France Quéré, Une foi vive, une pensée libre
France Quéré, théologienne et éthicienne protestante née en 1936, est une figure aujourd’hui mal connue. Décédée brutalement en 1995, sa mort fut pourtant un choc pour beaucoup de lectrices, lecteurs, d’auditrices et auditeurs. Par ses traductions des Pères de l’Église et leur mise en valeur, par ses commentaires bibliques, ses positions féministes, ses réflexions sur le couple et l’enfant, ses travaux en éthique médicale, elle rencontrait un large public de tous bords confessionnels. Elle apportait dans les débats publics un regard aiguisé, soucieux d’enracinement historique, d’appuis évangéliques, dénonçant les enfermements et cherchant avec persévérance comment conjuguer liberté et responsabilité dans le monde contemporain. Beaucoup étaient frappés par sa manière d’associer une attention profonde à la souffrance et un ardent amour de la vie.
Trente ans après son décès, où en est la réception de France Quéré ? En commençant à travailler sur ce dossier, nous nous demandions si le temps de la pure réception scientifique était venu. La relecture des articles de ce numéro nous montre que la mémoire est encore vive de celles et ceux qui l’ont rencontrée; en même temps des personnes qui ne l’ont pas connue commencent à s’intéresser à ses travaux. C’est ce temps de l’entre-deux que donne à voir ce dossier.
Un entre-deux dévoilé par la variété de la forme et du fond. Comme une gerbe de fleurs ramassée en pleins champs, les contributions rassemblées ici apportent chacune leur couleur et leur forme à cet héritage. Des témoignages de rencontres, des récits de cheminement communs, des pensées reprises et réinvesties, des premières analyses plus systématiques, des inventaires bibliographiques, et enfin trois inédits tirés des archives des Diaconesses de Reuilly.
Parole d’abord à sa famille : son mari et ses enfants ont encore la mémoire vive de celle qui a tant compté dans leur vie. Leur récit nous fait partager son énergie, puisée dans la littérature, la musique et la vie familiale, nourrissant une vie à cent à l’heure. D’une maison à la fois lieu d’accueil et lieu de travail, en particulier sur les Pères de l’Église, à la multiplicité des interventions dans le monde, conférencière et chroniqueuse dans la presse confessionnelle. Sa présence physique reste en mémoire de tous ceux qui l’ont croisée.
En contrepoint, un rappel du contexte apporte une profondeur de champ. France Quéré publie dans le sillage de mai 1968, une période de grand chamboulement des valeurs, et de doutes quant aux principes à tenir. Sa lecture de la sexualité, du couple en est marquée. Un immense vent de liberté souffle sur l’éthique. En réarticuler les limites, et surtout les visées est un enjeu du temps. Du côté catholique, c’est la redécouverte de la richesse de l’éthique après le silence qui suivit Vatican II. France Quéré participe à ce mouvement de reformulation. Un souffle porté aussi par son contemporain Xavier Thévenot.
Elle a aussi une place bien à elle dans la constellation des intellectuels protestants de son époque. Stéphane Lavignotte le souligne. Bien que femme et non-universitaire, elle occupe une place de premier plan, reconnue par sa nomination en 1983 au Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Comme André Dumas, elle pense d’abord à partir des rencontres humaines, davantage que livresques, attentive aux fragilités. Comme Ellul, elle voit le monde avec inquiétude.
Mais plus profondément, quelle est l’originalité de sa voix ? Esther Lenz, étudiante en 1996 en maîtrise, sera la première et la seule à ce jour à présenter un mémoire académique sur la pensée de notre théologienne. Elle s’intéresse à la place de son écriture pour son interprétation des Écritures bibliques, soulignant à la fois l’élégance et la simplicité de son langage. Le récit, avec des phrases courtes et au présent, est son style de prédilection. Dieu se fait proche car il parle à travers les humains, fragiles et toujours en train de se construire. Par sa façon de mettre l’écriture au service de l’Écriture, France Quéré se fait théologienne, déployant une intelligence de l’humain, de la foi, de l’Église, et de la responsabilité éthique.
Cette identité éminemment littéraire fait écho à l’expérience de Marion Muller-Colard. Toutes les deux ont été membres du CCNE, théologiennes, pas scientifiques, à coup sûr littéraires. La directrice des éditions Labor et Fides partage ce qu’apporte cette sensibilité particulière dans l’étude collégiale des questions d’éthique. Là où les scientifiques n’ont que peu conscience de leur subjectivité, la grande conscience qu’en a la littéraire permet de faire place à la diversité des visions du monde dans le débat éthique.
Ce fut le premier grand engagement de France Quéré de mettre sa qualité littéraire au service de la traduction des Pères de l’Église, comme en témoigne Guillaume Bady, directeur des Sources Chrétiennes. Il raconte la collaboration à partir de 1960 de cette jeune femme de 24 ans avec Adalbert Hamman, père franciscain, patrologue et longtemps directeur des éditions Migne. France Quéré, bien plus qu’une simple traductrice, est une interprète, et offre un texte riche et vivant. Comme le montre l’auteur de l’article avec des exemples précis, elle délaisse la rigueur académique pour donner naissance à un texte littéraire moderne et valable pour lui-même.
