Revue protestante de culture
Lettre à mes amis français
Lettre à mes amis français
L'Église de Jésus-Christ (une douzaine de lignes censurées) ne peut rester indifférente, «neutre», lorsqu'il s'agit du droit, lorsqu'on cherche à affirmer une justice humaine tant soit peu acceptable en face de l'injustice criante, débordante. Dans de telles circonstances, l'Église ne peut taire son témoignage. Elle doit affirmer que la volonté de Dieu est d'établir cette justice, qu'Il en a chargé les autorités politiques et qu'Il leur a conféré pour ce le pouvoir du glaive.

 

Elle doit affirmer que les autorités qui cherchent à protéger le droit légitiment ainsi leur propre existence et sont fondées à réclamer l'obéissance de leurs citoyens, malgré les fautes inévitables dont elles peuvent par ailleurs se rendre coupables. Il serait regrettable que les Églises chrétiennes, après avoir, dans les guerres précédentes, adopté si légèrement une attitude nationaliste et militariste, prennent maintenant et tout aussi légèrement une attitude neutre et pacifiste. En toute humilité, sans phrases, elles prieront aujourd'hui pour une paix juste, elles affirmeront à tous les peuples qu'il vaut la peine de combattre et de souffrir pour une telle paix. Elles n'inculqueront pas, certes, aux peuples démocratiques, qu'ils sont des croisés de la cause divine. Mais elles leur diront qu'à cause de Dieu, nous pouvons et devons être humains vraiment et nous défendre avec l'énergie du désespoir contre l'irruption d'une patente inhumanité. Elles avertiront enfin les chrétiens d'Allemagne, le peuple allemand tout entier. Elles leur diront: «Votre affaire n'est pas bonne ! Vous vous trompez ! Abandonnez cet Hitler ! Ne faites pas cette guerre qui est sa guerre ! Retournez-vous pendant qu'il est encore temps ! ». Pourquoi les représentants et les organes du mouvement œcuménique des Églises sont-ils restés si diplomatiquement muets pendant toutes ces dernières années et même pendant ces derniers mois, si lourds d'événements désastreux ? Comme si l'Église n'avait plus à remplir l'office prophétique de Jésus-Christ ! Comme si elle ne devait plus faire fonction de sentinelle ! Pourquoi a-t-on entendu et entend-on encore dans certains milieux chrétiens des voix mal inspirées d'un défaitisme eschatologique qui, en face de la détresse du monde, se contentent de remarquer presque avec satisfaction que les adversaires d'Hitler ne sont pas non plus des saints ? Connaître la sainteté de Dieu ne nous dispense pas du devoir de résistance qui s'impose, au contraire ! Dans tous les pays, l'Église aura beaucoup à consoler dans les temps sombres au-devant desquels nous allons. Mais elle ne pourra consoler vraiment que si elle avertit en même temps, sans haine, sans pharisaïsme et sans illusions sur la bonté des hommes, que si elle dit clairement que la résistance est aujourd'hui nécessaire.

 

L'Église de jésus-Christ saura et dira autre chose encore. Elle rappellera que la fin de la guerre, – et surtout d'une guerre comme celle-ci, – ne saurait être la guerre même, mais que, semblable à une opération douloureuse, mais judicieuse, la guerre n'aura d'autre but que la guérison de la vie. Le temps viendra peut-être plus tôt que nous ne l'imaginons où il sera nécessaire, dans tous les pays, de mettre au premier plan cet aspect de la question.

 

(Extrait de la lettre censurée de Karl Barth, version non-censurée dans le numéro de mai-juin)