La revue de culture protestante
2017 : la France vue de côté
2017 : la France vue de côté

Placez-vous au sommet de la grande salle des escaliers de la gare Saint-Lazare à Paris vers 8 heures du matin lorsque des milliers de personnes l’empruntent chaque minute entre leur train et leur métro, se croisent, se frôlent, tentent de traverser au plus vite cet espace mal conçu et parsemé d’obstacles : vous en concevrez une sorte d’admiration pour cette abnégation, cette intelligence collective qui permet à tous ces gens de subir cette épreuve sans broncher, sans se battre, presque sans effort. (...)

 

Mais depuis quelques années, c’est comme si cette grande complaisance pratique avait besoin d’être compensée par une extrême irritabilité idéologique. Au café, en famille, au travail, on entend des réflexions très noires, du moins sur le monde extérieur, celui dont on n’est pas directement responsable, dont on n’a pas une connaissance professionnelle ou intime. (...) Le même genre de phénomènes frappe presque toutes les sociétés de culture européenne comme l’ont montré récemment l’élection de Trump aux États-Unis et le Brexit au Royaume-Uni. Les motifs de cette dérive sont variés, à la fois techniques (la révolution internet), sociétaux et économiques mais se traduisent par une hystérisation du rapport à l’autre (l’autre qu’on ne connaît pas) en laissant de côté les véritables et urgents défis auxquels nous sommes directement confrontés comme entre autres la catastrophe environnementale en cours ou le désastre géopolitique aux marges de l’Europe. Cette dérive a en France quelques spécificités qui la rendent peut-être plus dangereuse qu’ailleurs.

 

- Une spécificité anti-religieuse avec la fusion à l’œuvre entre la tradition anticléricale et la tradition xénophobe qui se retrouvent dans leur hostilité à l’islam mais aussi, dans la foulée, à toutes les expressions de croyances perçues comme contraires au double modèle dominant athéisme-catholicisme. (...)

 

- Une spécificité politique avec un parti clairement xénophobe qui représente aujourd’hui près d’un tiers des électeurs et qui a donc la possibilité d’arriver au pouvoir. (…) Un parti dont la xénophobie a peu à peu contaminé presque tout le champ politique (mais aussi intellectuel et médiatique) et poussé les gouvernements de toutes tendances à adopter une politique d’accueil et d’immigration toujours plus restrictive, une politique sécuritaire de plus en plus rigide, le tout enrobé d’un discours nationaliste et incantatoire en décalage flagrant avec une société qui, paradoxalement, n’a jamais été aussi ouverte, tolérante et mélangée. (...)

 

On sait qu’une société est fatalement en crise et on n’a pas souvenir que la France ait jamais fonctionné idéalement. Il n’empêche que certains moments sont plus dangereux que d’autres et que lorsque certaines élites (intellectuelles, politiques, économiques) perdent le sens des responsabilités et, en France comme ailleurs, se comportent au mieux comme dans une cour de récréation d’école primaire, leur société ne tarde pas à le payer chèrement. Il semble qu’on approche de ce genre de moment.

 

(…) En 1984, la revue avait accueilli les rapports de stage (audit, conserverie, supermarché, pompiers, secourisme ...) d’étudiants en théologie dans un numéro piloté par Jean-François Herouard. Trente-trois ans plus tard, ce numéro de Foi&Vie voulait reprendre l’expérience mais en utilisant les regards de différents professionnels à l’œuvre chacun dans son secteur et aptes à y voir ce qui marche et qui ne marche pas. Pour s’arrêter un moment, regarder ce que nous faisons et en quoi nous pouvons faire mieux. Éviter les généralisations toujours un peu partiales et polluées par les idéologies et se cantonner à ce qu’on voit et à ce qui est réalisable. Regarder ce pays et ses habitants de côté. Et surtout pas d’en haut. (...)

 

Les différents témoignages constatent, interrogent, suggèrent aussi quelques pistes pour surmonter cette étrange schizophrénie d’une société qui n’est pas avare de contradictions, qui se repaît si facilement des mots creux ou ambigus, des formes vides et des hiérarchies. Ce sont aussi des témoignages d’espoir : l’être humain est toujours là comme partout, imprévisible et « dans sa beauté » comme disait Kierkegaard. Il peut toujours se passer quelque chose dès que l’on veut bien oublier les généralisations hâtives, penser individuellement, parler face à face, se rappeler que quelqu’un nous « regarde autrement ».

 

Je passe souvent devant la plaque d’un petit square du douzième arrondissement de Paris qui a été baptisé du nom d’un homme pour qui j’ai à chaque fois une pensée attristée puisque je résume injustement son destin à cette plaque de square qui ne dit du personnage que deux faits : il a été député des Basses Alpes dans les années 1950 et conseiller d’arrondissement de Paris dans les années 1980. (...) Parmi les nombreuses découvertes que m’a occasionnées la confection de ce numéro, voici que cet homme qui me semblait résumer la tragédie de l’engagement politique en France avait en fait, entre les deux courts et peu glorieux mandats politiques seuls mentionnés sur la plaque de square, dirigé durant des décennies la principale ONG française contre la faim et qu’il était chrétien.

 

C’est le message que voudrait transmettre ce numéro : se méfier des plaques de square et tenter de voir, dans ce pays où nous nous trouvons vivre, l’autre côté des gens, celui qui les rend précieux.

 

(Extrait du Liminaire de Jean de Saint Blanquat)