La revue de culture protestante

Jacques Ellul


Jacques Ellul (1912-1994) a déjà une longue carrière de professeur et d'historien du droit à Bordeaux, de sociologue et théologien, de membre actif et remuant de l'ERF, de collaborateur de la revue, lorsqu'il prend les rênes de Foi&Vie à la mort de Jean Bosc en 1969. On lira avec fruit ce que sa pensée et son action ont pu générer sur le site de l'Association internationale Jacques Ellul.

 

Jacques Ellul par Michel Rodes

 

Penseur bordelais mais de réputation internationale, Jacques Ellul reste l'homme d'une contestation radicale. Professeur de droit des Institutions et de sciences politiques, il n'a de cesse de défendre la personne humaine contre la logique politico-administrative et étatique. À contre-courant, en sociologue, il assume une puissante analyse qui bouleverse notre compréhension de la société technicienne. Théologien protestant, il s'inscrit dans la lignée de Kierkegaard. Loin des dogmes, ses ouvrages s'ouvrent sur un immense espace de liberté. Le domaine de la foi est celui de l'audace. C'est l'homme de bien des risques : la Résistance, le refus des coteries parisiennes, la contestation écologiste avec 40 ans d'avance sur une époque et des collègues en pleine illusion sur les "progrès" des Trente Glorieuses. Très connu dès les années soixante aux États-Unis, il a profondément marqué ses étudiants bordelais.

 

Une vie bien remplie. Né en 1912 à Bordeaux, Jacques Ellul connaît une enfance heureuse. Par contre, la crise de 1929 le contraint à donner des cours particuliers et l'incite à lire Marx. Docteur en droit en 1937, il est chargé de cours à Montpellier puis à Strasbourg. Avec son ami Bernard Charbonneau, il adhère au mouvement Esprit d'Emmanuel Mounier mais il s'en sépare. Les groupes personnalistes gascons poursuivent leurs recherches avec Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, multipliant des camps dans la nature. En juin 1940, ce dernier critique le maréchal Pétain qui le révoque. Il se replie avec sa famille à Martres en Gironde et devient paysan. Très vite, il s'intègre à un réseau protestant de protection de réfugiés et d'Israélites, procurant abri et faux papiers. À ce titre, il est déclaré "Juste parmi les nations" à titre posthume. Il participe pacifiquement à la Résistance. Grâce à un recours en Conseil d'État, il peut passer, avec succès, l'agrégation de droit romain en 1943. En 1944, secrétaire régional du Mouvement de Libération National, il participe au Comité Départemental de Libération. En 1944, il refuse le poste de préfet du Nord. Maire-adjoint de Bordeaux, il renonce au bout de six mois, dénonçant la bureaucratie et l'illusion politique. Il enseigne à la Faculté de Bordeaux et à Sciences-Po jusqu'en 1980. Il marque profondément ses élèves de droit et de sciences politiques par la clarté de son enseignement, par sa pédagogie, par sa disponibilité. Ses écrits, 58 livres et 1168 articles, portent sur les deux volets de ses recherches : sociologie et théologie.

 

