intellectuels européens s’y intéressent encore assez peu. Ils devront, un jour ou l’autre, combler ce retard et se pencher sur la question du « post-humain » ou du « trans-humain ». C’est une question brûlante. On pourrait même dire explosive. Liée aux progrès des technologies avancées, elle nous invite à relire, au plus vite, les réflexions du grand philosophe des sciences que fut Georges Canguilhem (1904-1995). Il nous recommandait de bien faire la différence entre les avancées de la science et les idéologies qui accompagnent – toujours et partout – lesdits progrès, comme des passagères clandestines. Il faut en effet combattre ces idéologies sans diaboliser pour autant les sciences et les techniques qui se trouvent ainsi instrumentalisées.

Au carrefour de deux visions que tout oppose

Nous en sommes très exactement là avec le transhumanisme : une conjonction de progrès enthousiasmants et de théories fort discutables, pour ne pas dire plus. Progrès formidables ? Comment le nier ? Au cours des dernières décennies, les hommes se sont donnés les moyens de corriger, réparer voire améliorer le corps humain, notamment par le biais de greffes machiniques. Cela s’est fait pas à pas. Au début des années 40, on réalisait les premières greffes d’appareils capables de suppléer d’abord le rein, puis d’autres organes. On en vint ensuite à l’installation de stimulateurs cardiaques – les pacemakers – dont l’usage s’est rapidement répandu dans le monde. Puis arrivèrent, en 1989, les premières pompes à insuline et les stimulateurs musculaires permettant de rétablir telle ou telle fonction défaillante.

Aujourd’hui on maîtrise les implants dits cochléaires, électrodes et circuits électroniques reliés au cerveau et permettant de guérir certaines formes de surdité profonde. La presse scientifique se fait constamment l’écho de nouvelles innovations plus stupéfiantes encore. Deux neurochirurgiens américains, Roy Bakay et Philip Kennedy, de l’université Emory, à Atlanta, ont installé dans le cortex d’un paralytique de minuscules implants électroniques qui lui permettent – dans une certaine mesure – de commander par la pensée un ordinateur en lui envoyant des signaux codifiés. Le handicapé en question, Johnny Ray, qui vit avec une électrode implantée dans le crâne, est devenu une vedette des médias aux États-Unis. On songe également à fabriquer un véritable œil artificiel, doté d’une caméra et d’un microprocesseur très performants, qui serait relié directement au cerveau et rendrait la vue à un aveugle.

D’autres chercheurs réfléchissent à la possibilité de fabriquer, au moins partiellement, un cerveau artificiel qui serait constitué de milliers de microprocesseurs capables d’avoir un « comportement émergent » et qui remplaceraient les neurones. La machine colonise l’homme peu à peu, le pénètre, le complète, l’améliore et, peut-être, l’abolit.

Il est d’autres cas où ces implants, incorporés autour ou dans le corps humain, ne remplacent pas un organe malade mais ajoutent une fonction à celle de l’organisme. Citons le cas de l’ordinateur-vêtement – le wearcomp – muni de biocapteurs ou tissé avec des fils conducteurs qui permettent de bénéficier en permanence des possibilités de mémoire, de calcul ou de communication d’un ordinateur.

Citons aussi les puces électroniques directement implantées sous la peau qui dotent les corps des mêmes capacités d’identification ou de stockage informatique que celles d’une carte à puce (ouvrir l’accès à un parking, payer une transaction …). Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’université de Reading (Grande Bretagne) s’est greffé une puce sous la peau en août 1998. Il s’en servait comme d’un sésame dans un « bâtiment intelligent ». On pourrait également citer les avancées prodigieuses opérées dans l’implantation de prothèses dites « bioniques » (mains, bras, jambes), directement commandées par le cerveau du receveur.

Voilà quelques exemples d’innovations technologiques prometteuses. L’idéologie qu’elles ont fait naître nous renvoie quant à elle aux bouillonnements souvent inquiétants de la cyberculture. Les utopies qu’on y trouve sont élaborées et promues par quelques grands spécialistes que l’on appelle déjà les « techno-prophètes ». On pense à des chercheurs comme Hans Moravec, Ray Kurzweil, Max More, et quelques autres. En lisant leurs textes, on découvre qu’ils prônent des « projets » bien peu compatibles avec une approche humaniste traditionnelle.

