La revue de culture protestante

Pierre Maury

Pierre Maury (1890-1956) reprend la direction de Foi&Vie après la mort de Paul Doumergue fin 1930. La revue change alors de rythme et passe du bimensuel au bimestriel : Paul Doumergue assumait une direction à plein temps et la revue était (presque) toute son activité, Pierre Maury, comme tous les directeurs de Foi&Vie après lui, en aura beaucoup d'autres. Avant Foi&Vie, Pierre Maury avait été secrétaire général de la "Fédé" dans les années suivant la Première Guerre mondiale et pasteur à Ferney-Voltaire, ce qui le rapprochera du néerlandais Visser't Hooft, qui dirige alors la Fédération Universelle des Associations Chrétiennes d'Étudiants à Genève. À la tête de Foi&Vie, Maury en fait l'un des vecteurs de l'introduction des idées de Karl Barth en France. Ami et traducteur du théologien de Bâle, il est aussi pasteur à la paroisse de Passy-Annonciation (Paris) avec Marc Boegner à partir de 1934, professeur de dogmatique à la Faculté de théologie protestante de Paris en 1943 et président du Conseil national de l'Église Réformée de France en 1950.

 

Pierre Maury par André Dumas

 

"D'abord, Pierre Maury était large, selon sa nature de méridional chaleureux, qui pouvait l'apparenter à Raimu. Il tenait de la place. (...) Il aimait le plein de la vie. Pendant la première grande guerre, il s'était préparé pour devenir pilote de chasse. Très tôt, il se lança dans l'automobile. Mais cette vitalité ne le rendait pas, pour autant, centré sur lui-même, ni extraverti, à l'excès. Je recopie ce portrait que donne de lui, après sa mort, Karl Barth dans la préface à La prédestination, écrite en février 1957 : «Le grand charisme de Pierre Maury, c'est qu'il a su allier une curiosité théologique très aiguë et très objective, avec un sens indéniable de l'« humain » et du « personnel », et qu'il a sans cesse été préoccupé de mettre cette double lucidité au service de la prédication de l'évangile à la paroisse, au sens étroit et au sens large du mot. De tous les entretiens que j'ai eus avec lui, je garde un souvenir tout à fait lumineux parce qu'il n'a jamais cherché à voiler la différence entre ce qu'il savait et ce qu'il ne savait pas, ou entre ce qu'il tenait absolument à savoir et ce dont, pour toutes sortes de raisons, il ne voulait rien savoir ! Et aussi parce que, chaque fois que je le revis par la suite, souvent fatigué, écrasé de besogne, soucieux, cet homme ne m'a jamais paru indifférent, ni résigné : toujours j'ai retrouvé en lui cet intérêt passionné (positif et critique à la fois !) pour les questions qui nous préoccupaient l'un et l'autre. Comme il savait raconter ! Et comme -(au bon moment) -il savait aussi se taire et se déclarer satisfait jusqu'à la prochaine fois !). Il me manque. J'ai eu et j'ai encore de bons amis. Mais il n'y a eu dans ma vie qu'un seul Pierre Maury ».

 

Pierre Maury était intellectuel. Certes, aussi au sens d'homme cultivé, qui suit la littérature, la philosophie, la politique contemporaines, qui ne déduit de son antihumanisme théologique aucun secret dédain pour les créations, les déchirements et les passions de l'homme. Mais surtout au sens où Pierre Maury voulait penser la foi, aller à l'essentiel, dégager le spécifique. Qu'est-ce donc que penser, sinon d'abord démêler, distinguer, puis mettre en ordre et systématiser, faire en sorte que la vérité soit à la source de la vie ? Comme protestant justement il ne voulait pas, et ceci bien avant sa rencontre avec Barth, qu'en rejetant la spéculation sur Dieu, nous en soyons réduits soit à l'émotion de l'expérience religieuse, soit à l'engagement de la conscience, morale et sociale. Se refusant à l'ontologie participative, il ne voulait pas pour autant renoncer au réalisme objectif de la vérité, c'est-à-dire, en fait, aller vers un athéisme de la pensée, toujours mal jumelé avec l'évocatif de l'émotion et le prescriptif de l'action. Très jeune déjà, et de plus en plus par la suite, Pierre Maury a été un homme de doctrines, non pas au sens d'obligations nécessaires au salut, mais au sens de la pensée de l'objet de la foi. Celui qui ne cherche pas à penser risque en effet de livrer sa foi, la foi, à tous les vents contraires du sentir et du devoir.

 

Pierre Maury était prenant comme l'étaient pour lui saint Augustin, Luther et Pascal. Toujours, disait-il à son interlocuteur comme à lui-même : il s'agit de toi. Toujours, surtout quand nous ne le savons pas, et quand nous ne le voulons pas, nous sommes les acteurs de nous-mêmes, et non pas seulement les spectateurs d'autrui. Chacun est totalement libre de son choix, mais personne n'est libre de ne rien choisir. La doctrine de la grâce nous apprend que nous ne pouvons pas nous sauver nous-mêmes, mais elle ne nous apprend pas que nous n'avons désormais plus à demander, nous-mêmes, le salut. D'où l'éloquence directe, par moment pathétique, mais jamais ni menaçante, ni vengeresse, ni contraignante, du moindre texte de Pierre Maury. Une éloquence qui veut saisir chaque homme en son identique profondeur pour l'identique possibilité de sa liberté. Difficile ici de se dérober, comme si le destinataire était un autre que soi, ou comme si le thème m'était finalement étranger ou indifférent. C'est le pathétique qui donne à la doctrine son envol vers l'intériorité.

 

Enfin, Pierre Maury était sensible, au point de s'attacher, tout un temps, à la vie d'un seul être, si son moment l'exigeait, puisque nous sommes, ou que nous devrions toujours nous considérer comme les débiteurs d'autrui, sans culpabilité, ni agacement, ni lassitude. Sensible, au point d'être meurtri et accablé, lui le méridional expansif, par exemple lors de la soudaine défaite de la France en 1940, qu'il vécut comme officier dans la débandade d'une guerre dont il avait, comme théologien, fait sienne la dure nécessité, à cause des menaces terribles du nazisme, ou encore quand tout à coup le submergeait, à la fin d'un synode, la vision de la disproportion entre ce que Dieu attend de l'église et ce que l'église présente à Dieu."

 

("Les combats de Pierre Maury", André Dumas, Foi&Vie 1991/3)