Un sociologue aux intuitions prophétiques. La Technique ou l'enjeu du siècle est le livre clé de sa pensée sociologique. Ce livre est publié en 1954. Ellul démonte les mécanismes de notre société industrielle. Pour lui, l'élément décisif n'est pas le capital mais, plus profondément encore, la technique. Si l'économie n'est pas maîtrisée, c'est parce que la technique qui la sous-tend est elle-même autonome. La technique présente des caractères intrinsèques que l'on retrouve dans trois domaines : techniques de l'économie, de l'organisation, de l'homme. Le seul critère est l'efficacité maximale. L'homme doit seulement agencer les données. Le meilleur moyen s'impose. Tel est le premier caractère de la technique. Le deuxième caractère, c'est l'auto-accroissement de la technique : la technique progresse selon un processus de causalité et non de finalité. Le moyen devient une fin. Autre aspect : l'unicité de la technique : il est impossible de distinguer bon usage et mésusage : une technique donnée implique forcément tel type de conséquence. L'électronucléaire, par exemple, conduit à une société centralisée. Ellul décrit ensuite, cinquante ans avant les altermondialistes, l'universalisme et l'impérialisme de la technique. La technique se révèle autonome par rapport à l'État, à la morale, à l'homme. Historiquement, une coupure radicale s'est imposée avec le début de l'industrialisation au 18e siècle. La technique est déterminante, elle devient un milieu au 20e siècle; et même, avec la robotique et l'informatique, un système qui risque de se refermer sur l'homme. C'est la technique qui, aux USA comme en URSS ou ailleurs, façonne, oriente, structure l'évolution de la société, du mode de vie et des schémas de pensée. Ainsi, dès 1954, Ellul offre une vision critique de la société américaine et, 40 ans avant l'intelligentsia parisienne, il dévoile les ravages de la société de consommation : sur les mentalités, sur la nature, sur la désagrégation du corps social. Déjà, il décrit les dégâts des pesticides. Cela est rédigé dans une France qui ne sort des tickets de rationnement qu'en 1948 ! Il ne s'agit pour lui ni d'être un technophobe passéiste, ni d'avoir à choisir entre optimisme ou pessimisme mais d'accomplir une lecture historique réaliste : il en va de notre maîtrise des choses et de notre liberté. Dès 1970, il annonce la contradiction totale entre un monde, une biosphère limitée et un développement indéfini de l'économie. Il participe à la lutte contre le bétonnage de la Côte Aquitaine. Il s'engage contre les centrales nucléaires. Il dénonce l'illusion, le bluff technologique.

 

Ainsi, toute une partie de sa réflexion porte sur l'aliénation. Ses ouvrages sur la propagande, ou sur le marxisme qui n'est plus qu'une idéologie inadaptée, font de lui un véritable contempteur de l'illusion politique. L'homme est aliéné parce qu'il a un profond besoin de se justifier, d'être en phase avec l'ambiance progressiste, d'intégrer les surdéterminations de la société, de "s'adapter" - maître mot de l'idéologie dominante - au corps social. Cela est d'autant plus pesant qu'il ne connaît la réalité qu'à travers une relation médiatisée : télévision, écrans, discours spécialisés, etc. Ellul décrit la nouvelle servitude volontaire de manière prémonitoire.

 

Pour lui, la révolution authentique ne peut passer que par une réappropriation du sens de l'existence, par un changement intérieur de la personne, en parole et en acte. L'échec de l'Espagne de 1936, l'échec du mouvement personnaliste de Mounier en 1938, l'échec de la Libération sont des mouvements de fond qui cependant ratent complètement la "révolution nécessaire". Tout cela renforce ses exigences toujours aussi profondes : au nom de la simple liberté de l'homme, au nom de ses exigences spirituelles.

 

Un théologien ouvert et paradoxal. Face à une société qui n'a d'autre but que le développement brutal et suicidaire de ses moyens techniques, Ellul s'adosse sur le seul point d'appui extérieur qui l'habite depuis l'âge de 17 ans : l'appel de la Bible. Ellul rappelle la liberté offerte par le Tout-Autre. Ainsi, pour notre historien, l'histoire n'est pas fermée. Quelles que soient les pesanteurs sociologiques, les possibles sont ouverts, le sens peut surgir d'une rencontre avec la parole biblique, avec le prochain.

 

La Bible n'est pas une occasion de rebâtir des théories fermées. La Bible est source de questionnements, de surprises, d'inattendus. Ellul s'adresse à l'homme réel, l'homme concret, ici et maintenant comme le disent dès 1930 les émules de Karl Barth dans la revue Foi et Vie. Cette liberté met en jeu la totalité de ce qu'est chaque chrétien. C'est une théologie du risque. La prière, la lecture de la Bible déstabilisent, remettent en question. Tel est le cheminement que rencontre Ellul dans une fréquentation approfondie et renouvelée des textes hébreux et grecs. Rien n'est jamais acquis. La foi progresse au prix du doute. L'homme se sait pécheur et limité mais avance aussi dans la joie du pardon et de la grâce. Jacques Ellul, à rebours de Calvin, confesse son espérance dans un salut universel.

