La revue de culture protestante

Paul Doumergue

Paul Doumergue (1859-1930) fut pasteur à Valence avant de s'installer en 1897 à Saint-Germain en Laye pour desservir les protestants disséminés dans la région de Pontoise et lancer en janvier 1898 avec le pasteur Benjamin Couve (qui dirige Le Christianisme au XIXe siècle depuis 1880) une revue d'évangélisation, La Foi et la Vie. Bientôt couplée à une École pratique de service social, la revue, qui parait tous les 15 jours, l'occupe jusqu'à sa mort en 1930.

 

Paul Doumergue par André Encrevé

 

"En fondant La Foi et la Vie, Paul Doumergue a pour ambition (...) de mieux intégrer le protestantisme français au mouvement intellectuel national parce qu'à ses yeux, la pensée protestante ne possède pas en France l'audience qu'elle est en droit d'attendre. Il souhaite donc faire de cette pensée l'un des éléments constitutifs de la culture française générale, ce qui implique aussi que le protestantisme reste lui-même en contact avec l'ensemble de la pensée moderne.

Dans l'avant-propos de son livre, intitulé Servir, qu'il publie en 1929 et où il réfléchit sur le sens de son action, il précise qu'en fondant La Foi et la Vie, il est parti « de cette constatation que les revues religieuses étaient des revues ecclésiastiques et théologiques qui ne servaient guère le monde laïque » et que, de ce fait, sa nouvelle revue chercherait à « rapprocher la foi de la vie en établissant de l'une à l'autre la circulation de la sève pour une fructification plus large, et porter cet Évangile du jour aux laïcs anxieux tout ensemble de foi et de vie ». Par la suite, il diversifie son action, organisant des cycles de conférences (dites Conférences de Foi et Vie) dans une salle du quartier latin pour s'opposer à une campagne de propagande en faveur de l'athéisme, s'adressant à des hommes très divers pour les prononcer (Émile Boutroux, Henri Poincaré ou Henri Bergson, par exemple). En 1913, il est également le fondateur d'une École pratique de service social, ce qui montre bien qu'à la fois il ne veut pas séparer la foi de l'action, mais ausi qu'il n'a rien abandonné de ses idées chrétiennes-sociales. Jusqu'à sa mort, en 1930, il est sans conteste l'un des protestants les plus connus dans le monde intellectuel français. (...)

 

Ce qu'il importe surtout de noter, pour bien comprendre les motifs qui ont conduit Paul Doumergue à fonder une nouvelle revue, c'est qu'en cette fin du XIXe siècle on remarque une volonté de tenter de résoudre la crise de l'expression religieuse protestante française, évidente lors du synode de 1872, prélude indispensable à une tentative de résorption du schisme, par la mise au point d'un nouveau système acceptable, au moins partiellement, par les deux camps. En effet, les libéraux ne sont pas hostiles à l'idée selon laquelle toute formule dogmatique est inadéquate à son objet, tandis que les évangéliques apprécient le maintien des formules dogmatiques traditionnelles. Mais il est non moins évident qu'en 1898 la crise n'est pas terminée. Et que si au niveau des publications savantes le débat est engagé et des solutions sont proposées, il n'en est pas de même au niveau du public, même du grand public cultivé ("elles logent un peu trop haut : c'est la montagne Sainte Geneviève à gravir, c'est la Sorbonne", écrit Paul Doumergue). Et l'on comprend qu'il ait souhaité faire paraître une publication dont le sous-titre est Revue de quinzaine, religieuse, morale, littéraire et sociale et dont l'un des objectifs est de mettre à la portée d'un plus grand nombre de personnes les acquis de la recherche dans ces divers domaine, dans le but, naturellement, soit de les ramener vers l'Évangile, soit de les conforter dans leur attachement au christianisme. (...)

 

Pour bien le comprendre il faut se souvenir que ce pasteur fait partie du camp évangélique, qui est issu du Réveil. En effet (...), le Réveil est apparu en France durant les premières décennies du XIXe siècle, au moment où s'épanouit aussi le mouvement romantique. De ce fait, tout en affirmant son attachement à la théologie du XVIe siècle le Réveil est aussi, et peut-être surtout, porteur d'une spiritualité et d'une piété aux formes spécifiques. Les revivalistes affectionnent les petites réunions le soir, dans les maisons particulières, et non pas les grandes assemblées, le jour, dans les temples. Ils chantent des cantiques, et non pas les psaumes de la tradition huguenote. La musique de ces cantiques y joue un rôle pour elle-même, alors que l'harmonisation traditionnelle des psaumes est plus une lecture modulée qu'un véritable chant. Le texte, plein d'effusion romantique et sentimentale, ne ressemble guère à celui des psalmistes. Il insiste beaucoup sur le péché certes, mais aussi sur le pardon, et surtout sur le salut gratuit, par grâce, par le moyen de la foi. Sans prêcher un salut universel, il suggère au moins un salut largement accordé et facile à atteindre (...). Au fond, à l'image de Calvin, les revivalistes sont des pessimistes consolés. Convaincus de leur misère morale, mais aussi assurés de l'amour infini de Dieu, et du pardon, ils n'ont de cesse de traduire leur foi en acte, dans la société et pas seulement en chantant des cantiques qui font appel à un semi-conscient plus ou moins informulé. D'où, par exemple, leur insistance sur la foi et sur le devoir (...), mais aussi, en bon protestants, sur la vocation du chrétien non pas à s'enfermer derrière les murs d'un couvent pour y prier en faveur du salut de l'humanité, mais à agir dans la société, pour essayer de la transformer et à témoigner, par leur travail, des dons que Dieu leur a accordés puisque, chacun le sait, l'Église comme la société étant des institutions humaines, et faillibles comme toutes les productions de l'activité humaine, elles doivent toujours être réformées."

("Paul Doumergue et la fondation de La Foi et la Vie", André Encrevé, Foi&Vie 1998/5)