La revue de culture protestante
La consolation
La consolation
Message bien difficile que celui que l’on destine à une personne affligée de maux inconsolables … Comment arrêter des larmes qui ne veulent pas tarir ? Comment relever celui que ses jambes ne portent plus ? Comment ramener à la vie celui que les malheurs font sombrer dans une dérive sans fin ni fond ?

 

Proposer un Cahier sur la consolation n’est pas chose aisée, car en ce domaine, chacun à coup sûr a pu l’expérimenter, les mots bien souvent ne suffisent pas et le champ de la consolation s’étend à tout un espace non-verbal de gestes, de rites ou de symboles pour accompagner le corps et le coeur dans leurs souffrances.

 

Nous avons voulu redonner un sens fort et un encadrement biblique à la notion de consolation qui nous semble aujourd’hui très souvent banalisée dans le langage courant, voire dévalorisée dans un sens très affaibli : la consolation prend souvent plaisir à se dorer de reflets compassionnels, et l’amour-propre se renforce à vouloir consoler celui qui n’est pas assez fort pour surmonter par lui-même l’épreuve de l’affliction. Si la pitié n’est que le revers de la consolation, alors c’est que celle-ci n’a plus ni utilité ni vertu, et on comprend que son sens se soit émoussé. Or la consolation offre une palette très large de significations et de manifestations que ce numéro se propose d’envisager, aussi large que l’éventail des souffrances auxquelles elle peut répondre : de l’amère déception à l’âpre plainte, des larmes aux sanglots et de la prostration à l’abattement de celui qui se mure dans le silence et s’absente à lui-même, il y a une béance plus ou moins grande qui appelle un réconfort, un apaisement, un geste amical, une parole qui sauve … Il y a tout le chemin compris entre le moment où l’on sèche ses larmes et celui où l’on se remet debout et en marche.

 

Il suffit de se pencher sur les recueils de piété réformée des XVII et XVIIIe siècles pour se rendre compte que la consolation occupait une place essentielle dans la spiritualité des protestants de l’Âge classique. Nombreux sont les ouvrages qui lui étaient consacrés, et nombreux étaient les lecteurs qui les plébiscitaient, comme en attestent souvent de multiples rééditions. L’exemple le plus célèbre est sans doute celui du recueil du pasteur Charles Drelincourt, Les Consolations de l’âme fidèle contre les frayeurs de la mort (1651). Autre temps, autres mœurs, certes ; les frayeurs d’alors ne sont pas nécessairement les nôtres aujourd’hui, et inversement. Mais qu’importe ? Ces ouvrages de piété des siècles passés sont riches d’enseignements et de perspectives propres à nourrir nos réflexions théologiques aujourd’hui encore, et peut-être à les bousculer un peu. Les générations issues de la Réforme avaient une conscience aiguë de la nécessité dans la vie du croyant d’une parole consolatoire tirée de l’Écriture seule, et l’on trouve à ce propos de belles expressions, très suggestives, dans ces traités d’époque : par exemple l’idée que la Parole de Dieu est un baume « restaurant », régénérant et apaisant qui peut tout guérir (« La parole de Dieu est ce vrai baume de Galaad, dont (il) est parlé chez le Prophète Jérémie au chap. 8, qui sert à consolider nos plaies, et que l’on peut comparer à cette panacée, dont les chimistes racontent qu’elle est un remède universel, pour toutes sortes de maladies » ; ou encore l’idée que les psaumes sont « l’essui-larmes des pleurants » qui « fortifie les yeux las ».

 

Notre idée était donc d’interroger cette puissance de consolation des Écritures, d’un point de vue biblique, thématique, imaginaire et lexical, puis de réfléchir sur sa dynamique dans l’actualité de nos Églises et de nos vies de croyants. (...) De Sion à l’Afrique, d’Ésaïe au ministère pastoral d’aujourd’hui, la consolation se décline dans notre Cahier selon diverses modalités ; elle laisse entrevoir la possibilité de ce que pourrait être une théologie ou un ministère de la consolation, et le besoin qui s’en fait sentir : apprendre à vivre l’absence, l’échec, l’humiliation, en se fondant sur une promesse (Ne crains rien, Je suis avec toi), et en l’incarnant dans nos vies de croyants ; oser la Parole sur les blessures les plus intimes, les plus profondes ; poser cette Parole au cœur de l’indicible. (...)

 

(Extrait du Liminaire d'Inès Kirschleger)