La revue de culture protestante

Bible

De la Genèse à l'Apocalypse, entre Première et Nouvelle Alliance, la lettre et l'esprit, l'équipe des Cahiers bibliques de Foi&Vie fera vivre la réflexion sur le livre des livres et son étude entre chaque parution annuelle.

 

Jean 20, 28 : ne pas voir pour croire

Avril 2018
L'incrédulité de Thomas (Ter Brugghen)

Jean, dans les chapitres 20-21 nous avertit plusieurs fois du caractère illusoire de cet aphorisme.

 

En Jean 20, 6-8, la découverte du tombeau vide par Simon Pierre et par l’autre disciple se termine par « il vit et il crut » ? Or qu’a-t-il vu ? RIEN, quelques bandelettes et un linceul. En outre,  en grec il existe plusieurs verbes pour dire voir et ils ne sont pas tout à fait interchangeables : ils ont des nuances différentes.


Ici, nous avons un verbe (theoreô) qui a donné le mot théâtre en français et qui est le terme utilisé pour indiquer une vision oculaire, lorsqu’il s’agit de bandelettes. Dans le second emploi  (« il vit et il crut ») le verbe n’est plus le même, il s’agit soit de oraô soit de eidô qui pourraient se traduire par voir/connaître (« avec les yeux du cœur » pour reprendre l’expression du Petit Prince). Donc, c’est parce qu’il n’y a rien à voir avec les yeux, aucune preuve tangible, que l’autre disciple peut croire.

 

En Jean 20, 14-17, c’est Marie-Madeleine qui « voit » Jésus (le verbe employé est theoreô) et ne le reconnaît pas. Ce n’est pas par la vision et encore moins par le toucher (Jésus lui dit « Ne me touche pas ») qu’elle le reconnaît mais bien par la Parole, parce que Jésus l’appelle par son nom.

 

Dans notre texte Jean 20, 28 : Jésus accède à la demande de Thomas et, comme nous l’avons vu, légitime le doute et même l’invite à passer du statut de sans foi/confiance à celui de avec foi/confiance et Thomas ne touche pas mais fait une des plus belles confessions de foi : « MON Seigneur et MON Dieu ». Là encore, ce n’est pas par la preuve tangible mais par le doute en vérité que la foi émerge.


Je conclurai en disant que l’adage « il faut voir pour croire » ne convient ni au récit de la Résurrection ni à l’épisode de Thomas car dans les 3 passages où il est question de voir, toucher, donc de preuves tangibles, ce n’est ni le voir, ni le toucher qui fait émerger la foi mais le rien, le vide ou la parole.

 

Christiane Nani

 

 

 

La date de naissance de Satan

Février 2018

Une question simple, posée un jour, a déclenché une réflexion qui aboutit ici : pourquoi Satan est-il moins présent dans l’Ancien Testament (A.T.)  que dans le Nouveau (N.T.) alors que l’A.T. est beaucoup plus ample, plus large ?

 

En prenant une concordance (index alphabétique qui contient tous les mots de la Bible et l’endroit où chacun se trouve), nous voyons de manière évidente que le mot Satan et tous les termes synonymes sont plus nombreux dans le N.T. que dans l’A.T. : Satan : A.T. 27 et N.T. 36 ; Diable : A.T. 1 et N.T. 41.

 

Satan apparaît dans 12 livres du N.T. sur 27 et Diable dans 13 de ses livres dont 6 livres contiennent les deux.

 

De quoi est porteur le mot sâtân ?

 

Dans l’A.T., en hébreu, le terme sâtân signifie adversaire et cela peut désigner tout être qui s’oppose à un autre ; quand il est utilisé dans le contexte d’un tribunal, il peut être traduit par accusateur : ainsi quelques mentions de l’A.T. ne désignent pas le personnage qui est porteur du mal par excellence, Satan, mais un adversaire humain qui peut être l’ange de Dieu (Nb 22, 22 à 32), David (1S 29, 4), quelqu’un suscité par Dieu contre Salomon (1R 11, 14 à 23) ou demandé à Dieu pour être à droite de son ennemi (Ps 109, 6).

