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Revue protestante de culture
Terres saintes, certes, mais… pour qui ?
Terres saintes, certes, mais… pour qui ?
Les frontières entre sainteté et sacralité sont poreuses. Dans l’un et l’autre cas, on considère qu’un espace ou qu’un objet est imprégné d’une réalité qui dépasse les simples catégories rationnelles, scientifiquement perceptibles. Il serait imprégné de divin, de surnaturel, de puissance, de mana diraient les Polynésiens, ce qui le rendrait à leurs yeux quelque peu tapu ou tabou.

 

Cette sacralité/sainteté serait-elle la source de toutes les violences dans notre monde globalisé ? Une certaine idéologie laïque, spécificité française, est tentée de l’affirmer. Sans entrer dans ce débat, il faut reconnaître que l’invocation religieuse pour revendiquer des terres ou une exclusivité territoriale amplifie la violence présente et n’encourage guère au compromis et au respect devant des voies de salut différentes. C’est ce sujet que les Cahiers d’études missiologiques et interculturelles tentent d’explorer dans ce numéro en s’ouvrant à différents espaces géographiques et religieux.


Jean-Luc Blanc a été pasteur de l’Église évangélique au Maroc. Il a participé aux travaux du GAIC (Groupe d’amitié islamo-chrétienne) durant plusieurs années, et fournit le fruit de ses réflexions de théologien et d’acteur de terrain. Il décrit en quoi peut consister la sacralité des espaces religieux. À savoir que ceux-ci ne sauraient être purement et simplement identifiés au Dieu invoqué, mais restent en quelque sorte emplis de vide, un vide indiquant un au-delà et un ailleurs. Mais il est aussi clair qu’ils peuvent être dévoyés afin de servir des intérêts partisans.


Le judaïsme, le christianisme et l’islam ont leurs lieux saints, ils sont liés à des événements particulièrement marquants devenus hautement symboliques qui s’y sont produits. Les deux biblistes ayant participé à ce numéro le soulignent expressément: la terre de Juda/Israël n’est pas sainte en tant que telle, mais parce que et lorsque Dieu y est présent ! Frédéric Gangloff souligne fortement et non sans ironie que ses contours sont variables, que certaines descriptions bibliques servent des projets d’expansion bien précis dans le temps et l’histoire des humains. Issa Diab traite pour sa part le sujet d’un point de vue plus large, puisque son thème est la terre dans la Bible. L’expression terre promise précède l’idée d’une terre sainte, elle-même précédée de l’idée d’élection. La promesse est faite à une famille puis à tous ses descendants, le peuple élu par Dieu. Un rapide et vaste parcours biblique l’amène à conclure avec le livre de l’Apocalypse que la promesse se focalise désormais sur la Jérusalem céleste. L’un et l’autre concluent que le concept de Terre de promesse ou de Terre sainte est bien une catégorie spirituelle et théologique, et non politique !

 

Ces analyses nous mènent bien au-delà de catégories dont le protestantisme est coutumier. L’état d’Israël a ainsi bénéficié d’un grand capital de soutien de la part du monde évangélique, et cela – du moins au départ – du fait d’une théologie politique que l’on appelle le sionisme chrétien. C’est sur ce mouvement, toujours très actif aux États-Unis, que s’appuie l’actuel gouvernement israélien d’extrême droite pour obtenir un soutien inconditionnel de la part de son allié, bien plus que sur le judaïsme américain, opposé à la politique de Donald Trump à 80%, il faut le rappeler ! Mais ce soutien très appuyé d’une partie du monde évangélique empêche tout compromis qui permettrait de trouver une issue pacifique au conflit israélo-palestinien. D’autre part, il comporte parallèlement deux autres effets collatéraux particulièrement désastreux: il nuit gravement aux chrétiens orientaux et empoisonne le dialogue avec l’islam et le judaïsme. C’est sur ce phénomène du sionisme chrétien et sa critique par les chrétiens orientaux que Thomas Wild invite à la réflexion. Des voix chrétiennes palestiniennes soulignent avec raison que la paix – autant d’un point de vue théologique que pragmatique – n’a d’assise solide que lorsqu’elle est fondée sur la justice. Le Cahier d’études missiologiques et interculturelles n°2 avait d’ailleurs donné la parole à ces théologiens. Le texte collectif – Nous choisissons la vie – tente de montrer des voies par lesquelles les chrétiens, dans le contexte de minorité qui est le leur dans le monde arabo-musulman, peuvent rendre témoignage de l’Évangile auprès de leurs compatriotes. Et un tout nouveau texte dénonce ce que l’évêque luthérien de Jérusalem n’hésite pas à appeler un génocide.

Danielle Morel-Vergniol apporte dans ce numéro un témoignage sur son vécu comme volontaire du programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et Israël, une initiative du Conseil œcuménique des Églises qui s’efforce, par l’envoi de témoins dans cette région, de créer les conditions d’un dialogue entre Israéliens et Palestiniens. On mesure combien le chemin est long et difficile, et que d’autres initiatives de ce type, aujourd’hui mises en question, seraient importantes pour trouver une issue à cette catastrophe continue.

 

René Léonian, professeur d’arménologie, se demande pour sa part en quoi la terre ancestrale d’Arménie est une terre sacrée pour les 10 millions d’Arméniens vivant de par le monde. Son explication tient au fait que cette terre, l’une des toutes premières à avoir adopté la religion chrétienne, a connu une très longue et originale histoire de résistance face aux empires qui l’ont mise sous tension, résistance dont l’un des facteurs déterminants aura été sa foi. Malgré la perte du Haut-Karabagh (Artsakh) en septembre 2023, le peuple arménien, devenu une global tribe, reste attaché à son pays du Caucase, et au Mont Ararat – peu importe si celui-ci est aujourd’hui en Turquie –, même lorsqu’il se trouve dans d’autres lieux du monde, ce qui est le cas de 70% des Arméniens.

 

Il a paru également pertinent d’inclure dans ce numéro une contribution provenant du continent africain. Jimi Zacka pose la question à partir d’un angle tout à fait différent. Il confronte la vision africaine traditionnelle d’une sacralité intrinsèque de la terre à la vision d’une marchandisation de celle-ci, souventportée par l’Occident, et qui aujourd’hui, du fait de la crise écologique et climatique, rencontre ses limites. Le texte de Genèse 2,15, qui établit la domination de l’homme sur la terre que Dieu lui confie, pourrait selon l’auteur permettre une fécondation mutuelle de ces concepts a priori contradictoires.


Enfin, nous avons recueilli les interviews de deux musulmans, un imam, Aly Niass, et un islamologue, Rachid Saadi, tous deux d’orientation soufie, et dont les paroles permettent d’entrer dans la pratique croyante et la théologie musulmane. Où l’on voit finalement un islam dans des positions parfois assez proches du protestantisme !


Nous sommes conscients que nous n’avons fait qu’effleurer, et de manière partielle, un sujet vaste et complexe. Ainsi, à notre grand regret, il n’a pas été possible d’obtenir de contribution chrétienne-
orthodoxe, même si la contribution arménienne vient de cette famille, ni de contribution juive. Il aurait été aussi éclairant de bénéficier d’approches latino- américaines ou issues de la culture du Pacifique sur
ce sujet qui est loin d’être clos !

 

(Liminaire de Gilles Vidal et Thomas Wild)