La revue de culture protestante
Une relecture de l'histoire : les Chroniques
Une relecture de l'histoire : les Chroniques
Les livres des Chroniques (à la vérité on peut considérer qu’ils n’en forment qu’un) sont certainement à compter parmi les moins connus de la Bible, souvent considérés comme « double inutile » de l’histoire racontée dans les livres de Samuel et des Rois. La preuve en est que les Chroniques sont bien peu étudiées par les exégètes – dans le monde francophone, en tout cas – et que, dès lors, peu d’ouvrages de divulgation leur sont consacrés.

 

Pourtant, l’écriture et la récriture de l’histoire sont une étape fondamentale lorsqu’on se forge – comme l’Israël d’après exil – une identité. Telle est la démarche au cœur de ces livres bibliques qui, comme le montre Philippe Abadie, n’ont plus pour but d’écrire une histoire légitimant la dynastie judéenne. Une telle histoire fondée en même temps sur l’héritage de David et de Moïse et reposant sur la geste de l’exode, constitue pour les exilés une grille de lecture, qui les aide à comprendre qui ils sont. Ce que veut le Chroniste (tel est le nom qu’on donne à l’auteur des livres), c’est proposer un modèle différent, dont le centre est certes toujours la dynastie, David et Salomon en particulier, mais qui relègue l’exode dans le passé pour se concentrer sur la grandeur du Temple et de son service. Sa vision de l’histoire est une vision « autochtone », qui ne se construit plus sur la rupture (de l’exode et de l’exil), mais sur la continuité et sur le lien extrêmement fort qui lie Israël à sa terre.

 

Cela dit, cette vision originale de l’histoire, fortement identitaire on s’en doute, ne peut probablement pas se forger ou s’imposer sans une idéologie sous-jacente, qui affleure au fil du récit mis en place par le narrateur. Ainsi se pose la question de l’efficacité de l’art narratif déployé dans cette relecture. André Wénin montre combien une littérature idéologique ne laisse pas vraiment de place à l’acribie et à la curiosité du lecteur – d’où, peut-être son désintérêt pour ce récit où rien n’est laissé à son imagination, où tout est montré, commenté, jugé. Ainsi, le but est atteint : l’idéologie est martelée dans un récit qui impose une vision univoque des faits racontés. C’est ce que montre également Innocent Himbaza dans sa lecture synoptique de l’épisode de la rencontre entre Salomon et la reine de Saba. Des variations parfois anodines servent en réalité à grandir la figure d’un roi regretté : Salomon.

 

Si ces livres bibliques sont intéressants du point de vue du contenu, ils le sont également au regard de leur emplacement dans le canon biblique. C’est ce que montre Emmanuel Correia en étudiant de près le titre de l’œuvre et sa place dans les différentes traditions canoniques. Il en ressort que titre et place d’un livre dans un corpus influencent non seulement la théologie propre du livre mais aussi celle de l’ensemble.

 

Les Chroniques, ces « mal aimées », reçoivent ici un beau commentaire à plusieurs voix complémentaires, enrichies par des ouvertures qui débouchent tant sur le monde antique (l’importance que l’on y attribue, tout comme dans Chroniques, aux listes et aux généalogies) que sur l’actualité la plus récente. (...)

 

(Extrait du Liminaire d'Elena Di Pede et Emmanuelle Mouyon)