La revue de culture protestante
Søren Kierkegaard : exister et résister
Søren Kierkegaard : exister et résister
Søren Kierkegaard aurait eu deux cents ans le 5 mai prochain. Sans céder à la vogue des commémorations, il nous a semblé nécessaire de revenir sur ce personnage singulier, afin d’interroger l’actualité de sa pensée. Or, celle-ci s’avère d’une pertinence inégalée, maintenant peut-être davantage encore que par le passé.


Il y a cinquante ans, pour le cent-cinquantième anniversaire de sa naissance, un Colloque prestigieux avait rassemblé à l’Unesco à Paris, les grands philosophes du moment : Jean-Paul Sartre, Martin Heidegger, Karl Jaspers, Gabriel Marcel…, sous l’intitulé : « Kierkegaard vivant ». Et Sartre avait, dans son intervention, souligné non sans malice le paradoxe de ce titre : « Si nous étions réunis pour parler de Heidegger, par exemple, nul n’aurait songé à baptiser notre rencontre “Heidegger vivant”. Kierkegaard vivant cela signifie donc “Kierkegaard mort” ». Mais il poursuivait ainsi : « Kierkegaard est vivant dans la mort en ce qu’il affirme la singularité irréductible de tout homme à l’histoire qui pourtant le conditionne rigoureusement. Il est mort, même au sein de la vie qu’il continue par nous, en tant qu’il demeure interrogation inerte, cercle ouvert qui exige par nous d’être terminé ».

Si l’on en juge par la floraison des études kierkegaardiennes de ces dernières décennies, on ne peut qu’être saisi de la vivacité de la pensée des héritiers du philosophe danois. Kierkegaard vivant, oui, plus que jamais ! (...)

On peut bien entendu s’interroger sur les paradoxes et les équivoques d’un tel engouement envers un personnage si incompris, si décrié, si maltraité de son vivant. Les fastes du bicentenaire ne pourraient que lui arracher un éclat de rire sarcastique, à lui qui ne cessa d’ironiser sur les compromissions de l’Église d’État, coupable à ses yeux d’avoir subverti le christianisme en chrétienté. Il n’empêche que le jour de ses funérailles, le 18 novembre 1855, la Cathédrale de Copenhague était déjà pleine d’une foule d’amis, venus faire mentir sa réputation de solitaire ostracisé. Il n’empêche surtout qu’il avait lui-même prévu cette reconnaissance tardive de la puissance de sa pensée, et que l’accomplissement de cette prophétie ne saurait que le réjouir.

Tout au long de son histoire, Foi et Vie a été irriguée par l’œuvre kierkegaardienne, ne serait-ce que par l’impact décisif que le philosophe danois a eu sur la théologie de Karl Barth, d’une part, et sur la pensée de Jacques Ellul, de l’autre. Tous deux se sont réclamés de la radicalité corrosive de la foi de Kierkegaard. Aujourd’hui encore, la voix du « veilleur de Copenhague » nous rattrape, nous bouscule, nous éveille de notre torpeur. Elle garde la même teneur d’antidote face au « prêt-à-penser » et au « prêt-à-consommer » que celle que Dietrich Bonhoeffer, depuis sa cellule de la prison de Tegel, prescrivait à sa fiancée pour la préserver du discours ambiant de propagande insidieuse. Elle nous ramène à l’essentiel, au vif de notre existence, au milieu de ce déluge de clips et de slogans, de phraséologie éclatée, morcelée, de logorrhée insignifiante. Elle nous recentre sur « la bonne part » que Marie avait choisie, selon l’évangile (Luc 10, 42). (...)

(Extrait du Liminaire de Frédéric Rognon)