Citons le programme qu’on appelle l’uploading, qui vise à s’émanciper purement et simplement du corps. Si on accepte l’idée (scientiste) que le cerveau humain n’est rien de plus qu’une connexion compliquée de circuits neuronaux, alors on peut imaginer la possibilité « technique » de télécharger son contenu sur une disquette informatique … On aura ainsi le « tout » de l’homme, mais sans le « fardeau » de son corps.

Même chose pour les recherches sur l’utérus artificiel qu’on appelle l’exogenèse. Au nom de la protection du fœtus à naître, certains des techno-prophètes soutiennent – follement, à mes yeux – qu’il vaudrait mieux qu’il naisse dans une machine plus « propre » qu’un utérus de femme. Ainsi, ajoute-t-on, les femmes seraient enfin libérées du poids de la grossesse et de l’enfantement.

Vers une nouvelle utopie technologique

Les tenants du « post-humain » annoncent au final l’avènement d’un être hybride, moitié machine et moitié organique (un cyborg), un homme « augmenté » ou « amélioré ». Ce saut qualitatif, disent-ils, sera rendu possible par la fameuse convergence des technologies, mise en lumière à la suite d’un fameux rapport commandé par l’administration américaine, et publié en 2002 : le « rapport NBIC » (acronyme de Nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, et sciences cognitives). Ces quatre technologies de pointe seraient en train de converger à une vitesse telle qu’elles annoncent un basculement de l’histoire de l’humanité que nul ne peut définir. D’où la métaphore de la « singularité ». Nous allons entrer, explique-t-on, dans un monde complètement différent, complètement autre, que les politiques sont incapables de désigner et que les scientifiques sont eux-mêmes incapables d’anticiper.

Ces courants de pensée promeuvent comme on le voit une nouvelle utopie technologique, une utopie de substitution après la ruine des grandes idéologies politiques. Elle a quelque chose de séduisant alors même que c’est – aussi – une idéologie redoutable. Pour ne prendre qu’un seul exemple, en acceptant de « fabriquer » une catégorie d’hommes et de femmes technologiquement « améliorés », on  réintroduit de manière faussement ingénue la distinction de sinistre mémoire entre surhommes et sous-hommes.

Pour être plus précis, cette utopie du « transhumanisme » (ou « posthumanisme ») revient à accepter de rendre divisible le concept d’humanité de l’homme, un concept dont le tribunal de Nuremberg, qui jugeait les médecins nazis ayant usé de cobayes humains, avait déclaré « indivisible ». Cela voulait dire que nul ne pouvait être considéré comme « moins humain » ou « plus humain » que d’autres comme l’avaient prétendu les nazis. On était humain ou on ne l’était pas. Un handicapé mental était aussi « humain » qu’un biologiste savant. Or, le transhumanisme vient transgresser ce principe. Un homme amélioré est jugé supérieur à un homme simplement « humain ». D’où certaines déclarations effrayantes.

Donnons un seul exemple. Il parle pour tous les autres. Un journaliste américain, Marc Dery, interrogeait sur ce point le techno-prophète Hans Moravec. Que ferez-vous, demandait-il, des milliards d’êtres humains que vous n’aurez pas « améliorés » ? Réponse impavide – glaçante – du post-humaniste américain : « Les tyrannosaures ont bien disparu … »

Jean-Claude Guillebaud

Jean-Claude Guillebaud est un ancien grand reporter, éditeur et essayiste. Il est notamment l’auteur de : La trahison des Lumières. Enquête sur le désarroi contemporain, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1995 ; La tyrannie du plaisir, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1998 ; La refondation du monde, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 1999 ; Le principe d’humanité, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points), 2001 ; Le goût de l’avenir, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2003 ; La force de conviction. À quoi pouvons-nous croire ?, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2005 ; Comment je suis redevenu chrétien, Paris, Albin Michel, 2007 ; Le commencement d’un monde. Vers une modernité métisse, Paris, Éditions du Seuil (coll. Points essais), 2008 ; La confusion des valeurs, Paris, Desclée de Brouwer / La Vie, 2009 ; La Vie vivante. Contre les nouveaux pudibonds, Paris, Éditions des Arènes, 2011 (un chapitre de ce livre est consacré au transhumanisme, sous le titre : « Posthumanité : le grand détricotage ») ; Le deuxième déluge. Face aux médias, Paris, Desclée de Brouwer, 2011 ; Une autre vie est possible. Comment retrouver l’espérance, Paris, L’Iconoclaste, 2012 ; Je n’ai plus peur, Paris, L’Iconoclaste, 2014.


