Revue protestante de culture
La doctrine et la vie
La doctrine et la vie
Sur ce sujet, comme sur beaucoup d'autres, tout a été dit, depuis si longtemps qu'il y a des théologiens — et qui discutent. Tout a été dit et redit — surtout le vrai. Ce n'est cependant pas une raison pour ne pas le redire encore. «Je ne me lasse pas de vous écrire les mêmes choses, déclarait saint Paul, et c'est votre sûreté.» Il s'agit d'intérêts essentiels entre tous. Issue de causes très multiples, fortifiée par diverses philosophies contemporaines, la tendance à un mysticisme vague semble se répandre de plus en plus dans l'Église. Il est impossible d'avoir l'amour des âmes et de ne pas se demander avec anxiété, avec angoisse, si, sous ces influences nouvelles et grandissantes, la vie chrétienne ne risque pas de s'altérer, de périr.


La vie, c'est bien là, en effet, pour nous, comme pour tout chrétien, la «seule chose nécessaire», la vie, c'est-à-dire le don du cœur au Christ, la recherche de la sainteté dans la communion du Christ, l'amour pour nos frères inspiré par la grâce du Christ, la reconnaissance pour Dieu suscitée par le sacrifice du Christ. C'est en Christ que viennent se réunir et se concentrer tous les principes féconds de la vraie vie. Pour moi, vivre, c'est Christ, disait saint Paul. Vivre, dans ce sens élevé, profond et complet, c'est le tout de l'homme, c'est sa vocation, c'est sa destinée, c'est son bonheur comme son devoir.


Que la vie soit plus importante que la doctrine, quel est le chrétien qui songerait à le mettre en doute ? C'est là l'évidence même, aussi incontestable qu'incontestée. Ce qui vaut, au point de vue moral et religieux, c'est l'état non pas de l'intelligence, mais de l'âme, du cœur, de la conscience, de la volonté.

 

Et toutefois, il n'est pas de vrai chrétien, je m'assure, qui, après avoir fait sans hésiter de semblables déclarations, ne sente aussitôt le besoin de les compléter et de les expliquer. C'est qu'en effet dire: la vie est plus importante que la doctrine, ce n'est pas tout dire, c'est même s'exprimer d'une façon qui, si on n'ajoutait rien de plus, pourrait donner lieu aux malentendus les plus regrettables. Il y a des liens si étroits entre la doctrine et la vie que notre estime même pour la vie ne peut pas ne pas rejaillir sur la doctrine.

 

Quels sont ces liens ? (...)

 

La doctrine est, par rapport à la vie, ce que le corps est par rapport à l'ombre du corps. La doctrine est la cause, et la vie est l'effet. (...)

 

La personnalité de Dieu, le surnaturel historique, la valeur absolue de la personne et de l'œuvre du Christ, tels sont les intérêts vitaux engagés dans cette question, au premier abord abstraite et froide, des rapports de la doctrine et de la vie. Quand nous maintenons en face des objections ou des railleries l'importance de la doctrine, qu'on le comprenne bien, ce n'est pas par je ne sais quelle prédilection pour les spéculations abstruses d'un intellect ambitieux et desséché. Ce qui nous émeut et nous inspire, c'est la préoccupation de la vie, d'une vie particulière et nettement déterminée, de la vie chrétienne; c'est le souci de notre propre salut, c'est l'amour pour les âmes de nos frères que nous voudrions voir heureuses et bénies en Christ et par Christ. Allons au fond, la véritable question n'est pas le problème des rapports de la doctrine et de la vie, — on serait vite d'accord — mais la définition et l'essence de la vie elle-même.

 

Il y a deux espèces de vie entre lesquelles il faut choisir: 


D'un côté, c'est la vie religieuse et morale telle qu'on peut la concevoir soit du point de vue d'un froid et sec moralisme, soit plutôt — la mode porte maintenant de ce côté-là — du point de vue d'une sentimentalité mystique et panthéiste. Pas de Dieu personnel autrement que par image. Pas de surnaturel historique. Toutes les religions réduites à des enveloppes grossières d'un fond mystérieux dont l'essence même est de se dérober irrémédiablement à notre prise. Le Christ découronné. Le pécheur invité à croire non pas au Christ, mais en un Dieu vague, indéfini, indéfinissable, un Dieu tellement «immanent» qu'il ne fait qu'un avec le monde et l'homme, qu'il n'est au fond que l'homme lui-même ... à moins peut-être qu'il ne soit rien !

 

D'un autre côté, c'est la vie religieuse et morale telle que l'ont conçue le Christ et les apôtres. Car en ce qui concerne, nous ne voulons d'autre définition de la vie que celle qu'a donnée saint Paul: «Pour moi, vivre c'est Christ ... Ce n'est plus moi qui vis, c'est Christ qui vit en moi»; nous ne voulons pas d'autre définition de la vie que celle qu'en a donnée le Christ lui-même. «En vérité, je vous le déclare, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, a la éternelle ...» C'est parce que nous tenons à cette vie, à la vie spécifiquement chrétienne, c'est parce que nous aimons et adorons Jésus-Christ, que nous tenons aux doctrines. Pour alloer aux hommes, nous ne voulons nous séparer du Christ. Nous ne cesserons de tenir aux doctrines que le jour où nous cesserons de croire au Dieu personnel, au Dieu vivant de la grâce et du miracle, au Dieu de Jésus-Christ, et à Jésus-Christ lui-même ! Ô notre Dieu, toi à qui nous pouvons parler, toi qui nous entends et qui nous exauces, soutiens notre faiblesse au milieu des assauts livrés à notre foi avec une ardeur et une subtilité croissantes ! Ô notre Christ, toi qui es notre maître, notre ami, notre frère, notre tout, écoute la prière que nous t'adressons comme nos pères, les martyrs, qui ont scellé de leur sang leur foi inébranlable en des doctrines fixes et déterminées: «Seigneur! ne m'abandonne pas, de peur que je ne t'abandonne !»

 

(Extrait du liminaire d'Henri Bois)

 

 

La doctrine et la vie (Henri Bois, pp.1-4)

M. Gaston Deschamps, Un lettré moraliste (Gaston Frommel, pp.4-8) 

Lectures étrangères: Sayce et le Pentateuque (Paul Doumergue, Archibald Sayce, pp.8-9) 

Les idées du jour (Paul Doumergue, pp.9-13)

Lettres a un jeune homme (Benjamin Couve, pp.13-14) 

Lettres a un Français (Émile Doumergue, pp.14-16) 

Leçons de choses (Charles Gide, p.16)