À la France Quéré théologienne succède l’éthicienne. L’éthicien suisse Otto Schaeffer, cheville ouvrière des réflexions protestantes sur l’écologie, décrit comment la Française l’a accompagné dans son parcours de biologiste et de bioéthicien. Il dresse d’elle un fin portrait, de ses qualités humaines comme de sa démarche intellectuelle, témoignant d’un compagnonnage façonnant. Une éthique en dialogue qui s’autorise la provocation, une éthique incarnée vécue dans la rencontre.
Olivier Abel partage son expérience de collaboration avec France Quéré et André Dumas – ses «éducateurs» écrit-il – au sein de la commission d’éthique créée alors au sein de la Fédération protestante de France, en parallèle à la participation de France Quéré au tout nouveau CCNE. En s’appuyant sur plusieurs textes, il montre comment chacun laisse sa trace dans les textes travaillés alors, Dumas du côté de la confiance, Quéré de l’inquiétude.
Au fil des textes, tout un corpus de la pensée de France Quéré sur la femme, la famille et l’enfant apparaît, comme le montre la gynécologue Gemma Durand. Ouvrant sur le vertige des premières naissance in vitro, elle décrit le féminisme paradoxal de France Quéré, refusant l’enfermement de la femme dans le destin biologique, attachée à l’égalité mais aussi à la différence. Elle défend le mariage comme la famille, pariant sur leurs évolutions pour ne plus être les prisons dénoncées par les générations des années 1960, au risque de se fragiliser. La maîtrise de la stérilité succède à celle de la fécondité ouvrant tout une série de questions, par exemple, sur l’embryon ou le risque d’exiger un enfant parfait. Gemma Durand témoigne combien la pensée de France Quéré l’a accompagnée dans son parcours intellectuel et professionnel pour penser au fur et à mesure ces évolutions.
Comment cette pensée est-elle relue aujourd'hui ? C’est à cet exercice que se sont essayées des membres du Groupe d’Orsay, femmes protestantes de plusieurs générations. À partir de quelques textes clés, elles interrogent le féminisme de France Quéré. Des décalages se font sentir avec la réflexion féministe actuelle. Décalages contextuels d’abord, les enjeux d’hier n’étant plus ceux d’aujourd’hui. Décalage de valeurs aussi, certains arguments apparaissant trop conservateurs. Pourtant, sa protestation touche, et certains arguments font mouche, par exemple sa manière d’articuler égalité et différence, en introduisant la qualité féminine de la symétrie, ou bien sa compréhension de l’altérité comme mystère fécond.
L’éthique de France Quéré peut encore être analysée d’un autre angle, selon Caroline Bauer. Dès ses premiers ouvrages, et jusqu’aux avis défendus au CCNE, elle défend l’amour, sous la forme de l’attention bienveillante à autrui, comme une motivation profonde de l’action. Le constat de la vulnérabilité humaine, celle d’autrui comme la sienne propre conduit, si l’on veut être respectueux de la vie telle qu’elle est donnée, à une conversion de la volonté, pour se mettre au service d’autrui. Cet amour contribue, sans en être le seul facteur, à nouer liberté et responsabilité. Cela donne naissance à ce que Caroline Bauer nomme «une éthique aimante».
Jacques Stewart, ancien président de la Fédération protestante de France, rend témoignage ensuite des convictions oecuméniques de France Quéré, et de la façon dont ses positions ont rejoint les sujets ecclésiaux et sociétaux du moment. L’espérance qu’elle portait n’est pas seulement un souvenir du passé, mais un ferment pour les engagements actuels.
L’article d’Annick Monjou fait un gros plan sur la femme la plus centrale des Évangiles, Marie, telle que reçue par France Quéré. Sur un sujet si important dans le dialogue oecuménique, elle part de la modestie de la figure de Marie dans le récit biblique pour en montrer tout l’intérêt : la valorisation par le magnificat, son dialogue avec Jésus subvertissant l’institution familiale, sa foi dans la messianité de son fils … Dans une langue souvent sensible, parfois rieuse, elle dresse le portrait d’une annonciatrice du salut.
La parole est par la suite laissée à Myriam Eme, rencontrée lors d’une conférence sur France Quéré pendant l’élaboration de ce dossier. Elle témoigne de sa rencontre avec France Quéré et de la façon dont sa présence, sa manière d’être, ses mots ont compté pour elle.
Nous concluons ce dossier par une partie consacrée à l’ouverture des archives de la Communauté des Diaconesses de Reuilly, qui nous a révélé la présence de deux inédits: une conférence sur la souffrance prononcée par France Quéré en avril 1994 et le script d’un temps d’échanges, ce même jour, avec les soeurs de la communauté sur son activité au CCNE. Pour introduire ces deux documents, une interview de Sœur Bénédicte et Sœur Nathanëlle témoigne de l’amitié de France Quéré avec la communauté, et de la façon dont ses travaux et ses actions l’ont soutenue, que ce soit dans l’appropriation des Pères de l’Église, dans les engagements hospitaliers de la communauté, ou par la qualité de ses rencontres. Dernier texte: le court hommage (publié pour la première fois) qu’a rendu Sœur Myriam à France Quéré après sa mort.
En conclusion, une bibliographie de ses ouvrages est présentée et une description du fonds France Quéré, rassemblant l’ensemble de ses articles, tel qu’il est consultable actuellement à l’Institut protestant de théologie de Paris.
(Liminaire de Caroline Bauer et Stéphane Lavignotte)
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