La revue de culture protestante
Face aux murs

Si nous avons choisi de consacrer ce Cahier biblique à la question des murs, c’est que les clôtures de séparation se multiplient dans le monde à un rythme qui ne peut manquer de nous interroger. Certes, les hommes élèvent des murs depuis la nuit des temps, et ces murs atteignent depuis longtemps des dimensions spectaculaires. La seule construction humaine visible à l’œil nu depuis l’espace est la grande muraille de Chine. Cependant, nous restons incrédules devant la contradiction, aujourd’hui, entre l’hyper-connexion des capitaux, des armes, des agents pathologiques, de l’information et du renseignement, et la multiplication de frontières truffées de mines, hérissées de barbelés. (…)

 

L’équipe des Cahiers bibliques a voulu, dans ce numéro, réfléchir à cette question d’actualité à partir d’un choix de textes bibliques et intertestamentaires qui mettent en scène des murs physiques ainsi que des murs idéologiques ou psychiques dont le lecteur découvrira au fil de quatre articles le statut et le sens.

 

L’article de Guy Balestier-Stengel, « Des murailles pour une identité : la question de Néhémie », ouvre le cahier sur une muraille bâtie par Néhémie : celle-ci semble vitale pour Jérusalem. Si l’on suit cette enceinte, d’autres barrières apparaissent, d’autres limites qui, associées à la muraille en dur, construisent l’identité des résidents de la ville autant qu’eux construisent la sainteté de leur cité. L’énorme et solide construction de Néhémie est faite de murailles visibles et invisibles qui se soutiennent réciproquement. Au premier abord si parfaite, elle contient une faiblesse, une brèche qui remet en question la démarche et la manière d’agir de Néhémie : l’identité ne pourrait-elle pas être vécue dans l’ouverture ?

 

Le second texte, « La production de l’espace social dans la communauté de Qumrân », par David Hamidović, illustre les concepts d’espace perçu, d’espace conçu et d’espace vécu, tels que formulés autrefois par Henri Lefebvre, en s’attachant à repérer une « pensée du Temple » dans La Règle de la Communauté contenue dans le manuscrit 1QS de Qumrân. L’espace social communautaire des Esséniens s’élabore en effet à l’image des barrières successives vers le saint des saints du Temple de Jérusalem, non d’ailleurs le Second Temple réel, mais le temple originel, idéal et fantasmé. Le texte distingue par des métaphores comme celles du mur ou de la pierre d’angle des paliers de pureté, des cercles concentriques de sainteté qui s’opposent au programme pharisien d’accès au culte de tous les Israélites sans exception.

 

Jesper Svartvik examine ensuite « la métaphore du mur de séparation en Éphésiens » (2,11-22) en appliquant à ce texte deutéro-paulinien le regard exégétique appelé « nouvelle perspective radicale ». Celle-ci analyse l’édification par Paul de l’Église du Christ dans son rapport au judaïsme dont l’apôtre lui-même relève. Revisitant les notions de loi et de sacrifice comme modes d’approche vivante de Dieu, et éclairé par un fragment quasi contemporain de 2 Baruch, J. Svartvik voit dans le mur de séparation le manque de connaissance des nations, qui les prive d’une véritable illumination. L’hostilité entre les individus et entre les peuples ne tient donc pas à la théologie d’Israël mais à l’ignorance des Gentils. Abattre le mur, c’est rapprocher et illuminer ; il en va de l’abolition même de la haine.

 

Enfin, avec « Des murs quand les pierres sont roulées ? », Corina Combet-Galland consacre au récit de la Résurrection dans l’évangile de Marc une pénétrante méditation, attentive aux mots et aux rythmes, qui nous conduit d’abord de la fin au commencement, en passant, au milieu des menaces et des peurs, par les trois traversées de la Mer de Galilée où Jésus s’affranchit des frontières humaines et réalise de la sorte par anticipation l’ouverture du salut contre l’emmurement de la mort. Ainsi le possédé de Mc 5 peut « naître des tombeaux » et le tombeau susciter la Parole. Un semblable chemin vers l’Écriture et vers une interprétation ouverte s’esquisse par l’opposition de la clôture et du passage que trace en allers et retours tragiques la parabole de la vigne dans Mc 12. Nulle clôture ne pourra devenir mur quand la pierre même du tombeau a été roulée. (…)

 

Trop souvent nous rasons des murs imaginaires et en élevons de nouveaux. On peut sauter un mur, mais comment s’évader de soi ? Les fantasmes sont les mêmes de part et d’autre de l’obstacle. Inversement, les remparts de pierre se résolvent en sable. Les Babels échouent pour un malentendu et le vent des trompettes a suffi à ruiner la fière enceinte de Jéricho. Mais il existe une beauté des murs : c’est d’abord celle que les maçons connaissent et dont ils sont fiers, et ce sont aussi les portes, où dans la Bible on rend la justice et qui ouvrent la promesse d’un accueil ou d’une libération.

 

Ce parcours biblique et ses prolongements nous permettent ainsi bien des brèches dans les murailles de nos préjugés. Les murs sont faits autant pour tenir debout que pour être traversés.

 

(Extraits du Liminaire de Guy Balestier-Stengel et Renée Koch Piettre)

 

À écouter : l'émission de Fréquence Protestante avec Renée Koch Piettre et Guy Balestier-Stengel.