La revue de culture protestante
La mort en lien
La mort en lien

Pour aborder dans ce Cahier, Bible en mains et vécu chevillé au corps, la question de la mort, nous avons privilégié la perspective du lien.

 

On pourrait certes penser le lien comme chaîne : une mort qui entrave le désir de vie, et rappelle, souvent douloureusement, les limites que viennent marquer la maladie, l’accident, ceux des autres et les siens propres. Nous avons au contraire choisi de porter notre attention sur ce qui se joue de relation dans le vécu même de la mort. Nous osons considérer la mort en ce qu’elle relie. Alors même que se rompt le fil d’une existence individuelle, la coupure peut se vivre en relation, maintenir le lien, l’approfondir peut-être, parfois le découvrir.

(...) Le Cahier est composé de quatre articles qui explorent le thème. La diversité des modes d’approche, des styles, amplifie le questionnement. Le premier, d’Anne Pénicaud, se penche sur un récit particulier au cœur de l’évangile selon Jean, celui de la mort et du réveil de Lazare. (...)

Dans un article qui saisit la mort comme un paradoxe créateur, pour Jésus d’abord, passé de l’homme maudit au Fils de Dieu, Simon Butticaz traverse et articule en quelques pages les lieux puissants de la théologie paulinienne. L’apôtre a lui-même éprouvé comme ultime expérience de Dieu la vision de son Fils mort et ressuscité. Dès lors à ses yeux et dans sa prédication, le sens de la croix est retourné, elle n’est plus instrument de mort mais devient elle-même parole. (...)

Dans un sondage éclairé de l’évangile selon Marc qui interprète la mort de Jésus comme l’instant révélateur de son identité de Fils de Dieu et de la vérité de l’existence humaine, François Vouga lui aussi part du Crucifié. Il s’étonne. Comment se fait-il que ce soit dans l’affirmation divine de la résurrection, au tombeau ouvert et vide, que Jésus soit nommé, et pour toujours, le Crucifié ? (...)

Un dernier article nous déplace au XVIIe siècle ; d’une écriture délicate, Inès Kirschleger nous introduit à un genre littéraire propre à la tradition réformée, le récit des Dernières Heures. Les voix des Écritures bibliques, des psaumes surtout, montent au cœur et à la bouche d’un mourant qui, dans leur récitation, intègre en sa propre conscience et témoigne auprès de son entourage de la vitalité de la Parole. (...)

La trame de ce Cahier, composée des contributions qui explorent les textes bibliques, s’enrichit de quelques précieuses ouvertures. Deux, en privilégiant un langage non verbal, celui de la musique puis celui de la peinture, s’attachent à la tradition des sept paroles du Christ en croix. Beat Föllmi, musicologue et hymnologue à l’Université de Strasbourg, introduit à la tradition musicale qui fait entendre un Christ chantant, alors même qu’il meurt sur la croix. (...) Du côté de l’image, nous avons interrogé Macha Chmakoff, peintre et psychanalyste. Elle évoque l’aventure que fut pour elle la sollicitation à peindre sept tableaux transposant ces mêmes paroles du Christ en croix. (...)

Puis Marie-Thérèse Hautier, bibliste et aumônier dans un service de soins palliatifs à Bruxelles, s’interroge avec nous sur l’accompagnement des personnes en fin de vie : y a-t-il une « bonne mort » ? Quel en serait alors le modèle ? À accompagner, dit-elle, on sait que le chemin est souvent difficile, mais que c’est le difficile qui est le chemin. Enfin Renée Koch-Piettre, chercheur en anthropologie religieuse, nous plonge dans l’univers du poète Rainer Maria Rilke, avec Les cahiers de Malte Laurids Brigge qui offrent, souligne-t-elle, toute une galerie de morts et d’agonies. Elle nous y fait faire quelques pas et découvrir combien l’œuvre d’écriture s’attache à transmuter la chose abjecte qu’est la mort. Le poète aspire à celle qui tombe à son heure comme le fruit mûri par la vie de chacun, il l’exprime en prière : qu’il soit permis à l’homme de veiller jusqu’à l’heure où il enfantera sa propre mort.

Que pourrait-on souhaiter de plus fécond à ce Cahier biblique ? Qu’il accompagne de ses pages la réflexion de chacun sur un chemin de vie où la mort laisse aller en paix tout en resserrant les liens, comme un enfantement.

(Extrait du Liminaire de Corina Combet-Galland et Christine Renouard)