La revue de culture protestante
Yossel de Rosheim
Yossel de Rosheim

Yossel de Rosheim (1478-1544), qui fait l’objet de nombreuses pages du présent numéro, ... 

 

... fut le témoin attentif d’une affaire qui porte le nom du célèbre humaniste chrétien Johannes Reuchlin (1455-1522). Helléniste et hébraïsant chrétien réputé, propagateur d’une forme particulière de kabbale chrétienne, celui-ci fut impliqué dans le conflit qui opposa, de 1509 à 1520, les humanistes aux scolastiques à propos du Talmud. À l’origine du conflit, un juif converti au christianisme, Johannes Pfefferkorn, obtint de l’empereur Maximilien la confiscation en vue de leur destruction de tous les livres religieux juifs contraires au christianisme. Des oppositions à cette mesure, des expertises, des consultations universitaires et des procès donnèrent lieu à une campagne de presse polémique au centre de laquelle se trouvait, du côté des défenseurs du Talmud et des livres kabbalistiques, Reuchlin. L’affaire remonta jusqu’au pape humaniste Léon X, plutôt favorable au savant wurtembergeois, et elle donna lieu à la constitution d’un véritable front anti-obscurantiste des humanistes, occasion pour eux et pour leurs adversaires de livrer un combat où le prestige et le pouvoir intellectuels étaient en cause. Dans tout cela, le sort des juifs eux-mêmes passait d’ailleurs au second plan.

 

Est-ce que Yossel de Rosheim a été lui-même été en contact avec Reuchlin ? On n’en a pas de trace, car ils sont actifs dans des domaines très différents. Reuchlin est un philologue et un philosophe, alors que Yossel est un lettré devenu le « commandeur » des juifs germaniques et leur avocat auprès des autorités impériales, princières et urbaines. Leurs routes n’ont guère dû se croiser, malgré l’estime de Reuchlin pour les juifs, qui par ailleurs réclama pour eux les droits ordinaires de citoyens de l’Empire, sur le modèle de la citoyenneté de l’Empire romain antique. En tout cas, la Chronique de Yossel rend hommage au courage de Reuchlin.

Nous sommes donc heureux que ce numéro des Cahiers d’études juives offre à ses lecteurs des traductions de cette Chronique, et une riche introduction à l’œuvre de Yossel, à travers plusieurs contributions qui réfléchissent sur cette figure remarquable. Parmi eux, celle de Monique Ebstein dresse un portrait vigoureux et synthétique, et celle de Freddy Raphaël apporte des considérations nouvelles en particulier sur la figure de l’intellectuel et du spirituel et sur le contexte des relations entre juifs et chrétiens à cette époque, tout en situant la signification des études sur ce passé historique dans notre contexte actuel. La contribution d’Annie Noblesse-Rocher introduit dans notre langue des extraits inédits de la Chronique de Yossel. Mais nous tenions aussi à rappeler ici la mémoire de son lointain prédécesseur, Meir ben Baruch, qui dut se sentir plus seul, face au malheur de son peuple, que Yossel en son temps. Ces articles sont complétés par une présentation de l’épisode biblique de la fille de Jephté dans la littérature française.

(Extrait du Liminaire d'Olivier Millet et Annie Noblesse-Rocher)