 

Jacques Ellul interpelle l'Église Réformée et les croyants. Nous sommes pour lui "dans ce monde mais pas de ce monde" et de plus, "il ne faut pas se conformer au monde", cf. Romains 12. Cela implique d'abord de désacraliser la technique, l'argent, mais aussi de déjouer l'idolâtrie technoscientiste et le mythe du progrès. Tel est l'axe de ses premiers ouvrages : Présence au monde moderne (1948), L'homme et l'argent (1954), etc. D'autres ouvrages sont des réflexions pour notre époque à partir de textes bibliques : Genèse, prophètes, évangiles, Apocalypse. Par ailleurs, ses Recherches éthiques pour les chrétiens, évitant tout dogmatisme, explorent à nouveaux frais les sujets les plus concrets qui se posent à nous. Ses engagements œcuméniques au sortir de la guerre, son travail au Conseil national de l'Église Réformée de France se doublaient d'un quotidien fort chargé sur la paroisse de Pessac : "pas de chrétien sans église".

 

Les recherches d'Ellul se poursuivent au niveau de multiples groupes de réflexion aspirant à une société et à une économie réellement alternatives. Jacques Ellul est à la fois un homme de l'intériorité et un visionnaire sans pareil.

 

 Voir la présentation de Jacques Ellul par Michel Rodes à l'occasion du lancement des deux numéros spéciaux de Foi&Vie en 2012.

 

 

Jacques Ellul par Gabriel Vahanian

 

"(...) Il faut encore rappeler (...) qu'en ce siècle, Jacques Ellul reste l'un des rares théologiens à avoir sondé le fond du problème qui bute l'Occident et sur lequel viendra s'échouer la tradition chrétienne tant qu'elle ne voudra pas redresser la barre et changer de cap : elle n'est pas liée à cet Occident-là qui, ayant fait basculer l'homme du règne de la nature dans le règne de l'homme, court le risque de sacraliser sa technique. Au lieu d'en libérer l'homme. Et pour cause ! Au nom de quoi le pourrait-il si, de plus, la théologie reste bien calfeutrée dans ses dogmes tandis que la barque de l'Église est en train de couler. Là est le drame de la pensée théologique d'Ellul : de l'Église et de l'Occident, lequel a trahi l'autre ? S'il n'y a pas de réponse simple, on peut dire que, pour Ellul, une chose est en tout cas certaine : c'est qu'à l'heure de la technique, la théologie (qui, dans l'esprit de la Réforme, ne peut qu'être une théologie des limites (...)) se doit davantage encore de dépasser le cadre par trop exigu de l'institution ecclésiastique. Au point que, scrutant l'héritage légué par Ellul, on en arrive parfois à se demander si, plutôt que le monde, ce n'est pas l'Église qui est trop petite pour la foi. Théologien, Ellul est aussi un sociologue : il le fallait, sa théologie n'est pas une théologie ecclésiastique, à usage interne.  À sa manière, il la porte à ses limites. Et pas seulement en théorie, mais (...) dans l'action sur les divers fronts de la vie quotidienne où, témoin de la foi, il en ressent l'urgence, et qui vont de la délinquance juvénile à la fondation et l'animation spirituelle d'une communauté en passant par la direction de Foi et Vie. Direction qu'il assume pendant de nombreuses années (1969-1986) avant que la fatigue du corps ne l'amène à passer le relais. Mais acclamé directeur honoraire, il ne quitte pas la revue.

Sa collaboration à la revue est encore plus ancienne. Le premier article qu'il y publie date de 1939. Viennent les années de guerre, puis le rythme de ses contributions s'accélère. Vu leur nombre, on peut gager qu'en outre des chercheurs que vont attirer les archives de la revue, celle-ci aura eu l'honneur et le privilège d'avoir servi de laboratoire à la pensée d'un homme qui, jouissant d'une réputation internationale, a néanmoins assumé la charge d'une revue somme toute modeste et, désormais, d'autant plus consciente d'être liée à sa mémoire, sans y être asservie. Pas plus qu'elle ne l'y a été de son vivant. Comme l'amour, l'amitié peut être exigeante, mais elle n'asservit pas. C'est à ce trait qu'on reconnaît Ellul. (...)"

("Jacques Ellul, un homme d'amitié", Gabriel Vahanian, Foi&Vie 1994/5-6)