La revue de culture protestante
Bultmann et l'invention de la foi
Bultmann et l'invention de la foi
Ce n’est pas faire injure à l’ascendance luthérienne de Bultmann que d’en rendre hommage sous un titre emprunté à Calvin. À Marbourg, il se flattait d’y loger à l’enseigne de la Calvinstrasse. Le Réformateur de Genève assimilait les Écritures à une paire de lunettes, qu’on porte non pour en être vu mais pour y voir, de même que les Écritures sont faites moins pour être lues que pour lire ce qui reste à dire quand tout a été dit.
 

C’est à pareille notion d’Écritures – scriptura plutôt que scripta – qu’avant tout se réfère la théologie biblique de Rudolf Bultmann : symbole de la Parole de Dieu, l’écriture constitue l’un des deux pôles de la foi biblique, l’autre étant sa nécessaire contemporanéité avec l’ordre mental d’une situation donnée quel qu’en soit le défi, mythologique ou technoscientifique. D’où le titre de sa toute première allocution publique, « Science théologique et pratique ecclésiale » – publiée en 1913 alors que le jeune Bultmann, issu du libéralisme, prend langue avec la critique technoscientifique de fait religieux, et soutient que croire et comprendre, foi et raison, sont les deux arcs qui relient nature et culture (de l’artifice au technique), le religieux et le séculier, la science qui veut expliquer le monde et la théologie qui en veut comprendre l’enjeu, quitte à en subir la plus sévère critique.

 

Déjà avec une bonne quarantaine d’années Bultmann devance Tillich, le grand absent de ce cahier. Le plus farouche démantèlement du religieux lui fait moins peur qu’à Tillich. Dût-il n’en rester rien de sûr, il y voit l’occasion d’une bénédiction : la foi ne fait pas fond sur un savoir mais sur une révélation, sur l’expérience d’une humiliation liminaire et d’une élévation, l’éclosion d’un monde nouveau, celui de la grâce et du « triomphe intérieur de l’âme » – tout cela dont, comme source des évangiles et laboratoire du monde plutôt qu’organisation du salut, l’église est l’emblème eschatique, l’interface de l’éternel et de l’historicoo-temporel. Et donc, source d’évangiles qu’il faut démythologiser, non pour se débarrasser du mythe mais pour en interpréter la portée ici et maintenant.

 

Alors se creuse un fossé : Bultmann, d’un côté, et, de l’autre, Barth (son comparse de la théologie dialectique, qui ne le comprend pas) et Schweitzer (son aîné et néanmoins parrain affectionné de sa fille Antje Bultmann Lemke) qui voudrait tant le comprendre. Au christomonisme essentialiste de Barth, Bultmann oppose sa conception christomorphique de la parole. Au Jésus tout court de Schweitzer comme instance d’animation suprême de la parole, il oppose sa notion de l’incarnation du Verbe. Et pointe que dans ces deux cas on a affaire à un Christ d’autant plus mythique qu’historiquement on n’en sait pas grand chose. Quant à Cullmann et sa notion linéaire d’un salut dont Jésus occuperait le centre entre création et jugement, Bultmann oppose avec Paul sa notion d’un Christ qu’on ne connaît pas selon la chair, dont la signifiance serait déterminée par l’histoire ou le dogme, mais d’un Christ dont la circonférence englobant l’humain et le divin est partout et le centre nulle part (Pascal).

 

L’interprète des mots bien plutôt que leur fossoyeur, voilà Bultmann. (...)

 

(Extrait du Liminaire de Gabriel Vahanian)