Les dangers d’une humanité surpuissante

(Dominique Bourg)

 
Dominique Bourg, professeur à la faculté de géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne, pointe les risques réels d’une surconsommation d’une humanité surpuissante.

Le transhumanisme est-il un projet décisif pour l’humanité ?

Non, du moins je ne l’espère pas, le transhumanisme est plutôt pour moi une source d’inquiétude. C’est une idéologie floue, il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’il y a derrière. En tout cas, il y a un arc de possibilités qui va de l’augmentation de l’humain à un délire autour de l’amortalité, et du dépassement de toutes les limites ou contraintes. C’est une des lectures possibles – la plus délirante – de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui : l’anthropocène ; à savoir la nouvelle ère géologique dans laquelle nous entrons, caractérisée par l’impact massif des activités humaines sur la biosphère, l’enveloppe de viabilité qui entoure la Terre et qui nous permet de vivre. Cette interprétation est dans la droite ligne de ce qu’a toujours été la modernité, l’autre interprétation impliquant en revanche une rupture.

Pensez-vous que la frontière est passée lorsque l’homme devient auto-transcendant ?

Nous sommes à la croisée des chemins avec deux idéaux-types : soit une humanité surpuissante qui va réduire, si ce n’est résoudre tous les problèmes qui se posent à elle, qui va affirmer définitivement son règne sur une biosphère exsangue, artificialisée à l’extrême. Michio Kaku imaginait même, dans les années 1990, une humanité épuisant l’énergie du noyau terrestre, ensuite celle du soleil, puis se transformant en chancre cosmique, épuisant tour à tour l’énergie des étoiles solaires de la galaxie.

Avec l’interprétation opposée de l’anthropocène, la montée en puissance de l’humanité n’est qu’un premier âge voué à s’achever par un effondrement de la civilisation industrielle, laissant une humanité disposant d’une énergie limitée, avec un accès réduit aux minéraux et métaux, condamnée à vivre sur une partie habitable d'une Terre en voie de rétrécissement, plus hostile au séjour des êtres humains. Les rêves de surpuissance seraient à jamais finis. Voici les deux idéaux-types envisageables :

- Le transhumanisme est l’une des expressions possibles de l’anthropocène, le fantasme d’une humanité surpuissante, faisant le vide autour d’elle, détruisant en masse les autres formes de vie.

- Dans un cas, le futur pousserait à l’extrême certains traits de la modernité ; dans l’autre, nos délires déboucheraient sur un collapse, lequel pourrait ouvrir la possibilité d’une humanité nouvelle, plus solidaire et moins avide de consommations matérielles.

Comment imaginer de nouveaux rapports à la consommation et aux responsabilités plus citoyens ?

L’engagement citoyen est en l’occurrence essentiel car l’orientation vers l’un ou l’autre de ces futurs va dépendre de l’engagement des citoyens. Dans un cas on parie sur la maîtrise non acquise de mécanismes multiples. Cette « espérance » transhumaniste est clairement supportée par toute l’industrie informatique et celle qui pourrait à l’avenir s’enrichir avec la lutte contre le réchauffement climatique via la géo-ingénierie. Il y a un poids financier puissant pour pousser en direction de la première orientation.

Par ailleurs, le rêve transhumaniste est bien mal nommé, car en fait d’humanité, il ne profitera, compte tenu de ses coûts, qu’à une toute petite partie du genre humain. Je doute profondément de la possibilité de faire bénéficier neuf milliards d’êtres humains d’une augmentation de leurs capacités sensorielles ou cognitives ! De façon générale, le mouvement de montée en puissance des technologies, avec la révolution industrielle, s’est accompagné d’une explosion des inégalités.

Avant la révolution industrielle, sans prendre en compte les peuples premiers qui ignoraient la monnaie, il n’y a aucune région au monde qui ait été deux fois plus riche qu’une autre. Aujourd’hui le ratio entre le Zimbabwe, le pays le plus pauvre, et un pays riche, le Qatar, sans même prendre en compte le cas particulier du Lichtenstein, est de 1 à 428. De tels écarts de richesse n’ont jamais existé dans l’histoire de l’humanité. La consommation croissante d’énergie s’est traduite par des inégalités elles-mêmes croissantes, avec une petite parenthèse entre les années 1950-1970, où l’on a constaté un resserrement des inégalités dans les seuls pays industrialisés.