 

La figure de Satan, personnalisée comme accusateur céleste et personnifiant les forces du mal, apparaît seulement dans des textes tardifs.

 

Trois fois dans le livre de Zacharie écrit à partir de décembre 518 avant notre ère (1).

 

Nous le trouvons dix fois dans les chapitres 1 et 2 du livre de Job, daté de la période post-exilique c'est-à-dire à partir de 538.

 

Une fois dans les livres des Chroniques d’une époque qui suit la reconstruction du temple (515) jusqu’à la période hellénistique qui débute en 333.

 

Il est donc vraisemblable que le personnage de Satan fait son apparition au cours de l’histoire qui a donné naissance à l’A.T. et apparamment tardivement ; c’est pourquoi il est bien plus présent dans le N.T que dans l’A.T.

 

Hypothèse

 

À partir de ces éléments et de ceux qui suivent, j’émets l’hypothèse que la date de naissance de Satan serait le 6 Éloul 501 avant notre ère (Éloul : 6e mois de l’année ecclésiastique juive).

 

Indications des textes

 

Nous avons un élément qui nous permet de savoir vers quelle époque son apparition a lieu : c’est le parallèle entre 2 Samuel 24 et 1 Chroniques 21. Les livres de Samuel relatent l’épopée de l’époque royale depuis le prophète Samuel à qui est demandé un roi dont le premier sera Saül puis David ; ils se poursuivent par les livres des Rois qui commencent par la royauté de Salomon et se poursuivent par les royautés du nord et du sud pour finir, après la prise du royaume du nord par Sénachérib, par les royautés du sud jusqu’à l’exil à Babylone. Les livres des Chroniques contiennent un deuxième exposé de l’histoire de l’époque royale, parallèle et différent de celui des livres de Samuel et Rois, depuis la mort de Saül jusqu’à l’exil à Babylone : ils suivent donc le récit de 2 Samuel, 1 et 2 Rois.

 

Le début des chapitres 24 de 2 Samuel et 21 de 1 Chroniques racontent donc un même événement avec une différence essentielle : le personnage principal qui déclenche l’action est en 2 Samuel 24 le SEIGNEUR (Yhwh dans le texte) et en 1 Chroniques 21 Satan. Ainsi un même événement est provoqué par le Dieu de l’A.T. d’un côté et par Satan de l’autre.

 

2 Samuel 24 : La colère du SEIGNEUR s’enflamma encore contre les Israélites, et il excita David contre eux en disant : « Va, dénombre Israël et Juda. » Le roi dit à Joab, chef de l’armée, qui était avec lui : « Parcours toutes les tribus d’Israël de Dan à Béer-Shéva et recensez le peuple, que j’en sache le nombre. » Joab dit au roi : « Que le SEIGNEUR, ton Dieu, accroisse le peuple au centuple, et que mon seigneur le roi le voie de ses propres yeux ! Mais pourquoi mon seigneur le roi veut-il une chose pareille ? »

 

1 Chroniques 21 : Satan se dressa contre Israël et il incita David à dénombrer Israël. 2 David dit à Joab et aux chefs du peuple : « Allez, comptez Israël depuis Béer-Shéva jusqu’à Dan, puis faites-moi un rapport pour que j’en connaisse le nombre. » 3 Joab dit alors : « Que le SEIGNEUR accroisse son peuple au centuple ! Ne sont-ils pas eux tous, mon seigneur le roi, des serviteurs pour mon seigneur ? Pourquoi mon seigneur fait-il cette recherche ? Pourquoi Israël serait-il coupable ? »

 

La crise de la sagesse

 

Pourquoi les personnes qui rédigent 1 Chroniques, qui est écrit après les livres de Samuel et des Rois, ont-elles remplacé le SEIGNEUR par Satan ? L’hypothèse est que jusqu’à cette période, cela ne posait pas de problème que Dieu soit à l’origine de tout et donc, de la même façon, qu’il puisse être acteur du bien et du mal. Nous en avons des exemples dans le texte biblique.

