La revue de culture protestante
André Dumas, une éthique pour aujourd'hui
André Dumas, une éthique pour aujourd'hui
Où en est l’éthique publique protestante ? Prise de position de la Fédération protestante contre le mariage pour tous en 2013, récentes polémiques sur l’expression des protestants sur la dernière loi sur la fin de vie ... Au-delà d’une impression de flou ou de repli frileux face aux nouveaux enjeux de société, l’ensemble de ces questions semble laisser les religions devant une alternative impossible : bénir ou maudire les évolutions de la société.

 

À un an des vingt ans de la mort d’André Dumas, ce dossier fait un pari : que pour sortir de ce dilemme, il peut être profitable de revisiter les gestes de l’éthicien protestant qui joua un rôle prépondérant dans les prises de position constructives des protestants sur la pilule, l’avortement ou les débats naissants de la bioéthique. Comme il le proposait au début des années 70, ne faut-il pas substituer à une alternative entre éthique normative et éthique de situation, une dialectique inventive entre elles ? (...)

Un obstacle pourrait être opposé à l’invitation à reprendre la route avec André Dumas : celui qui fut professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris de 1961 à 1984 n’aurait pas de « système », pouvait entendre un de ses anciens étudiants sur les bancs de la faculté concurrente de Montpellier à la fin des années 1970. Ce qui était considéré comme un défaut à cette époque pouvait devenir une qualité vingt ans plus tard, au moment de son décès, quand les grands systèmes étaient définitivement devenus suspects. Aujourd’hui, nous pouvons trouver bien assez opérationnel ce que Fritz Lienhard qualifie de « méthode » chez Dumas et que nous aimerions présenter et défendre dans cet article. Dumas ne parle-t-il pas lui-même de « la méthode de Bonhoeffer », auteur qui inspira bien des routes, en premier lieu, la sienne ? Nous aimerions défendre le terme d’« empathique » pour qualifier l’éthique de Dumas. Vision d’un Dieu empathique – inspirée de Barth et Bonhoeffer – allant à la rencontre de son humanité dans ce qu’elle a de réel et concret. Démarche de rencontre avec les personnes dans ce qu’elles vivent et ressentent pour étayer la réflexion. Bible en tension avec cette réalité comme donnant à penser des repères analogiques de libération pour le présent. Une éthique empathique revendiquée par André Dumas comme réagissant aux événements, « à la lisière de la Parole et de la Vie ».Un côté Vie, un côté Parole et l’éthicien sur la crête ... (...)

Dans l’esprit bonhoefferien d’une présence du chrétien au cœur du concret du monde, la première étape est une enquête précise sur le sujet étudié. Par exemple, ses réflexions sur la contraception et l’avortement se nourrissent de l’engagement de ses proches dans la création du Planning familial (militantes de Jeunes Femmes dont son épouse Francine Dumas), du sien (il est vice-président à partir de décembre 1969 d’une Association nationale pour l’étude de l’avortement), des nombreuses lectures sur le sujet, comme en témoignent les cinq pages d’« éléments bibliographiques » qui concluent son livre sur la contraception. La parole éthique n’est pas extérieure, elle est d’abord le résultat d’une enquête, voire d’un engagement qui permet de saisir et de partager – d’être en empathie – avec la dialectique de la réalité vécue par les personnes : les complexités et les contradictions, les chances et les risques ...

La seconde étape consiste à dialoguer avec les différents points de vue sur le sujet qu’il travaille. Que ce soit le point de vue marxiste ou catholique, il y a une très grande connaissance des textes (...). Cela se double d’une connaissance des personnes portant ces points de vue. (...) Tout au long de sa vie, il fut le « partenaire indispensable » des dialogues entre catholiques et protestants. D’une certaine manière, il s’agit d’une continuation de l’étape précédente, l’enquête de terrain. (...)

L’étape suivante est la rencontre avec le texte biblique. Dans un style tout barthien, il y a un non et un oui. Il refuse que la Bible soit utilisée comme « directement » déterminante car – il l’évoquera pour le prêt à intérêt comme pour la contraception – « on ne saurait évidemment pas déduire des textes bibliques des réponses immédiates à des problématiques culturellement étrangères au monde de la Bible ». La Bible semble ainsi être mise hors-service pour un usage littéraliste et moraliste, grands soucis de la génération des années 50. Mais c’est pour la réintroduire différemment. Comme le relève Friz Lienhard, Dumas crée une tension interprétative entre le texte biblique ancien et la vie d’aujourd’hui, un côte à côte des textes d’hier et du présent de l’humain. (...)

Nous sommes là au coeur de la méthode de Dumas : (...) il ne se cache pas derrière « la Bible dit que » – mais une prise de responsabilité de l’éthicien dans le concret, fidèle à la responsabilité bonhoefferienne. L’éthicien prend le risque et assume les conséquences d’une parole sur et dans le concret de la vie dans laquelle il s’est engagé, qu’il aime et pour laquelle, empathique, il souffre et se réjouit. Il est bien dans la suivance d’un Dieu empathique, ce fils qui est allé jusqu’à la passion pour le monde, fils que le père a donné tellement il a aimé le monde. Dieu qui se rend présent à l’humanité par son fils et sa Parole, que l’éthicien écoute. L’éthicien renseigné par son enquête est obligé d’« éprouver le paradoxe que le monde ne nous offre pas de choisir entre le bien et le mal, mais entre le mal ou le mal et que cependant, même au travers du mal, Dieu nous conduit à lui ». (...)

Cette façon de faire de l’éthique fait confiance à la capacité de l’humain à inventer de nouvelles normes dans les situations compliquées de la vie car elle a confiance dans la grâce de Dieu que nous rencontrons dans la Bible qui permet de sortir des impasses, opposition de la grâce au destin dont Fritz Lienhard fait le centre de la pensée d’André Dumas. Cette éthique empathique, où l’éthicien s’engage au cœur de la réalité dans une démarche de rencontre et de compréhension du prochain, qui met cet engagement en tension avec la Parole d’un Dieu qui a été empathique jusqu’à la passion, nous offre une méthode qui nous est offerte à nos usages, fidèles ou non. Une voie pour reconstruire une éthique publique protestante pour aujourd’hui. Une éthique empathique.

(Extraits du Liminaire de Stéphane Lavignotte)

 

À découvrir également, notre dossier spécial avec tous les articles d'André Dumas dans Foi&Vie et le numéro En mémoire d'André Dumas publié par Foi&Vie en avril 1997.