Quelles seraient les stratégies alternatives pour plus de justice ?

L’accumulation d’informations de toutes sortes par des grands groupes comme Google, avec le traitement informatique des « big data », va encore augmenter la puissance de ces compagnies. Le rachat de Whatsapp par Facebook, est un révélateur de cette pratique, où de nombreuses données personnelles sont enregistrées et potentiellement exploitables. Ce sont ces données qui créent la valeur de Whatsapp et non le service rendu. La puissance des techniques débouche sur des inégalités et des rapports de domination de plus en plus forts.

La seule issue me semble se situer dans le développement de toutes sortes d’initiatives, conduites par de petits collectifs humains. Ce sont toutes ces initiatives que l’on voit germer avec les villes en transition, les villes comestibles, les éco-villages, les Fab-Lab écolo, l’économie collaborative, des regroupements d’agriculteurs pour protéger leurs semences, etc. Ce sont toujours des capacités collectives, des gens qui se mettent ensemble car on ne peut réaliser ce qu’ils font qu’à plusieurs. Par exemple une crèche collaborative ne se fait qu’à plusieurs. Je vois ici une forme de résistance, l’invention possible de modes de vie nouveaux, émergents. C’est le fait d’une partie très minoritaire de la société, qui n’a pas la puissance de l’industrie informatique.

Cette alternative est-elle vouée à l’échec dans ce rapport de toute-puissance ?

La puissance de ces industries repose sur une augmentation croissante de la consommation de ressources, laquelle est à mes yeux très fragile. Plus spécifiquement, un des risques majeurs du XXIe siècle est un affaiblissement sensible de nos capacités de production alimentaire ; le nombre de facteurs qui les affaiblissent est impressionnant : depuis 1985, la production mondiale de céréales plafonne, alors que la population augmente, le climat et le basculement des écosystèmes menacent, nous approchons du pic pour le phosphate, la production d’engrais est très dépendante du pétrole, l’appauvrissement du patrimoine génétique des plantes cultivées est impressionnant, les tensions locales sur l’eau douce s’étendent, etc. Depuis 2007, il y a chaque année une grande région de cultures qui est affectée par une sécheresse avec une baisse des rendements de 20 à 40 % ; et nous ne sommes qu’au début du changement climatique. Dans le passé, chaque fois que pour des raisons naturelles, des changements violents ont affecté la moitié des écosystèmes, l’autre moitié a basculé vers un équilibre nouveau. À ce jour on est à 43 % d’artificialisation des sols, pour nourrir huit milliards de personnes on explose les 50 %, et pour neuf milliards de personnes on atteint 70 %.

On ne pourra surmonter toutes ces difficultés. La possibilité de famines gigantesques est tout sauf absurde. Le scénario d’une toute-puissance humaine est probablement un songe dangereux.

Dominique Bourg
(Propos recueillis par Daniel Cassou)

Docteur en philosophie et diplômé en théologie catholique, Dominique Bourg est professeur à la faculté de géosciences de l’environnement de l’Université de Lausanne. Il est notamment l’auteur de : L’homme artifice. Le sens de la technique, Paris, Gallimard (coll. Le Débat), 1996 ; Les scénarios de l’écologie, Paris, Hachette (coll. Questions de société), 1996 ; Nature et technique. Essai sur l’idée de progrès, Paris, Hatier (coll. Optiques philosophie), 1997 ; La nature en politique, ou l’enjeu philosophique de l’écologie, Paris, L’Harmattan / Association Descartes (coll. La philosophie en commun), 2000 ; Parer aux risques de demain : le principe de précaution (avec Jean-Louis Schlegel), Paris, Éditions du Seuil, 2001 ; Le développement durable, maintenant ou jamais (avec Gilles-Laurent Rayssac), Paris, Gallimard (coll. Découvertes), 2006 ; Vers une société sobre et désirable (avec Alain Papaux), Paris, PUF (coll. DDII), 2010 ; Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique (avec Kerry Whiteside), Paris, Éditions du Seuil (coll. La République des idées), 2010 ; La pensée écologique. Une anthologie (avec Augustin Fragnière), Paris, PUF (coll. L’écologie en questions), 2014.