 

Ainsi en 1 Samuel 15-16 le roi Saül est rejeté par Dieu parce qu’il est considéré comme pécheur et David est alors oint roi sur Israël sans toutefois exercer cette royauté. En 1 Samuel 16, 14-17 les conséquences de tout cela sont concrétisées dans des actions de Dieu : le souffle du Seigneur s’éloigne de Saül, ce qui peut être compréhensible et il est remplacé par un souffle mauvais venant aussi du Seigneur ; les deux fois le terme hébreu pour le souffle est roûah et c’est le tétragramme (Yhwh) qui est traduit pas SEIGNEUR. Les serviteurs de Saül s’aperçoivent que ce mauvais souffle vient de Dieu (Élohim) et lui proposent de trouver un musicien qui le soulage par sa musique : ce musicien sera David. Au chapitre 18, dans un épisode où Saül essaie de tuer David, au verset 10, un mauvais souffle de Dieu s’empare de Saül qui essaie par deux fois de clouer David au mur de sa lance, ce que David esquive ; la prise de conscience de Saül, qui lui fait peur, est que le Seigneur était avec David et qu’il s’était éloigné de lui. C’est Dieu qui est à l’origine de l’action de Saül pour tuer David et lui aussi qui aide David à se dérober.

 

Il n’est donc pas étonnant que ce soit Yhwh, qui en 2 Samuel 24, sous le coup de la colère, incite David à dénombrer Israël, action qui est considérée comme un péché ainsi que David le reconnaît au verset 10. Le Seigneur propose alors à David le choix de la punition : soit sept années de famine, soit trois mois de fuite devant des adversaires, soit trois jours de peste. Préférant tomber aux mains du Seigneur qu’aux mains des hommes, et peut-être parce que c’est plus court, David choisit les 3 jours de peste.

 

Il n’en est pas de même au moment de la rédaction des livres des Chroniques où il semble qu’il ne soit plus possible d’attribuer à Dieu le fait d’être à l’origine du mal. C’est ce qui est appelé Crise de la sagesse et qui désigne la prise de conscience que si des personnes, qui font le mal continuent à prospérer, c’est qu’un autre pouvoir que celui de Dieu les soutient, les protège. Une autre figure apparaît alors qui est celle de Satan parce que ce terme est déjà utilisé dans l’A.T. pour désigner l’adversaire ou l’accusateur. Il est clair que l’adversaire est l’opposant par excellence. À partir de ce moment Satan, l’Adversaire est né et il prendra toujours plus de place car c’est une figure bien pratique qui consacre Dieu toujours dans le rôle de celui qui agit pour le bien. Dans le Talmud (Torah orale comprenant commentaires et discussions pour comprendre la Bible Hébraïque) et le Midrash (commentaire rabbinique de la Bible hébraïque), le rôle de Satan est nettement amplifié comme dans le N.T.

 

Sens de l’hypothèse

 

Il est bien sûr impossible de savoir exactement quand Satan est né et en proposant cette date j’ai voulu jouer avec les chiffres car le 6e jour d’Éloul, 6e mois ecclésiastique de l’année 501 (5+1 =6) donne une succession de trois 6, le chiffre 666 qui rappelle le chiffre de la bête d’Apocalypse 13, 18, bête à laquelle le Dragon, qui n’est autre que Satan (Apo 12, 9), a donné tout son pouvoir.

 

Guy Balestier-Stengel

 

(1) Rolf Rendtorff, Introduction à l’Ancien Testament, éditions du Cerf, 1989, p.401. Toutes les indications de date sont avant notre ère.