La revue de culture protestante
Au risque de l'infidélité ?
Au risque de l'infidélité ?
(...) Si la fidélité risque de se figer dans le respect d’une promesse pétrifiée, l’attrait du nouveau ne peut-il, symétriquement, la frapper d’inconsistance en la réduisant au frivole par banalisation de ses revirements ? À souvent changer d’avis, de cause, de lien, d’appartenance, on s’expose au versatile, qui s’entiche, puis se détourne aussi vite, ne croyant plus en rien ni personne. On n’a dès lors d’autre recours que d’augmenter les doses pour lutter contre l’absurde de l’universelle indifférence, et l’indétermination de l’avenir s’aplatit en diktat de l’instant. C’est peut-être là que nous en sommes aujourd’hui, en ces temps d’omniprésence du présent.

 

Ainsi intérieurement ébranlée, la fidélité sincère bute encore sur l’interrogation signifiée par la figure de l’apôtre Paul : qu’est-ce donc que le converti, sinon, comme Saul de Tarse, un traître à sa fidélité antérieure ? Si la fidélité tire son sens éthique d’être l’expression, non d’une allégeance, mais d’une liberté, qu’est-ce donc qu’être librement fidèle ? Dilemme qui est celui de l’émancipation : qu’est-ce qui peut inciter – pour qu’il conserve son sens – le pouvoir de se délier à ne s’exercer que pour mieux se relier ensuite ? Telle est, pour une part, la question déjà explorée, il y a près de trente ans, par Roger Mehl dans son Essai sur la fidélité, et dont Gilles Clamens se fait ici le lecteur ironique – tant il peut sembler que la charge de cette tension s’est alourdie depuis. On peut résumer l’issue d’un mot : chercher « la porte étroite de la fidélité vivante ». Une fidélité authentique ne peut être qu’une « infidèle fidélité ». (...)

 

À la fragilité intrinsèque qui fait trembler la fidélité, s’ajoutent les traits de l’époque, que le sociologue Zygmunt Bauman qualifie de « liquide » tant elle tend à défaire tous les liens, brouiller les identités, les attaches, sapant ce qui contribue à la durée et à notre solidité. D’abord conçue comme liberté, l’émancipation fait problème, désormais. Dans un monde dominé par le temps court, la fidélité est un défi, explique Frédéric de Coninck, qui détaille les manifestations d’un sentiment d’incertitude et de précarité grandissant parmi nos contemporains. Face à une société de moins en moins fidèle envers ses membres, il en appelle à un regain des appartenances qui serait source de confiance en soi.

 

Le phénomène n’est pas que d’ordre ou d’origine économique. Il concerne autant la conjugalité que le politique et, transversalement, le rapport au langage, puisque promettre, c’est d’abord faire par un dire. Y manquer attente au langage, cette « institutions des institutions » par laquelle se tisse et s’entretient ou non la confiance. Mais, en profitant aux moins fidèles (managers pragmatiques qui sautent de projet en projet et autres experts en opportunisme) au détriment des plus fidèles (enracinés, rivés à un métier… ), le capitalisme néo-libéral provoque des ravages qui affectent ces derniers dans tous les compartiments de l’existence. Stéphane Lavignotte témoigne de cet enjeu de fidélité globale auquel s’attache le travail social mené à la Maison verte, à Paris, aux côtés de ces exclus trop fidèles qu’il s’agit d’aider à sortir du sentiment d’inéluctable de la précarité. Selon une démarche inspirée de la « petite éthique » que Ricoeur expose dans Soi-même comme un autre, chercher sa voie consiste ainsi en une « herméneutique de soi » par laquelle réinterroger sa propre fidélité, sa propre visée éthique de la « vie bonne », et à se demander : « À quoi voudrais-je être fidèle ? À quoi est-ce que je tiens ? ». Cette approche est donc sous-tendue par une critique sociale qui dénonce l’exclusion pour fait de fidélité, et inverse les priorités : le sens d’un travail ne doit pas être dicté par les caprices du marché, toujours prompt à dénouer les attaches et les liens, mais procéder de projets humains, de ce à quoi l’on tient.

 

On retrouve quelque chose de ce mouvement dans lequel chacun se lève et continue, ou bifurque, ayant retrouvé sa voie, dans le récit de la femme adultère du chapitre 8 de l’évangile de Jean, dont Dominique Hernandez propose un commentaire. « Celui d’entre vous qui n’a jamais péché, qu’il lui jette la première pierre ». Alors, discernant que leur propre prétention à juger, à se placer de l’autre côté de la loi, celui de Dieu, est infidélité à l’Alliance, les pharisiens défont le cercle. Se reconnaissant hommes parmi les hommes, ils s’en vont, et laissent aller la femme sans plus chercher à trier entre les humains. La fidélité à l’Alliance est celle du ravissement d’être vivant.

 

Ce ravissement aurait de quoi réconcilier les tenants de la fidélité la plus rigoriste et ceux de la frivolité la plus dispersée. Cela consisterait à renvoyer les uns à cet essentiel auquel ils se voudraient fidèles, mais qui, justement, ne se transmet qu’au prix de la caricature. Et les autres, à l’inverse, à la quête qui les pousse à vouloir tout inventer ou découvrir comme s’ils ne partaient de rien. Peut-être les uns et les autres se trouveraient-ils ainsi confrontés à ce ravissement de vivre devant ce que nul ne choisit. Une fidélité vivante, suggère Olivier Abel, serait dans le désir de réinterpréter cette face cachée, la part non choisie de ce qui nous constitue et nous habite. L’émancipation se fourvoie aujourd’hui dans une logique exponentielle des choix. Une fausse alternative fait rage, qui oppose l’échangisme du tout-marché aux replis communautaristes et identitaires. La protestation sociale passe aujourd’hui par la critique d’une liberté devenue incapable de gratitude. L’émancipation véritable, adulte, serait capable de reconnaître ses attaches et de s’émerveiller, non de pouvoir les défaire, mais de ce que nous soyons encore liés alors qu’il serait si facile de larguer les amarres.  

 

De l’infidèle fidélité, soucieuse du libre consentement, à la reconnaissance de nos attaches, se dessinerait ainsi une sorte de continuité : la fidélité au fragile. La prétention de l’homme sans attaches à effacer les créances et les dettes nées de sa fragile enfance convie la fidélité à se faire protestation.

 

(Extrait du Liminaire de Pierre-Olivier Monteil)