 

La vie autrement à partir des nouvelles technologies

(Marie-Jo Thiel)

 

Rencontre avec Marie-Jo Thiel, médecin et professeur d’éthique à la faculté de théologie catholique de Strasbourg. Elle dirige le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique de l’Université de Strasbourg.

Quelle définition donneriez-vous au transhumanisme ?

Je n’aime pas ce terme, c’est un concept ambigu qui donne l’impression de vouloir positiver à tout prix avec la notion d’humanisme. Je préfère encore l’anglais enhancement, désignant très directement l’ensemble des technologies visant à « améliorer » ou à « augmenter » l’être humain.

La terminologie en français serait « l’homme augmenté » ou « la réalité augmentée » : apporter un plus, jusqu’à dépasser potentiellement, voire totalement, la perspective humaine actuelle. C’est pour cette raison que l’on parle de transhumanisme. Est-ce un mythe, une utopie ou la réalité ? On joue avec les mots : qu’est-ce que l’humanisme ? On parle aussi de post-humain ou de la singularité humaine.

C’est une nébuleuse qui fonctionne par injonction du langage et d’autant plus efficacement que le discours sur les biotechnologies implique aussi une gouvernance qui favorise leur émergence.

Quelle est la différence entre la phase de réparation et la réalité augmentée ?

La réalité augmentée n’a pas besoin de réparation. L’arrivée prochaine en Europe des lunettes connectées à Internet, les Google glass venues des USA, ainsi que les vêtements dits « intelligents », sont une réalité déjà augmentée. Ces produits ne réparent rien, c’est une pure augmentation du champ des possibles connus. On n’est plus dans une réparation médicale ! On mise sur la santé, mais est-on encore dans le domaine médical ?

Au moment où les frontières s’estompent entre le sens de la vie et de la mort, comment parler encore de finitude pour l’homme ?

C’est une sacrée question ! Est-ce que les biotechnologies apportent l’immortalité ? Elles promettent un esprit mis dans la machine. Dans le christianisme, on n’est pas dans le même type d’augmentation.

L’Évangile ne promet pas une augmentation, mais une situation radicalement nouvelle : la vie dans sa plénitude comme don gratuit de Dieu. C’est quelque chose que l’on accueille, et non que l’on fabrique, qui implique un agir à travers lequel chacun peut consentir à cette vie nouvelle, à cette guérison radicale, à cette résurrection.

Est-ce une manière de contester l’auto-transcendance de l’homme ?

C’est une manière de contester la prétention de la toute-puissance des nouvelles technologies. Le christianisme n’est pas opposé aux développements des technologies, mais il y a une manière de les idolâtrer qui est aliénante pour l’être humain.

L’altérité divine nous permet de ne pas les idolâtrer et de trouver un rapport plus juste, plus distancié qui permet aussi de discerner ce qui est en jeu pour les utiliser et non pour être asservi.

Dans cette perspective le risque est-il que l’homme devienne son propre créateur ?

En 1970-1980, avec les premières années de la génétique, on parlait de Playing God : jouer à Dieu (à l’instar de l’enfant jouant au docteur).

De fait, l’homme est devenu objet d’expérimentation, mais aujourd’hui, cette expérimentation franchit un pas supplémentaire avec la transformation de l’être humain en quelque chose dont on ne sait pas exactement ce que cela sera.

Les technologies émergentes combinent les connaissances que nous avons dans différents domaines technologiques, les nanosciences, les sciences cognitives, les sciences de la communication et de l’information, pour modifier l’homme en un au-delà de lui-même.

Le verbe « créer » n’est pas suffisant ici, car il s’agit de quelque chose de radicalement nouveau, on parle de « post-humain ». Les promoteurs de Google sont très engagés avec des fonds énormes investis dans des groupes de recherches aux USA. La biologie synthétique modifie les cellules, construit des patrimoines génétiques complets ! L’homme devient un être hybride où la frontière entre la vie et la matière devient poreuse.

Mais une personne asservie à la machine, sans émotion, invulnérable, est-elle encore un humain ? Est-ce désirable ?

Qu’est-ce qui est désirable alors ?

C’est la vie en Dieu, cette « augmentation chrétienne » (rires).

