Qu'est-ce que la vérité ?
Parmi les sarcophages des premiers chrétiens, au Musée de Latran, à Rome, il en est un où Pilate est représenté entre l'empereur Tibère et Abraham. Image inattendue. L'empereur est là, debout, imperator à la couronne de laurier. Abraham songe à sacrifier Isaac. Entre les deux, Pilate est assis, méditatif, le regard perdu dans le lointain.
On peut donner de ce groupe bien des interprétations. Et d'abord y voir le destin de Pilate dépeint comme le résultat tragique de la tension historique entre Rome et IsraëI, entre deux peuples dont la mission est si différente qu'entre eux devait inévitablement apparaître un malentendu fondamental - malentendu le plus profond quand précisément leurs chefs, pour des motifs différents, ont assumé ensemble la responsabilité de la condamnation de notre Seigneur. Mais cette interprétation est trop moderne pour être vraie. Les spéculations sur l'histoire du monde étaient bien étrangères aux simples chrétiens des premiers siècles. S'ils songeaient à l'histoire, ce n'était pas pour en faire une philosophie, mais pour y découvrir l'œuvre du salut. Que signifient donc Tibère, Abraham et Pilate dans l'histoire rédemptrice ?
N'est-ce pas que, ici, Pilate est considéré, et très profondément, comme l'homme placé devant le choix entre les deux grandes possibilités de I'existence humaine: l'ubris, la divinisation de soi-même, la foi en l'homme, d'un côté, et de l'autre, l'obéissance, la consécration, la foi en Dieu. Car Tibère est le représentant typique de l'idéal héroïque, tandis qu'Abraham est le père des croyants.
Le vieux sculpteur chrétien a-t-il vraiment compris Pilate ? Il semble bien. Le récit biblique montre clairement que Pilate a pressenti qu'il devait prendre en cette circonstance une décision inaccoutumée. Ses longues tractations avec le représentant du peuple juif, son affirmation insistante «qu'il est pur du sang de ce juste», l'inscription qu'il a laissé fixer sur la croix, tout cela montre qu'il n'était pas quelque esprit frivole cherchant seulement une solution facile, mais qu'en un certain sens, il demeure sérieux, conscient de la gravité de sa résolution. Il n'est point de ces hommes étranges qui, même devant la croix, comme les soldats, n'éprouvent rien, absolument rien, et, pires que Néron sa lyre à la main devant Rome en flammes, jouent à leur jeu absurde tandis que meurt le Fils de Dieu. Pilate est vraíment tragique. Il saisit assez profondément le sens de ses actes pour que sa décision soit sérieuse; mais il le comprend trop peu, ou plutôt il ne veut pas le comprendre assez pour prendre la bonne décision. Pourquoi donc ? Parce qu'il appartient à Tibère, parce qu'il est trop solidement enraciné dans ce monde séparé de Dieu et où l'homme est le centre.
Pilate dit: Qu'est-ce que Ia véríté ? Question que ne pose point ironiquement un railleur, mais qui n'est pas non plus la recherche traversée d'espérance d'un chercheur loyal. Confession de foi d'un homme de ce monde, qui a acquis dans sa riche expérience de la vie sociale et politique une notion très particulière de la vérité. Pilate est bien l'un de ceux qui depuis longtemps ne croient plus à une Vérité éternelle, mais à des vérités. Il estime sans doute que nous ne pouvons rien savoir du monde invisible et que tout homme raisonnable doit renoncer à découvrir la Vérité dans n'importe quelle conception métaphysique ou n'importe quelle religion. Il y a tant de religions, tant de philosophies dans la riche culture variée de I'hellénisme, et toutes ont leur bon et leur mauvais côté ! Il n'en faut combattre aucune, aussi longtemps qu'elle ne trouble pas le bon ordre. Il ne faut pas se passionner pour ces choses. La Vérité éternelle est affaire de sentiment, objet de discussion et non pas question de vie ou de mort.
(Début du texte de Willem Adolph Visser't Hooft, adjoint aux deux autres en tête de ce numéro «Pour la Semaine Sainte», ceux d'Albert Finet et Charles Westphal étant des «études prononcées au cours de Journées Bibliques organisées dans la paroisse de Passy par la Commission d'évangélisation de la région parisienne»)
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