Dans l’herméneutique de notre donné chrétien, dans cette relecture que nous faisons de notre héritage chrétien, il y a suffisamment de ressources pour à la fois accueillir ces technologies et ne pas les idolâtrer et garder ainsi la possibilité d’accueillir cela même que nous sommes dans notre vulnérabilité pour en faire quelque chose d’extrêmement précieux. Cette vulnérabilité que la technologie veut obturer, signifie certes épreuve, souffrance, interrogation, mais aussi relation à l’autre, sympathie … L’obturer, c’est se fermer à l’altérité, à la possibilité d’échanges où l’un fait intrusion dans l’autre, y compris l’Autre qu’est Dieu …

Le christianisme nous donne des ressources pour faire de la vulnérabilité une expérience d’accueil de l’autre, de la grâce, pour aller plus loin et donc pour remettre les biotechnologies à leur juste place.

Le post-humanisme, est-ce encore parler de l’homme ?

C’est toujours parler de l’homme, mais si mon désir porte sur le post-humain, n’est-ce pas dire que l’humain actuel n’est pas désirable, parce qu’il est marqué par la finitude ? N’est-ce pas parce que je ne sais pas l’assumer ? Avec la technologie, je peux mettre un pansement sur une jambe de bois, mais qu’importe si j’ai l’illusion qu’ainsi je vais bien?

Google investit beaucoup d’argent et d’énergie dans ces recherches, certains disent que pendant ce temps on ne s’attache pas à régler les problèmes essentiels tels que la faim dans le monde, à s’occuper des questions écologiques … En fait, les enjeux sont bien plus compliqués. Quand on est allé sur la lune, cela a coûté très cher, cela a pu sembler désuet, pourtant la science en a retiré des bénéfices énormes. Les connaissances issues des vols dans l’espace sont appliquées tous les jours dans un tas de technologies transversales. Les nanotechnologies, l’infiniment petit, connaissent de même des applications paradoxales à tous les niveaux : elles contribuent à une pollution insidieuse, encombrant nos poumons, et inversement elles permettent d’instiller des médicaments par des biais totalement nouveaux. Toutes ces technologies ne servent pas seulement là où elles ont été expérimentées, mais ont des applications dans un rayon extrêmement large.

La figure de Janus en est une image : le meilleur est lié au moins bon, et parfois au pire. Ainsi la médecine régénérative offre aujourd’hui la possibilité de reformater des cellules en cellules-souches et à partir de là, de créer les organes et tissus humains de demain pour les réimplanter in vivo. Plutôt que de chercher un pancréas chez un sujet mort, je vais à partir des cellules du sujet vivant qui en manque et souffre de diabète sévère, fabriquer des cellules pancréatiques que je lui réinjecterai et qui mettront fin aux problèmes d’insuline.

Cette technique va changer complètement la médecine, là nous en sommes encore aux prémices. Mais pour l’infarctus du cœur, nous sommes déjà assez avancés : je peux prendre déjà des cellules de la moelle osseuse et les injecter au niveau de la lésion cardiaque, là où les cellules sont mortes à cause de l’infarctus. Pendant ce temps, parce que le cœur est défaillant, j’installe une prothèse externe pour quelques mois. Le cœur peut alors se régénérer et reprendre ses fonctions. La prothèse externe peut alors être retirée.

Nous sommes au seuil de quelque chose d’assez génial !

Marie-Jo Thiel
(Propos recueillis par Daniel Cassou)

Marie-Jo Thiel est médecin et professeur d’éthique à la faculté de théologie catholique de l’Université de Strasbourg. Elle dirige le Centre européen d’enseignement et de recherche en éthique (CEERE) de l’Université de Strasbourg. Elle a notamment publié : Où va la médecine ? Sens des représentations et pratiques médicales, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2003 ; Les rites autour du mourir, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2008 ; Donner, recevoir un organe. Droit, dû, devoir, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2009 ; Quand la vie naissante se termine, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. Chemins d’éthique), 2010 ; L’automne de la vie. Enjeux éthiques du vieillissement, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg (coll. Chemins d’éthique), 2012 ; Au nom de la dignité de l’être humain, Paris, Bayard jeunesse (coll. Essais), 2013 ; Faites que je meurs vivant ! Vieillir, mourir, vivre, Paris, Bayard jeunesse (coll. Essais), 2013 ; La santé augmentée, réaliste ou totalitaire ?, Paris, Bayard jeunesse (coll. Études et essais), 2014.